10 L’étoile de la vie religieuse
On se demande parfois sous quelles influences l’abbé d’Alzon s’est-il orienté vers la vie religieuse?
On sait qu’ont joué pour lui, trois fondations, celle des Religieuses de l’Assomption en 1839, avec lesquelles il entretient par l’intermédiaire de Mère Marie-Eugénie de Jésus, une relation nourrie, celle du Carmel de Nîmes qu’il a « arrachée » à son évêque, en obtenant l’envoi de quelques carmélites d’Avignon (1843) et celle enfin du collège de l’Assomption, repris de l’abbé Alexandre Vermot en 1843, en tandem avec l’abbé Goubier, pour lequel il va créer d’abord un Tiers- Ordre.
On aimerait en savoir plus sur les motivations intérieures qui ont poussé l’abbé d’Alzon, non seulement à vaincre les résistances de son évêque, Mgr Cart, réticent à l’idée de « perdre » son vicaire général, mais surtout à laisser germer en lui cette aspiration à devenir religieux. On est pour cette question comme devant le porche d’une cathédrale, le porche d’une intériorité spirituelle qui donnerait accès à la clé de lecture d’une vie unifiée. Seul reste sous nos yeux, l’édifice matériel d’une construction qui a embrassé une vie entière, sans qu’il puisse nous révéler les passages mystérieux qu’a empruntés la grâce dans l’âme de son être pour enfanter ce nouveau corps.
Pourtant, nous ne sommes pas complètement dépourvus. En lisant méticuleusement ligne à ligne la correspondance de l’abbé d’Alzon, il ne manque pas de signes, de confidences, d’allusions même voilées sous sa plume qui laissent entendre sa soif d’une vie ecclésiale « régulière » , percer son désir de voir renaître des formes de vie religieuse à la fois nouvelles et ancrées dans la tradition ou encore résonner l’appel d’une fondation où puisse retentir à plein le dynamisme de la vie commune allié à la passion apostolique pour le Royaume.
L’abbé d’Alzon ne sous-estime pas les valeurs de la vie sacerdotale, mais il croit plus dynamiques, plus libres, celles de la vie religieuse que ne peut corseter le carcan concordataire ou museler la bureaucratie épiscopale. Lui plaisent au-dessus de tout les attitudes de franchise, de liberté et de simplicité qui forment pour lui le cœur de l’armature spirituelle du religieux et que peut démultiplier en fer de lance apostolique le ferment de la vie commune. De Turin, où il s’est rendu en juin 1844 au chevet de son beau-frère, le comte Anatole de Puységur, il écrit à Mère Marie-Eugénie de Jésus ce qui est devenu peu à peu pour lui une évidence de vie : « Une idée que j’avais eue autrefois et qui n’était plus qu’à l’état de souvenir m’est revenue plus forte que jamais, c’est de me consacrer à me former une communauté religieuse » (1) Lettre du 24 Juin 1844, é dit. S.V., t. II, p. 162. Cf aussi, o.c.p. 183, 185, 227, 259.
