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Bruno Chenu, théologien
Ai-je été imprudent d’avoir accepté de parler de l’ami Bruno Chenu, théologien alors que plusieurs parmi
vous auraient été sûrement plus compétents que moi pour cette tâche …Disons que
j’apporte mon écot à l’hommage qui lui est rendu ! De tous les livres de Bruno qui
ornent ma bibliothèque, j’ai seulement retenu la question qui sert de titre à
un petit ouvrage paru près d’un an après sa mort (mai 2003) : L’Eglise sera-t-elle catholique ?
Catholique, non pas dans un sens ultra-confessionnel qui la séparerait de
toutes les autres communautés ecclésiales mais en donnant à ce terme son
acception la plus large, à savoir le
service et la transmission du message évangélique à tous les peuples, à toutes
les cultures, aussi diverses soient-elles
à l’origine, l’Evangile que nous croyons bien connaître révélant alors ,
du fait même de ces rencontres, des richesses
jusque-là insoupçonnées. L’Eglise
sera-t-elle catholique ? Il me semble que cette question fondamentale
a habité, taraudé Bruno tout au long de son itinéraire. A la base de sa recherche, il
faut, me semble-t-il , reconnaître un souci œcuménique
qui ne s’est jamais démenti, puisqu’à
l’entendre : « aucune Eglise confessionnelle ne s’identifie avec
l’Eglise du Christ[1] . ».
Dès 1972, il soutient une thèse de doctorat sur
« La signification
ecclésiologique du Conseil œcuménique », thèse dont le secrétaire
général du C.O.E. , Konrad Raiser, dira trente ans plus tard qu’elle demeure
une référence fondamentale. Déjà, le
jeune théologien en est persuadé : « Chaque Eglise a besoin des
autres pour être pleinement fidèle à sa vocation de communauté chrétienne, pour
être catholique[2]. »
Cette conviction se trouve inaltérée au
cœur de sa réflexion sur l’Eglise et sur la Mission au cours des décennies qui ont suivi. Membre
du Groupe des Dombes depuis 1975, il a été l’un des artisans du texte publié
par ce groupe en 1991 et intitulé La
conversion des Eglises. Il va de soi que la rencontre des
autres Eglises ne se fait pas dans les livres. Il faut pouvoir les rencontrer,
les écouter, les voir vivre. Et chez Bruno Chenu, la première place revient sans doute aux
Eglises afro-américaines qu’il aborde pour la première fois au début des années
1970 et auxquelles il consacrera l’un de ses ouvrages les plus importants : Le grand livre des Negro-Spirituals,
paru chez Bayard en l’an 2000. Ce n’est sûrement pas sans raison qu’il écrit
dans les premières lignes de son introduction : « Ce livre est le fruit
d’un long désir. Dès que je me suis plongé, en 1970-1971, dans l’univers
religieux des Africains Américains, lors
d’un premier séjour aux Etats-Unis, j’ai su qu’un jour je rédigerais un ouvrage
sur les Negro Spirituals. Je le
laissais d’ailleurs entendre dans mon livre,
Dieu est noir, de 1977, quand
j’écrivais : » La théologie des Spirituals,
Bible en images sonores, mériterait à elle seule un ouvrage. » Depuis ce
temps-là , cette préoccupation a toujours été présente à ma réflexion et elle a
donné naissance à quelques textes ponctuels. Mais il a bien fallu une année
sabbatique aux Etats-Unis pour que le rêve prenne de la consistance et
débouche, au retour, sur la réalisation d’un ouvrage qui se voudrait de
référence [3]. » Pari tenu , de toute évidence, et
qui lui fera écrire dans cette même introduction : « Le
christianisme noir américain est l’un des plus beaux exemples d’inculturation
que nous puissions repérer sur vingt siècles d’histoire[4]. » L’Eglise
sera-t-elle catholique ? Pour l’être en vérité, il
lui faut rencontrer la diversité des peuples et de leurs cultures, prêter
attention à ce qu’ils vivent, à ce qu’ils souffrent, espèrent, refusent. Bruno
est attentif à toutes ces questions et son ouvrage « Théologies chrétiennes des tiers mondes » ( Centurion, 1987)
en témoigne éloquemment. Car il y a des
théologies puisqu’il y a plusieurs « tiers mondes » «Les Occidentaux doivent admettre
comme un des préalables, que nous ne sommes pas des latins. Nos églises ont été fondées par des missionnaires venus du monde latin mais cela ne
signifie pas que nous sommes devenus des Latins [...]. Les Occidentaux ont vécu jusqu'ici selon
une vue culturelle unifiée et monolithique. Ils ont fait d'une contingence (la manière dont le
christianisme s'est développé en Europe) une nécessité et considèrent le monde européen comme indispensable. Ils
contestent la diversité culturelle, la seule culture étant la leur [...] il y a eu, de fait,
confusion entre l'ordre de la charité et l'ordre de la culture. Il faut donc
reconnaître que, aujourd'hui encore, l'admission d'un pluralisme culturel de la part de l'Occident
est purement théorique: il n'y a pas admission effective d'un tel pluralisme[6].» A-t-on progressé depuis ? On voudrait le croire. On aura beaucoup
parlé d’inculturation lors du Synode
africain de 1994[7],
confié à des prélats et prêtres africains des postes très importants à la Curie
romaine mais cela suffira-t-il ?
