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BRUNO CHENU, JOURNALISTE-THEOLOGIEN

Jean-François PETIT, assomptionniste

Comment comprendre théologiquement l’activité journalistique de Bruno Chenu (1942-2003) ? Pendant 9 ans, de novembre 1988 à juin 1997, comme rédacteur en chef religieux de « La Croix », il va rédiger plus d’un millier d’articles, sans compter ses interventions dans les autres titres du groupe (« Panorama » notamment), tout en construisant pas à pas une œuvre théologique dont nous connaissons bien les pièces maitresses[1].

Sa contribution à une théologie des médias fait donc système avec son travail dans des lieux aussi essentiels que la Catho de Lyon où il était enseignant, le groupe œcuménique des Dombes, la commission Justice et Paix-France, sans oublier sa propre famille religieuse, l’Assomption.

Symptomatique aussi de son activité et de son ethos, les nombreux livres écrits en collaboration[2] ou la présentation de textes d’autres auteurs[3].

La pluralité des sources et des formes de ses publications (dans les revues savantes comme celles de vulgarisation, dans celles de théologie comme celle de spiritualité) ainsi que ses ouvrages posthumes[4] montre à l’évidence l’ampleur de sa contribution aux débats sociaux et ecclésiaux contemporains

 

Bruno s’est peu exprimé directement sur la façon dont il percevait théologiquement son activité journalistique. Pourtant dans un éditorial de « La lettre de justice et paix » (n°25, octobre 1995), il a été amené à reprendre à son compte l’interpellation du cardinal Etchegaray qui incitait en 1992 au congrès de l’UCIP les journalistes catholiques à aider à « voir juste, voir loin, voit haut »[5].

 

C’est cette trilogie que je me propose d’appliquer à Bruno lui-même en reprenant ses formulations, notamment celles qui nous viennent de Foi plume, son « livre-synthèse » réalisé à partir de ses articles et  La brulure d’une absence, qui nous montre la foi dans son enracinement quotidien.

 

 

1.      Aider à « Voir juste »

 

            Bruno, bien souvent a vu juste au plan de l’analyse. Il représente non seulement un exemple de probité journalistique mais aussi d’équilibre théologique, à qui, me rappelait encore récemment un supérieur de séminaire, on pouvait difficilement refuser l’adhésion.

            Aider à « Voir juste » dans les événements revenait pour lui à tenter de les appréhender dans leur vérité profonde. Incontestablement, Bruno s’est assez vite théologiquement dégagé d’une compréhension monolithique de la vérité pour en préférer une approche polyphonique. Cette vérité des événements et des personnes lui semblait toujours plus grande que les approches qu’on peut en avoir, à l’image évidemment même de celle du Christ.

            Bruno a bien souvent œuvré pour que soient mises en cause les grilles d’interprétation trop personnelles, les convictions mal objectivées. Il avait compris, même si cela a du lui couter personnellement, qu’en régime chrétien, l’accès à la vérité est indissociable d’un travail sur soi-même et qu’elle peut aller, comme dans l’expérience de Thibérine, jusqu’à une mise en cause de sa propre vie.

            « Voir juste » revenait donc pour lui, à prendre ses distances par rapport aux bouillonnements médiatiques pour saisir le sens d’événements, souvent fugitifs, trop vite effacés pour en dégager la texture humaine et spirituelle.

Mais ce « voir juste » revenait aussi à se démarquer des soumissions idéologiques, de filtres, y compris, ce qui peut paraître le plus délicats à un croyant de ses propres filtres religieux . Tout en reconnaissant la valeur de l’opinion publique, y compris dans l’Eglise, il reconnaissait que le gouvernement de l’Eglise ne peut pas s’exercer uniquement sous la pression de l’opinion publique[6]. Il a souvent montré combien il estimait des vies toutes simples mais profondément imprégnées de l’Evangile. Son respect du « sensus fidei », des authentiques requêtes de la foi des fidèles, transparait dans bien des articles. Il s’est appuyé la théologie de Newmann pour dire qu’en Eglise, on devait toujours être attentif à l’assentiment des fidèles pour « voir juste »

Une distance dans l’analyse des questions religieuses lui a toujours paru nécessaire, lui qui reconnaissait que certains pouvaient l’accuser  tour à tout d’avoir été « trop ou trop peu critique à l’égard du vécu ecclésial »[7]. En fait, pour reprendre le titre d’un livre de son confrère protestant, je crois qu’il y chez Bruno une mise en œuvre d’une « juste distance » pour reprendre le titre d’un livre d’un de ses confrères journalistes de « Réforme », Rémy Hebding[8].