«… J’aborde maintenant une autre question, que vous pourrez laisser de côté jusqu’après vos vœux, si vous le jugez convenable, mais dont vous pouvez aussi vous occuper sur le champ, si bon vous semble. Il ne s’agit que de moi. Je suis très préoccupé, depuis quelques temps, de ce qui m’est personnel dans l’ordre où la Providence peut vouloir me faire marcher. Lorsque je pris les saints ordres, il y a dix ans, je fus comme aveuglé en ce sens, que je ne vis plus clair dans mon avenir. Aujourd’hui, il me paraît que l’étoile reparaît, et je crois découvrir quelque chose, vers quoi je dois marcher. Des répugnances furieuses se soulèvent parfois au fond de mon cœur, mais il me paraît que ma volonté n’y est pour rien ou pour bien peu de choses. Je suis prêt à tout. D’autre part, certaines circonstances extérieures paraissent bien disposer toutes choses pour me faciliter les moyens d’accomplir les projets que je crois ceux de Dieu. Il faut laisser Dieu agir. Pour ma part, je suis, il me semble, quoi qu’il m’en coûte, prêt à tout…»
Lettre à Mère Marie-Eugénie de Jésus,
20 décembre
1844,
é dit. S.V., t. II, p. 213
« …Vous me parlez de toutes les vocations que je trouverais pour un Ordre, tel que vous le rêvez. Mais, encore un coup, ai-je ce qui convient? Ma manière de faire, d’agir, me prouve que, d’une part, je n’ai pas le bonheur de plaire à tout le monde; d’autre part, je m’aperçois fort bien que, dans l’ordre de la sainteté, il n’y a aucun rapport entre ce que je suis et ce qu’ont été les fondateurs. Avant d’avoir entrepris de former les autres, quelle dure éducation ne s’étaient-ils pas imposée à eux-mêmes! Prenez garde aussi, mon enfant, que ce qui vous a paru vous aller mieux chez moi que chez d’autres, pouvait provenir de quelque chose d’indéterminé qui repoussait moins votre manière de voir que d’autres systèmes plus arrêtés…»
Lettre à Mère Marie-Eugénie de Jésus,
23 janvier 1845,
o.c., p. 221
« Il est très probable, en effet, ma chère enfant, que je n’ai pas de cœur. En voici la preuve. Ayant, pendant la tournée, écrit à mon domestique de rendre au propriétaire de la maison que j’habite, mon appartement pour la Saint-Michel, on l’a su dans la ville ; d’où les larmes les plus abondantes ont jailli de tant d’yeux que je suis surpris qu’un fleuve ou, au moins, un torrent ne s’en soit formé. Eh bien! Croiriez-vous que j’ai laissé croire qu’en effet je quittais Nîmes et avais la cruauté de délaisser mes pénitentes pour toujours? Et bien! Malgré cela, je crois avoir un peu de cœur, plus même que certaines gens. Mais je ne veux pas me justifier làdessus. Si vous ne vous en êtes pas aperçue, je n’ai plus rien à dire. Je vous remercie toutefois de ces observations…»
Lettre à Mère M.-Eugénie de Jésus,
10 avril 1845,
o.c., p. 245-246
Rappelons les étapes du chemin de l’abbé d’Alzon vers la vie religieuse, d’après le témoignage de ses écrits : - Juin 1844, vœu d’humilité sacerdotale à la Consolata de Turin (lettre 340, édit. S.V., t. II, p. 162). - Avril 1845, décision de quitter son appartement nîmois de l’hôtel Grandgent, rue des Lombards (cidessus). - 31 mai 1845, communication de sa décision à Germer-Durand (Lettre 383, édit. S.V., t. II, p. 253- 255). - Juin ou juillet 1845, Notre-Dame des Victoires à Paris, vœux privés (Ecrits Spirituels, p. 788-790). - 20 octobre 1845 : vœu de perfection à Lavagnac (Lettre 21 octobre, t. II, p. 334). - 24 décembre 1845 : commencement d’un temps de noviciat au collège de Nîmes (Lettre 442, o.c., p. 416-420).
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Dossier Vie
et Vertus, t. I, vol. II, chap. X
Sur
le patronage de saint Augustin et l’imprégnation augustinienne
d’Emmanuel d’Alzon :
Lettre du P. Hervé Stéphan aux religieux n° 25 dans Documents
Assomption,
1981, n°6, p. 427-430.
Itinéraires Augustiniens, 1992, n° 7, p. 25-32 (E. d’Alzon,
un familier
d’Augustin) ; 2001, n° 25, p. 31-42 (E. d’Alzon, lecteur
assidu de saint
Augustin).
A l’école de saint Augustin dans l’Esprit de l’Assomption
d’après E. d’Alzon,
Rome, 1993, p. 83-88.
Identité religieuse et vie assomptionniste, session de Nîmes,
1995, 151
pages.
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