. L’Eglise est-elle catholique en Asie, ce continent où Bruno s’est
rendu plusieurs fois et dont il connaissait les théologiens ( Panikkar, Piéris,
Amaladoss..) et ce qu’ils avaient écrit ? A en croire Marcel Neusch,
« les théologies asiatiques sont confrontées au défi des grandes
religions toujours vivantes qui ont pour elles non seulement le privilège de
l’ancienneté mais une expérience spirituelle qui peut largement rivaliser avec
le christianisme[8]. »
Le catholicisme
asiatique puise-t-il aujourd’hui dans ces trésors accumulés depuis des
millénaires ? Il semble bien que
non : « Lors du
Synode asiatique qui se sera tenu à Rome en avril-mai 1998, on aura entendu le
Rapporteur général de ce Synode, le Cardinal Paul Shan Kwo-hsi (Taiwan)
affirmer que les églises d'Extrême-Orient «ont un sérieux besoin d'inculturer
la foi dans les cultures de l'Asie et de perdre leur aspect de copie carbone
(sic) des églises des sociétés occidentales»[9],
tant il est vrai qu'elles apparaissent
encore «culturellement étrangères en Asie». Certains évêques japonais ne seront
pas moins sévères tel Mgr Toshio Oshikawa, évêque de Naha: «En dépit des fréquentes exhortations en faveur
de l'inculturation, il me semble que la norme pour la vie chrétienne, la
discipline ecclésiale, l'expression liturgique et l'orthodoxie théologique
restent celle de l'église occidentale
[ce qui constitue] un blocage très efficace de tout effort pastoral visant à
créer, pour nos églises jeunes et minoritaires, un processus de croissance dans
la foi, la spiritualité et la vie morale[10]. » Cet aveu d'ignorance nous rassurerait plutôt. Il faut à nouveau inventer un chemin d'Evangile dans un monde qui ne sait plus très bien où il va. Les évêques ne le savent pas davantage et d’ajouter : «Si nous avons en tant que chrétiens,
à répondre d'une Parole de vérité et de vie, nous n'en partageons pas moins la
condition commune des hommes et des femmes de notre société. Voilà pourquoi la
mission et la responsabilité qui nous sont confiées dans ce monde ne nous
confèrent aucune prétention et d'ailleurs aucun moyen, de le regarder d'en haut
et comme de le surplomber[12].
» Dans les années qui suivirent le concile Vatican II, le jeune théologien allemand Joseph Ratzinger - il n’était pas encore cardinal et préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi et nul ne pouvait prévoir qu’il serait un jour Evêque de Rome – avait écrit une page qui nous étonne encore : «Dans l'unité de l'unique église, il
doit y avoir place pour la pluralité des églises, car seule la foi est indivisible
et la fonction unificatrice de la primauté lui est subordonnée. Tout le reste
peut et doit être divers, ce qui suppose
l'existence de fonctions directives indépendantes, telles qu'elles étaient
réalisées, par exemple, dans les "primats", ou "patriarcats"
de l'ancienne église. [...] L'image d'un État centralisé, que l'église
catholique offrit jusqu'au Concile, ne découle pas tout simplement de la charge
de Pierre mais bien de l'amalgame qu'on
en fit avec la tâche patriarcale qui fut dévolue à l'évêque de Rome pour toute
la chrétienté latine, et qui ne fit que croître tout au long de l'histoire. Le
droit ecclésial unitaire, la liturgie unitaire, l'attribution unitaire, faite
par le centre de Rome, des sièges épiscopaux, tout cela sont des choses qui ne font
pas partie nécessairement de la primauté en tant que telle; elles résultent de
la concentration de deux fonctions. Par suite, la tâche à envisager serait de
distinguer à nouveau, plus nettement, entre la fonction proprement dite du
successeur de Pierre et la fonction patriarcale; en cas de besoin, de créer de nouveaux patriarcats détachés de l'église
latine. [...] finalement, on pourra peut-être, dans un avenir pas trop
éloigné, se demander si les églises d'Asie et d'Afrique, comme celles de
l'Orient, ne pourraient pas présenter leurs formes propres en tant que
"patriarcats" ou "grandes églises"[13]. » Même si, de toute évidence, le propos n’est plus de mise, doit-il pour autant être oublié ? Combien d’Eglises aujourd’hui souhaiteraient que des suggestions, au demeurant fort raisonnables, formulées il y a trente ans par un théologien de renom, soient progressivement mises en œuvre ? Se décidera-t-on enfin à écouter ce que l’Esprit dit aux Eglises ( Ap 2, 11, 29 ; 3, 9 …) Je ne doute pas un instant que le
théologien Bruno Chenu aurait accueilli avec joie cette lente mais nécessaire
