Documents Ecrits      Powerpoint      Photos     Vidéos     Intranet     Calendrier de l'année jubilaire
Message du Supérieur Général
Eng  Fr  Esp              

LE PERE D’ALZON, UN HOMME DE SON TEMPS

(24 janvier 2010, WE de lancement du Pèlerinage National)

En fréquentant un peu les archives assomptionnistes, à Paris ou à Rome, mais aussi l’impressionnante littérature que l’Assomption a consacrée à son fondateur, j’ai pu cerner un peu la personnalité du Père d’Alzon. Celle d’un catholique méridional du XIXème siècle. Venant du Nord, je ne suis pas le mieux placé pour parler du caractère méridional (zélé, combatif, plein de verve), je parlerais plutôt de son aspect « catholique du XIXème siècle ».

 

1. Un contexte qui n’est plus le nôtre

Les écrits du Père d’Alzon sont parfois difficiles à lire. Quand on entre au noviciat assomptionniste, on est plein de joie et d’enthousiasme devant cette nouvelle étape qui commence. Très vite on reçoit une grosse « brique » verte, les Ecrits Spirituels, qui sont une compilation de textes alzoniens, Directoire, instructions, conférences, retraites, méditations… L’enthousiasme retombe dès la lecture des premières pages : comment va t’on pouvoir continuer à lire tout cela. Il faut dire que le début n’est pas le plus facile à lire… La sensibilité religieuse, le langage, le vocabulaire a changé. On l’a vu hier lorsque l’on a parlé de « surnaturel », un terme qui n’évoque plus grand chose aujourd’hui pour le catholique. Mais rassurez-vous, je ne vais pas vous faire l’histoire du mot « surnaturel » au cours des âges !

Le Père d’Alzon vivait dans un contexte d’opposition marquée entre l’Eglise et une société française qui devenait de plus en plus anticléricale. La France a été marquée par les séquelles de la Révolution. Celle-ci était inspirée par la mentalité rationaliste, souvent en opposition contre l’Eglise. Du coup, quand les anticléricaux rationalistes insistaient sur les « Droits de l’Homme », ils pensaient aux droits de l’homme contre Dieu. Ce qui était évidemment inacceptable pour un catholique de l’époque. D’Alzon parlait lui des « Droits de Dieu », en réaction à ces droits de l’homme. Dieu n’est pas contre l’homme, il est avec l’homme. On peut aussi penser au contexte nîmois, où l’Eglise était divisée entre catholiques et protestants qui ne s’appréciaient guère mutuellement.

 

2. Les combats du Père d’Alzon

Le Père d’Alzon était partie prenante des combats de son temps où l’Eglise affrontait la société moderne. Ils sont nombreux, je n’en citerai que deux. Tout d’abord, l’éducation. Après la Révolution, celle-ci était monopole de l’Etat et l’enseignement privé était interdit. Mais les Catholiques ne voulaient pas laisser la jeunesse aux mains d’un enseignement que l’on jugeait imprégné de l’esprit des Lumières. Nombreux sont ceux qui se sont battus pour obtenir la liberté de l’enseignement, qui se traduira en 1850 par la loi Falloux. Le Père d’Alzon était de ceux-là, il obtiendra peu avant pour son collège de Nîmes la liberté partielle d’enseigner.

Autre champ de bataille, celui de la liberté de l’Eglise. Cela nous paraît surprenant aujourd’hui, habitués que nous sommes à vivre dans un pays ou Eglise et Etat sont séparés. Mais à l’époque, le Concordat de Napoléon régissait les rapports entre ces deux institutions. Ce Concordat permettait à l’Etat de surveiller et de contrôler l’Eglise. C’est en militant pour la liberté de l’Eglise que le P. d’Alzon publiera en 1848 l’éphémère journal La Liberté pour tous, ce qui reste toujours surprenant pour nous. A l’époque, le P. d’Alzon était libéral et républicain…

L’Eglise de France était alors partagée entre deux tendances. Les premiers étaient partisans d’une Eglise française particulariste, très en lien avec l’Etat. Les évêques étaient proches du pouvoir, souvent issus des grandes familles de la noblesse ou de la bourgeoisie. Ce sont les Gallicans, en faveur d’une Eglise nationale. De l’autre côté, il y avait ceux qui regardaient vers Rome, vers le Pape à qui ils accordaient plus d’importance. Ce sont les ultramontains (littéralement : au-delà des monts, c’est-à-dire des Alpes). Il s’agissait de garantir une liberté à l’Eglise française, non inféodée au pouvoir et qui dépendrait de Rome, non pas de Paris. C’était aussi une manière de respirer un catholicisme plus universel, une nouvelle manifestation de l’esprit large du Père d’Alzon. Une phrase est restée célèbre. Emmanuel d’Alzon était très lié à Lamennais, ultramontain farouche mais condamné en 1834 par le Pape Grégoire XVI pour son système philosophique et son apologie de la liberté. Alors qu’il va être ordonné prêtre, le futur fondateur des Assomptionnistes doit signer une adhésion à la sentence romaine. Devant l’incompréhension de certains de ses proches, il leur écrit : « J’ai appris qu’il faut toujours travailler pour Rome, quelque fois sans Rome, jamais contre Rome».