Comment dès lors parvenir à « voir juste »  si ce n’est pas ces échanges avec les autres, dont sa théologie, inspirée par la philosophie de Lévinas, s’est toujours voulu porteuse ? Toute entière, son travail de journaliste et son œuvre théologique marque sa préférence pour un agir collectif, en équipe – comme fervent supporter du journal du même nom – d’abord précisément parce qu’il reconnaissait avec son devancier à « La Croix » le Père Antoine Wenger, décédé l’année dernière, que la promotion de collégialité avait été l’un des acquis majeurs du Concile Vatican II[9].

De ces discussions paisibles, dont il avait le gout, devait naitre selon lui les  discernements et les consensus nécessaires pour faire émerger une parole commune juste  dans un journal comme « La Croix ». Ce souci de justesse se combine chez Bruno avec un souci de justice. C’est essentiellement dans un « voir loin » que ce deuxième aspect s’incarne.

 

2. Aider à « Voir loin »

 

            Bruno n’a pas eu de mal à répondre à cette partie de l’invitation du cardinal Etchegaray. On ne saurait évoquer ici en détail toute sa contribution à la réception des théologies lointaines, africaines, américaines, asiatiques, dont il fut l’un des introducteurs principaux en France, organisant le premier un cours complet sur les théologies africaines à la Catho de Lyon, la preuve s’il en est – je plaide ici contre ma paroisse – que des autres Catho que celle de Paris, il peut aussi sortir quelque chose de bon. Ce souci du « voir loin » se manifeste de toute évidence par son travail de suivi des avancées œcuméniques, lui-même se déplaçant pour les grandes assemblées du Conseil œcuménique des Eglises jusqu’à Canberra comme son intérêt profond pour le dialogue intereligieux. Son appel à un nouvel ordre ecclésial international qui fasse droit à la diversité est perceptible dès L’Eglise au cœur en 1982, que l’on peut considérer comme son livre-programme. Ses articles et éditoriaux sur le sujet, appuyés sur son enseignement régulier de la missiologie, auront été très nombreux.

            Sans aucun doute, Bruno n’aura eu aucun mal à faire du monde sa paroisse. Mais son soucie de « voir loin » marquait surtout son souci de se rendre proche. Il n’a pas eu à méditer beaucoup la parole du bon Samaritain pour la faire sienne.

           

Ce « voir loin » n’aura  pas  été seulement pour lui regarder au-delà de nos appartenances confessionnelles ou religieuses, mais « voir loin » en l’homme. Bruno voulait un journal proche en humanité, capable de repérer le meilleur en l’homme, solidaire des pauvres, de ceux qui souffrent. Ses méditations liturgiques reprises dans Foi plume ou Croire sur parole, en autres, en témoignent amplement. Il retient de la dynamique d’incarnation du christianisme l’exigence de creuser les fondements des raisons d’espérer, parfois contre toute espérance, d’avoir foi en l’homme, c'est-à-dire en sa capacité de devenir acteur, de se construire un avenir. Il y a sans doute  en ce fils de la théologie lyonnaise du saint Irénée chez lui : « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ! »

 

            Mais ce « voir loin » concernait aussi l’Eglise : ses articles prouvent comme il le dit lui-même qu’il ne la considérait ni « saint sacrement intouchable » ni « pierre d’achoppement systématique ». A bien des reprises, notamment dans la tempête de l’affaire Gaillot, pour laquelle il rédige pas moins de 4 éditoriaux en 15 jours, dont 3 en une semaine, il donne des raisons de l’appartenance à l’Eglise. Il refuse de radicaliser les positions, de séparer les parties en présence. Il « voit loin », quand il rappelle aux uns et aux autres que les exigences de communion et de mission sont toujours liées en Eglise. Il constate aussi qu’en Eglise, des opinions minoritaires mais fortement motivées peuvent avoir de l’influence. En d’autres termes, il voyait l’Eglise comme une maison, où chacun pouvait trouver sa place, à charge pour elle aussi, il le dit, pas simplement au moment du 30e anniversaire de Vatican II, qu’il « couvre » pour « La Croix », de ne sombrer dans « l’autocélébration satisfaite ».