« délatinisation » de notre Eglise , début de réponse à la question
qu’il n’avait cessé de poser : « L’Eglise sera-t-elle
catholique ? » et qu’il faisait
siens les propos que tenait , il y a quinze ans, le bénédictin Ghislain Lafon :
« Il est sûr que l’église a les paroles de la vie éternelle , mais non pas toute forme de l’église[14]. Et s’il y a lieu d’ « imaginer l’église », n’est-ce pas justement parce que les formes de l’église catholique, peut-être de toutes les églises, sont aujourd’hui trop tributaires de ce qui meurt dans une civilisation occidentale, qu’elles ont, sans doute à juste titre, en d’autres temps, contribué à ériger . C’est uniquement si on ne se voile pas la face devant le fait que le raz de marée qui emporte aujourd’hui la civilisation occidentale emporte aussi l’église, qu’on sera capable d’imaginer d’autres formes, lesquelles permettraient à l’église à la fois de survivre et de contribuer à la naissance nécessaire d’un autre monde [15]. » Au fond, le Mystère pascal qui est au cœur de notre foi invite notre
Eglise, toutes les Eglises, immergées dans l’histoire et dans le devenir de
l’homme, à mourir à cet âge du monde auquel elles se croyaient à jamais
associées pour renaître au monde qui vient. L’Evangile est toujours en avant de
nous. Comme l’écrivait jadis le grand Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine, en hommage au pape Jean XXIII « Catholique, l'Église a la vocation de n'être étrangère à personne et de ne tenir personne pour étranger. Toute souffrance, toute joie, toute expérience humaine est nécessaire à son expérience du monde et à son jugement (...). L'Église (...) se présente comme une expérience. Une expérience vivante, complexe comme la diversité des expériences humaines. Elle a mission de les éclairer, éprouver, juger et valoriser. Elle est l'histoire vigilante de la valorisation de l'homme. Elle n'est liée à aucune culture, nation ou race ; elle développe son message à mesure que la solidarité humaine déploie ses dimensions croissantes et s'offre à sa mission de comprendre et d'aimer. L'Église est une expérience. L'expérience des expériences humaines (...) Par vocation, elle ne cessera de croître en maturité et en conscience tant que se développera l’histoire humaine[16]. » « L’Eglise sera-t-elle catholique ? » Oui,
mais seulement à ce prix ! N.B. Il eût fallu parler aussi de Sept vies pour Dieu et l’Algérie ( Bayard Editions / Centurion, 1996 ), ce livre que Bruno Chenu consacra aux sept moines de Tibhirine dans le mois qui suivit leur assassinat, de la collection Evangiles qu’il créa au début des années 2000 et dont le premier volume Disciples d’Emmaüs, fut aussi son dernier livre, paru quelques mois après sa mort. Mais comment faire tenir en quelques pages trente années de travail assidu ? [1] Cf. L’Eglise sera-t-elle catholique ? Bayard , 2004, p. 29. [2] In L’Eglise au cœur, Bayard, 1982, p. 148. [3] . In op. cit. p. 9 [4] in op. cit. p. 10 [5] Ouvrage publié aux éditions du Cerf, sous la direction de Présence Africaine. Il a été réédité en 2006 : Des prêtres noirs s’interrogent. Cinquante ans après…( Karthala – Présence Africaine). [6] In M.Cheza, H. Derroitte et R. Luneau , Les Evêques d’Afrique parlent , 1969-1992. Documents pour le Synode africain, Paris, Centurion, 1992, pp. 137-138 ). ( Coll. Les dossiers de la Documentation Catholique ) [7] Voir à ce propos M. Cheza, Le Synode Africain, Histoire et textes, Paris, Karthala, 1996 ; R. Luneau, Paroles et silences du Synode africain, 1989-1995, Paris, Karthala, 1997. pp.45-135. [8] Conférence à Valpré le 17 janvier 2003. [9] « L’inculturation s’impose dans les travaux du Synode » in La Croix, 23 avril 1998, p. [10] Id. ibid. [11] « Proposer la foi dans la société actuelle. Lettre aux catholiques de France » in La Documentation Catholique, n°2149 ( 1er décembre 1996) p. 1019. Les italiques sont de moi. [12] Id. ibid. [13] J.Ratzinger, Le nouveau peuple de Dieu, Paris, Aubier, 1971, pp. 67-69. Le mot amalgame est souligné dans le texte, le reste l’est par moi. [14] Ainsi que l’écrivait naguère le théologien camerounais F. Eboussi Boulaga « (…) aucune des formes du christianisme n’est capable d’envisager sa non-nécessité » ( in Christianisme sans fétiche, Paris, Présence Africaine, 1981, p. 10 [15] cf. G.Lafon, Imaginer l’Eglise catholique, Paris, Cerf, 1995, pp. 42-43. [16] Alioune Diop, Postface à Un hommage africain à Jean XXIII, Paris, Société Africaine de Culture, 1965, pp. 117-118 |