1 Une vie d’étudiant à Paris en 1828-1829
Le jeune Emmanuel d’Alzon
(1810-1880) a bénéficié d’une
formation personnelle très soignée,
en quatre temps, selon le modèle
des élites de son temps, celles
qui avaient la chance d’appartenir
aux classes privilégiées de la haute
société :
Dégrossi durant ses années d’enfance
tout d’abord par un précepteur
à
domicile, au château de Lavagnac,
l’abbé Bonnet, expérience en serre
chaude à laquelle il a dit par la suite
préférer le régime plus stimulant de
l’émulation collective, il eut la
chance de poursuivre des études secondaires
dans deux collèges parisiens
prisés, celui de Saint-Louis,
aux traits aristocratiques prononcés,
une année de 1823 à 1824, et
celui de Stanislas qui s’était déjà
fait un nom réputé dans la jeunesse
catholique de la capitale, de 1824 à
1828. Il y a vécu selon différentes
formules, l’externat et le semi-internat.
Ce furent pour lui des années
riches d’un développement
global de sa personnalité, tant intellectuel,
qu’affectif ou relationnel,
dans l’ambiance à la fois
souple et encadrée des institutions
scolaires de l’époque : formation
prioritairement classique, littéraire
et philosophique, marquée par l’héritage
des humanités gréco-latines
et par le courant dominant, traditionaliste
et romantique, des ténors
de la Restauration, les Bonald,
Maistre, Chateaubriand ou encore
Lamartine. On trouve ainsi sous sa
plume juvénile, des accents enthousiastes
aussi bien pour célébrer
les exploits de Lord Byron que pour
goûter les romans à la mode de Walter
Scott.
- Titulaire du baccalauréat ès lettres, Emmanuel se résolut à envisager, sans grande conviction, des études de droit à la Faculté de Paris (1828- 1830), préférant de loin les conférences plus libres de différents salons ou sociétés littéraires et philosophiques de bonne tenue. Il y retrouvait la compagnie d’une jeunesse à la fois studieuse et engagée dans les débats de société consonnants à son époque et à son milieu, mais aussi l’allure plus détendue de ses propres préoccupations, l’espace toujours apprécié d’une formation autodidacte qui resta une marque permanente de sa vie.
- Lorsque les événements politiques de 1830 vinrent clore ce séjour parisien de sept années, Emmanuel, à la recherche de lui-même, regagna la province. Dans une quasi-retraite de deux années à Lavagnac, il orienta ses études et ses lectures vers une forme de préparation à une vie ecclésiastique à laquelle il se sentait appelé.
Nous voulons évoquer par deux extraits de sa correspondance les contours de la formation et de la personnalité d’un jeune homme à Paris, durant les dernières années de la Restauration : le temps consacré aux é tudes n’était pas pour lui absorbé par la seule fonction livresque, encore moins un exercice rivé à l’observation de ses émois intérieurs.
«… Je vais ce soir à une nouvelle conférence qui roule sur le droit public : elle est composée de gens sensés et raisonnables, de plusieurs magistrats, et l’on y discute toutes les matières politiques. Elle se tient chez M. Bailly (1). Elle est absolument privée. On n’y devrait admettre que les jeunes gens de troisième année de droit. Ainsi, j’en étais exclu pour deux ans, mais on m’a fait la faveur de ne pas regarder (à) mon temps, et j’en suis d’autant plus aise que, bien que je désirasse beaucoup en faire partie, je ne l’avais pas demandé et que l’on m’a proposé d’en être. Jeudi dernier, j’ai fait ma troisième visite à l’Hôtel-Dieu ; lundi, j’y avais été pour la seconde fois. Je n’ai pas encore fait l’instruction. Ce sera mon tour jeudi prochain. Mais, pendant que mon confrère vaquait à cette occupation, j’allais voir les malades au lit. Tous me donnèrent de bonnes marques, excepté un qui est bien désolant. J’eus beau le prendre de toutes les façons, il finit par me dire que ça ne lui faisait ni froid, ni chaud. Je prierai le jeune homme qui vient avec moi et qui a plus l’habitude de lui parler. Voici ma méthode habituelle. Lorsque je les vois pour la première fois, je leur parle de leur santé, de leur métier, etc. ; ensuite, je les exhorte un peu à la patience, et ce n’est que la seconde fois que je leur parle un peu sérieusement. Je vous donne tous ces détails, mais vous comprenez que je ne parle à personne de cette œuvre. Ici, ma mère (1) seule sait que j’en fais partie. J’ai été forcé de l’écrire à ma tante Rodier (1), parce que je compte tirer de son œ uvre des livres pour distribuer aux malades. Bien que je lui aie écrit, ma lettre n’est pas encore partie et ne partira que demain… ».
E.
d’Alzon à son père,
Paris, 13 décembre 1828,
d’après édit. Siméon Vailhé,
B.P. 1923, tome I, p. 22-23
«… Vous avez donc assisté aux noces de cet excellent Bridieu (1) et vous y avez rempli les fonctions qui vous convenaient le mieux, celles de jovial et plaisant ménestrel. Je ne sais comment cela se fait, mais je puis me persuader que notre marié n’ait été fort heureux que vous n’ayez offert vos hommages à sa future moitié que lorsque l’affaire était presque faite. Ah! Pour le coup, comme vous dites parfois, je crois qu’il aurait été jobard. Vous avez donc passé de bons moments. Tant mieux pour vous ! Car n’en a pas qui veut. Moi, (c’est) autre (chose). La semaine dernière, je m’étais mis dans la tête d’étudier mon droit. Mon Dieu ! Que c’est assommant le droit ! Je voulais passer mon examen avant de partir, mais j’ai ensuite changé d’idée, parce qu’il n’a pas plu à Ducaurroy (1) de me permettre de passer un examen extraordinaire. Aussi, dès que j’ai su qu’il ne voulait pas entendre raison, j’ai bien vite tout planté (là) et je n’en ai pas été fâché. C’est un bon débarras pourtant qu’un examen de moins sur le dos…»
E. d’Alzon à Eugène
de La Gournerie,
Paris, 13 juillet 1829,
ibidem,
p. 25. (1)
(1) Emmanuel Bailly (1794-1861), laïc parisien, à l’origine de nombreuses initiatives et œuvres catholiques dans la capitale. Les parents d’Emmanuel : son père Henri, vicomte d’Alzon (1774-1864) et sa mère Jeanne-Clémence née de Faventine (1788-1860). Eugène de La Gournerie (1807-1887), nantais, compagnon d’études d’Emmanuel à Paris, devenu journaliste et homme de lettres. Mme Jean- Antoine Rodier, née Louis-Joséphine d’Alzon (1768-1847). Adolphe-Marie Du Caurroy (1788-1850), professeur de droit. François-Henri-Antoine, marquis de Bridieu (1804-1872), avocat.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Sur
la formation d’Emmanuel d’Alzon :
Dossier sur
la Vie et les Vertus, volume II, tome I, Rome, 1986, chapitres II
et III, p. 11 à 39.
?
Sur les professeurs d’Emmanuel d’Alzon
:
La scolarité d’E. d’Alzon dans A.T.L.P., 1997, n°130,
p. 24-31.
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Sur le collège Stanislas :
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