2 Rêveries d’un jeune homme romantique à la campagne
Emmanuel d’Alzon est né au Vigan le jeudi 30 août 1810 et a é té baptisé à l’église paroissiale Saint-Pierre le dimanche 2 septembre suivant. Il a passé la majeure partie de son enfance à la campagne, au château de Lavagnac (Hérault), près de Montagnac et de Pézenas. Cette belle résidence aristocratique, réparée par le vicomte Henri d’Alzon, est devenue en 1816 la demeure habituelle de la famille. Elle a été le lieu où, toute sa vie, Emmanuel a aimé se retremper dans une atmosphère intime et familiale, auprès de ses parents, de ses sœurs, puis de son neveu Jean de Puységur et de son foyer. De mai 1830 à mars 1832, il y a suivi les échos troublés de la Révolution de juillet 1830, de l’affaire de l’enlèvement des croix, qui désolent le Midi et il s’y est préparé dans une retraite studieuse à son entrée au grand séminaire de Montpellier. Il a quitté sa famille et les lieux, avec l’émotion que l’on sait, le soir du 14 mars 1832 (cf. lettre du 16 mars), mais toujours Lavagnac est resté au cœur de ses pensées et de ses attachements. Même de loin, il aimait évoquer ce berceau parfois idéalisé de sa jeunesse et de sa vocation. Sous sa plume, il ne manqua pas de pages pour décrire et vanter le charme de ces lieux, à la campagne, loin de l’agitation fébrile des villes, où sa pensée, son cœur et son corps ont eu toute leur part. La rivière de l’Hérault voisine est un bassin de nattion tout trouvé quand ne lui est pas préféré le plaisir de la promenade en barque ; les terres des collines et de la plaine se révèlent un domaine privilégié pour la chasse et l’équitation. De Lavagnac sont parties nombre de correspondances en direction des amis de la capitale ou, plus tard, des religieux et des religieuses de l’Assomption lorsque, fatigué, il vint puiser un repos réparateur dans ce havre de paix. La belle résidence fut toujours ouverte aux amis et connaissances dont l’abbé Combalot, aux hôtes de passage et aux multiples relations. A deux pas, l’abbaye de Valmagne, cette cathédrale des vignes, rappelle le souvenir des Cisterciens, la ville de Pézenas celui de Molière et des princes de Conti; les Chartreux sont venus s’installer à Mougères (Caux), en 1825. Le château de Lavagnac, acheté au prince de Conti à la Révolution par Jean-Louis-Maurice de Faventine, l’oncle de la mère du P. d’Alzon, est devenu la propriété de Mme d’Alzon en 1812. Il est passé dans la descendance des d’Alzon, des Puységur et des Suarez d’Aulan jusqu’au 9 février 1987, date de sa vente par Henri d’Aulan à une société japonaise. Etape obligée de tout pèlerinage sur les pas du P. d’Alzon, Lavagnac offre de nos jours un paysage de tristesse et même de désolation qui serre le cœur quand on songe à ce qu’il a été et a représenté dans l’histoire du P. d’Alzon et de sa famille.