 

            Un triptyque résume assez bien la « méthode » Bruno. Pour « voir loin », il fallait selon lui articuler trois choses : réflexion, compassion et décision. Réflexion, car dans le feu de l’action surtout, il s’agit de s’extirper des évidences immédiates et des préjugés ; compassion, car il s’agit  dans le domaine du journalisme de manifester de la charité, surtout quand on parle de personnes qui sont été blessées, ou avec lesquelles on est pas d’accord ; décision, car la mission du journaliste est bien de rendre compte effectivement des événements, quel que soit l’angle choisi, la sensibilité de l’auteur de l’article, le sens qui peut s’en dégager et qui reste souvent à décrypter. C’est ce qui me permet de passer à ma troisième partie : « voir haut »

 

3.  Aider à « Voir haut »

 

            Essayer de lire l’actualité en croyant, voilà quel aura été le défi de Bruno. Bruno, comme Emmanuel Mounier qu’il avait étudié d’assez près dans sa jeunesse, avait adopté le point de vue du philosophe que « l’événement sera notre maitre intérieur »[10]. Mounier le pensait à propos de l’événement pascal. La théologie de l’événement de Bruno essayait d’en discerner les traces dans un quotidien plus humble, à travers des prises de position profanes ou des paroles de foi. Il se reconnaissait lui-même, avec une modestie non feinte, comme un « homme de peu de foi », en d’autres termes un homme « du très bas » face au « Très haut ». Cette humilité personnelle l’a peut être rendu plus attentif   bienveillant aux essais de formulation de la foi, parfois balbutiants, des personnes et des communautés.

On le perçoit dans ses nombreux commentaires d’Evangile, qui tous invitent à « voir haut », c'est-à-dire regarder le ciel sans oublier la terre. Comme Henri Caro,  il n’a jamais considéré le commentaire d’Evangile comme un genre mineur, un passage obligé pour un périodique chrétien.

Ses éditoriaux peuvent être lus comme une « mise en musique » de la très belle formule de la Règle de vie des assomptionnistes » : porter un regard chrétien sur l’actualité, n’est pas « se porter là où Dieu est menacé dans l’homme et l’homme comme image de Dieu » (Règle de vie, 4). A bien des reprises, son activité journalistique l’a amené à prendre parti pour l’homme par exemple en étudiant les processus de réconciliation en Afrique du Sud. Mais en défendant les droits de l’homme – en étant ici appuyé sur tout son travail à Justice et paix – il a aussi largement défendu les droits de Dieu dans une société largement sécularisée comme la nôtre, en pointant les signes de renouveau dans l’Eglise et d’ouverture spirituelle dans le monde. Ce passage de la Règle de vie, précédemment cité, est d’ailleurs étroitement solidaire de la suite du paragraphe, qui convient à un rédacteur de « la Documentation catholique » : «  nous avons à faire preuve d’audace, d’initiative et de désintéressement, dans la fidélité à l’enseignement et aux orientations de l’Eglise. C’est notre manière de participer à sa vie et à sa mission ». Bruno a aimé et servi l’Eglise comme journaliste avec intelligence, sans se considérer comme un « porte-parole de l’épiscopat » ou avoir un quelconque « magistère », sauf celui d’accompagner les lecteurs de sa « paroisse invisible »

 