 

3. Faire face aux besoins de son temps

Dans une situation de déchristianisation menaçante, l’Eglise a dû inventer de nouveaux chemins et ne pas se contenter de reproduire ce qui se faisait déjà à cette époque. Même si on sentait une fascination pour le Moyen-Age. Les nostalgiques se prenaient à rêver à l’image idéalisée de la chrétienté médiévale, unanimement chrétienne. On le voit dans les termes choisis à l’époque : la hardiesse, la chevalerie, les croisés… Le Père d’Alzon a lui aussi participé à ce mouvement, en sachant se montrer attentif aux besoin de son temps. Un seul exemple, celui des alumnats. 

En 1870, la congrégation avait beaucoup de projets, mais peu d’hommes. L’armée ressemblait à un Etat-major sans troupes. Dans son projet de départ, d’Alzon voulait régénérer la société, en commençant par les élites, pour qu’elles puissent ensuite évangéliser le peuple. C’est à peu près le projet des Jésuites du XVIème siècle, mais il n’a pas fonctionné à l’Assomption. Le P. d’Alzon pensait attirer des « vocations d’élite » par l’intermédiaire de son collège. Cependant, les jeunes gens issus des milieux favorisés préféraient choisir un Ordre plus côté, plus prestigieux mais aussi plus sûr que cette petite congrégation bouillonnante mais encore trop récente. Or le P. d’Alzon entendit dire que dans les campagnes encore chrétiennes, de nombreux enfants pauvres souhaitaient devenir prêtres mais ne le pouvaient pas, faute de moyens financiers pour payer la pension dans les petits séminaires. Avec ses proches disciples, il eut alors l’idée de créer des petits séminaires qui seraient gratuits ou très bon marché, adossés à l’importance réseaux de bienfaiteurs de l’Assomption. Les alumnats étaient nés. Dans ces maisons, les élèves n’ont jamais été très nombreux, pas plus d’une centaine, ce qui permettait d’y maintenir une ambiance familiale. A la fin des études, les enfants pouvaient choisir leur voie : l’Assomption bien sûr, mais aussi le clergé diocésain, d’autres Ordres ou congrégations ou la vie laïque. L’Assomption avait enfin trouvé une spécificité, qui permettait de pérenniser la congrégation. C’était une initiative dans la droite ligne de l’esprit du Père d’Alzon : hardi, car il fallait l’essayer, généreux, par l’admission de candidats pauvres, désintéressé, pour le choix offert aux enfants à la sortie. Et sans doute surnaturel aussi !

 

4. L’Alliance avec les laïcs

Je voudrais enfin citer un domaine où le P. d’Alzon, s’il n’a pas été le seul, s’est peut-être montré en avance sur l’Eglise de son époque. Suite à ses mésaventures durant la Révolution, l’institution ecclésiale manquait cruellement de prêtres. La première moitié du XIXème siècle a vu la naissance de groupes de laïcs, militants, engagés dans la société, prêts à défendre la « cause de Dieu ». Lorsqu’il était étudiant à Paris, Emmanuel d’Alzon a appartenu à de tels groupes qui ont donné naissance, par exemple, aux Conférences Saint-Vincent-de-Paul dont Emmanuel Bailly, le père des PP. Emmanuel et Vincent de Paul Bailly, a été l’un des fondateurs. Au sein du collège de Nîmes, l’intuition première du Père d’Alzon était la création de l’Association de l’Assomption. Cette dernière était composée de laïcs et de religieux vivant du même esprit, avec deux « noviciats » séparés. Les laïcs seraient professeurs au collège, les vocations religieuses proviendraient des élèves. Ainsi constituée comme Ordre religieux, l’Assomption aurait compté trois branches : le 1er Ordre, les Assomptionnistes, le 2nd Ordre, les Religieuses de l’Assomption et le Tiers-Ordre, avec des laïcs. Mais une telle organisation ne sera pas acceptée à Rome. Il faudra attendre près de 150 ans pour que resurgisse l’Alliance laïcs-religieux, certes sous un autre mode !

 

Nicolas POTTEAU, a.a.