« Je vous écris, mon cher Eugène(1), dans une position charmante. Il est 10 h du soir. Après la prière que l’on fait tous les soirs aux domestiques, j’ai été faire un tour de promenade sentimentale. Pendant une demi-heure, je me suis recueilli profondément, étendu que j’étais sur de la paille fraîche, à l’abri des rayons de la lune, grâce aux branches touffues d’un chêne vert millénaire, dont l’ombrage immense recouvre la table des moissonneurs au temps de la dépiquaison. Cette table n’est autre chose qu’une vieille meule de moulin qui, ne pouvant plus broyer le blé, sert encore à supporter les aliments de ceux qui le préparent. Voilà qui est charmant, j’espère. Après donc avoir égaré quelque temps mon esprit en de douces rêveries, je l’ai dirigé vers mon cabinet de travail, et avec mon esprit, mon corps s’est avancé vers le lieu où je comptais trouver papier, plume, encre et autres objets utiles aux personnes qui désirent 27 faire une lettre. Maintenant que je vous écris, je me trouve en face de la porte vitrée, je vois de ma place la lumière douteuse de la lune croître et décroître successivement, à mesure que d’incertains nuages voltigeant dans les airs ombragent son disque d’un voile plus épais ou plus léger. Si vous désirez savoir quels sons frappent mon oreille, ce sont en première ligne les cris peu harmonieux d’une troupe de canards qui, placés sous la haute protection de ma plus jeune sœur (1), se permettent de courir en tout lieu ; car vous saurez que, pour elle, il n’est pas de bonheur comparable à celui de soigner des canards, après celui toutefois de galoper dans le jardin sur une ânesse qu’on vient de lui donner. J’entends encore force hiboux, force grillons et sauterelles, quelques cailles, et voilà tout. Savez-vous à quoi je pense ? A vous d’abord, et puis au plaisir que j’aurais eu, si, au lieu de faire seul ma promenade et de rentrer pour vous écrire, j’avais pu la faire en votre compagnie et la prolonger jusqu’à une heure bien avancée dans la nuit. Voilà à quoi je pense, et je suis fort incertain quand le beau projet de faire avec vous des promenades nocturnes pourra se réaliser autre part qu’à Paris. Vous ê tes donc bien seul, au milieu de ce désert populeux, seul comme une goutte d’eau au milieu de l’Océan, seul comme un grain de sable, seul enfin comme une pauvre caille dans mon carnier, laquelle caille n’a été frappée par moi d’un plomb meurtrier qu’après que j’ai eu chassé pendant quatre heures. Car c’est aujourd’hui que cette caille était seule. Mon cher ami, si j’étais à votre place, il me semble que j’aurais un beau temps pour travailler, pour faire du ficelé, pour préparer des projets de loi, pour faire des articles dans le Correspondant, pour préparer de nombreux travaux pour nos conférences, je ne dis pas pour faire des vers, un poète comme vous qui n’écrit que sous l’inspiration est quelquefois obligé de l’attendre, et l’on n’a pas à ses ordres une personne aussi capricieuse que l’inspiration… »
E. d’Alzon,
Lavagnac,
14 août 1829,
é dit.
S.V., tome I, p. 28-30.
(1) Eugène de La Gournerie est un étudiant en droit, de 22 ans en 1829. La jeune sœur d’Emmanuel n’est autre que Marie-Françoise d’Alzon, dénommée familièrement Fanny, future comtesse Anatole de Puységur (1819-1869), alors âgée, cette même année 1829, de 10 ans.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Sur
la résidence de Lavagnac :
Merveilles et Châteaux de Provence, Hachette, 1970, 316 p. (texte de
Claude Frégnac et documents de Pierre Faucheux), dans la collection
Réalités, pages 209 et suivantes.
Sur
le journal Le Correspondant dans lequel Emmanuel d’Alzon a écrit
son premier article intitulé « Fête-Dieu » (numéro
17 du 30 juin 1829), se reporter à la notice que lui a consacrée
Catholicisme, tome III (1952), col. 218-219 ou à la note 3, page 104,
dans Histoire de la Presse française, tome II (de 1815 à 1871),
P.U.F., 1969.
Sur
l’abbaye de Valmagne,
Historia, novembre 1995, n°587, p. 10.
Sur
la géographie alzonienne
Cévennes Languedoc, dans collection de Guides Bleus, Librairie Hachette,
1970.
Pour le Vigan, Pierre Gorlier, Le Vigan à travers les siècles,
Anduze, édit. 1981 (1956),
Patrick Cabanel, Histoire des Cévennes, Que sais-je ? P.U.F. 1998.
Carnet « sur les pas du Père d’Alzon », de Claude
Colombo et Pascal Gindre, Paris, 2001, 52 pages.
Robert Sauzet, Les Cévennes catholiques, Perrin, 2001, 416 pages.
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