Il me semble surtout qu’il est resté fils de l’Assomption. Son activité journalistique a été sa façon particulière d’être fidèle à l’Adveniat Regnum Tuum, c'est-à-dire ne pas se contenter de conformismes culturels ou religieux en Eglise, en rester aux questions d’organisation, de gestion de ressources humaines, matérielles et financières, aussi importantes soient-elles. Mais Bruno n’a pas privilégié unilatéralement le Royaume de Dieu au détriment de l’Eglise, puisque l’Eglise est signe du Royaume. Sur ce point,  sa réflexion sur la nécessité d’une « urgence prophétique » pour aujourd’hui, attestée dans le colloque sur le prophétisme de mai 2008 à Valpré,  n’a pas encore délivré toutes ses potentialités[11]. Il a voulu surtout voulu montrer que Dieu était capable de faire du neuf, que la création est toujours en travail d’enfantement et qu’il revient à un journaliste de repérer les signes de l’Esprit ou plus modestement, les possibilités offertes à un moment donné. C’est ce qu’il  expose lui-même de façon surprenante – lui qui était pudique - à partir de sa propre expérience de la maladie, dans sa conférence de Guebwiller du 3 avril 2003, peu de temps avant sa mort, éditée sous le titre Dieu et l’homme souffrant[12].

 

  

Bruno reconnaissait que ce qui était le plus dur, pour un journaliste, c’est souvent cet « accouchement » d’une parole « surgie de plus loin que soi », ce « dire » « qui exhausse en même temps l’homme et le croyant qui sont un seul être »[13]. Ecrire, pour un journaliste théologien comme lui, revenait à « engendrer  du vivant », à naitre autant à soi-même qu’à la Vie. Après tout, si Bruno nous aide à percevoir que connaissance de soi et connaissance de Dieu sont intimement liés, y compris dans le travail journalistique, alors son témoignage personnel n’aura pas été vain.

           

 

                                                                                             

 

 



[1] La signification ecclésiologique du Conseil œcuménique des Eglises (1945-1963), Beauchesne, 1972

Dieu est noir. Histoire, religion et théologie des noirs américains, centurion, 1977 ;

L’Eglise au cœur. Disciples et prophètes, Centurion, 1982

Le Christ noir américain, Desclée, 1984

Théologies chrétiennes des tiers-mondes, Centurion, 1987

La trace d’un visage, De la parole au regard, Centurion, 1992

La brûlure d’une absence, La foi chrétienne au quotidien, Centurion, 1994

L’urgence prophétique. Dieu au défi de l’histoire, Bayard éditions/ Centurion, 1997

Foi plume. Le Christ, l’autre et l’Eglise, Bayard éditions/Centurion, 1998

Le grande livre des Negro spirituals, Bayard, 2000

 

[2] Au pays de la théologie, à la découverte des hommes et des courants, Centurion, 1979, 1986²

La foi des catholiques, 1984

Le livre des martyrs chrétiens, Centurion, 1998

Théologiens aujourd’hui. Vingt portraits, Bayard éditions/centurion, 1995

Dieu au XXIe siècle, Bayard, 2002

Disciples d’Emmaus, Bayard, 2003

 

[3]  La théologie noire américaine, Profac/faculté de théologie de Lyon, 1982Desmond Tutu « Prisonnier de l’espérance », Centurion, 1984

Martin Luther King  « Je fais un rêve », centurion, 1987,1998²

Sept vies pour Dieu et pour l’Algérie, Bayard éditions/Centurion, 1986

 

[4] Dieu et l’homme souffrant, Bayard, 2004

 L’Eglise sera-t-elle catholique ? Bayard, 2004

Croire sur parole, Bayard, 200 ?

[5] Cardinal R. ETCHEGARAY, « Presse, chemins de solidarité », La Documentation catholique, 1992, n. 2060, pp. 979-982

[6] Cf B. CHENU, Foi plume, op. cit., p 135

[7] Id, p 177

[8] Cf R HEBDING, Eloge de la distance, Michel de Maule, 2002

[9] Cf F. PAOLI, « Antoine Wenger, un combat de « l’intelligence » par la presse et la diplomatie »,[ communication à paraître, 7e journée Bruno Chenu, Valpré, 29 mai 2010]

[10] Cf  E. MOUNIER, Lettre de mi septembre 1949 à Jean-Marie Domenach, Œuvres complètes, Seuil, 1962, t 4, p. 817

[11] Cf « L’urgence prophétique, histoire et actualité », Valpré, 17-18 mai 2008 (sur le site www.univete-assomptio.org)

[12] Bayard, 2004

[13] Foi plume, p. 8