Anthologie

3 Genèse d’une vocation sacerdotale

La théologie de la vocation sacerdotale ne date pas du XIXe siècle ! Chez Emmanuel d’Alzon, la conception du prêtre évolue fortement au fil des années qui, à partir du royaume des idées, le conduisent sur la voie de l’engagement. On la sent ainsi passer d’une position d’influence dans la société à l’intérieur de laquelle le clergé a un poids spécifique et, à l’époque, reconnu, à celle plus intérieure et même mystique du prêtre dont l’action est en profondeur participation à l’incarnation du Christ dans les â mes. La théologie du sacerdoce est calquée sur celle de l’Imitation du Christ.

Ce choix de la vocation sacerdotale a dû faire son chemin dans le cœur d’E. d’Alzon, selon son témoignage, dès son adolescence. On croirait entendre le slogan des campagnes de promotion vocationnelle : trop jeune pour réaliser le projet, mais pas trop jeune pour y penser. L’idée d’une telle vocation fut confrontée à d’autres désirs, ceux d’un établissement social auquel la naissance, la formation et le rang d’Emmanuel donnaient presque droit. Quand le jeune homme s’en ouvrit à ses parents, leur réaction, sans être négative, fut loin d’être enthousiaste. De même, ses amis ne furent manifestement pas tous gagnés à l’idée. On retrouverait dans la panoplie de leurs réponses bien des schémas ou des stéréotypes qui fourmillent ordinairement dans les colonnes des magazines, genre tribune des lecteurs, ou dans les rares émissions de télévision grand public qui sont consacrées à ce sujet d’exception. Les médias n’ont pas pour règle d’abuser des mystères et du canal de la grâce…

Et pourtant Emmanuel ne se découragea pas. Il mit sur pied plans d’études et plans de vie comme pour régler et orienter ses désirs sur le cap choisi : il prit soin de s’entourer de sages conseils auprès de quelques prêtres avec lesquels il é tait en confiance pour que son aventure intérieure, contrôlée et comme vérifiée, ne se perdit pas dans les sables d’une illusion de jeunesse. La prière, la méditation et la participation aux sacrements é taient déjà devenues chez lui, après l’heure de l’apprentissage infantile ou adolescent, des forces de vie librement assumées, comme une seconde nature, -jeunesse d’âge et de cœur mais déjà taille adulte dans sa foi-. A Lavagnac, il prit le temps de mûrir son choix pendant deux années de retraite, tout en menant la vie des jeunes de son temps et de son milieu, suivant ses goûts raffinés mais exigeants. C’est dans ce contexte très équilibrant qu’il fut conduit à prononcer intérieurement le « oui » du don de sa vie pour l’Eglise, un « oui » sans retour en arrière, un « oui » ouvert au monde à aimer, à évangéliser et à sauver. Prenons le temps d’écouter la voix de sa découverte :

«… Vous ne voulez pas absolument entendre raison. Je vous fais peur dans une robe de prêtre. Faut-il pourtant vous dire toutes mes réflexions, avant de m’être fixé sur une idée qui vous répugne si fort ? D’abord, jusqu’à l’âge de dix à douze ans, cette idée m’a singulièrement plu. Je l’abandonnai pendant quelque temps, et la carrière qui me souriait le plus, fut la carrière militaire. J’y renonçais pourtant, sur quelques observations de mes parents. Mais, depuis à peu près cette époque, je me décidai à me vouer à la défense de la religion, et cette pensée se développa en moi d’une manière surprenante. Dès ce moment, je vous l’avouerai, je sentis pour les fonctions publiques une répugnance extrême. Je voulais bien entrer dans une carrière, mais c’eût été pour peu de temps. C’eût été pour me mettre plus à même d’acquérir des lumières sur la marche de l’administration. Alors, je ne voyais qu’un seul champ de bataille digne de moi, la tribune, et je crus devoir m’y préparer par des é tudes fortes. Toutefois, par le même principe qui me faisait mépriser les places et parce que je me croyais dans un Etat sans droit et, par conséquent, sans pouvoir légitime, je pensais que là où Dieu ne commandait pas, je me sentais fait pour aspirer à la souveraineté. Or, cette souveraineté, à mes yeux, elle était placée dans la Chambre élective, et rien que dans la Chambre élective… Je m’aperçus bientôt que la souveraineté n’existait pas plus au Palais Bourbon qu’aux Tuileries, et que, dans une société ainsi malade, on ne pouvait avoir d’influence qu’en se séparant entièrement d’elle et en pesant sur elle de tout le poids de droits qu’il ne lui appartenait pas de donner. Dès lors, mon enthousiasme pour la députation cessa entièrement, et je ne vis dans le gouvernement français qu’une machine décrépite, dont il était inutile et même dangereux de réparer les rouages. Par d’autres considérations, je fus conduit, en me formant mon plan de vie, à me résoudre, si jamais je m’établissais, à m’établir au plus tôt à 35 ans, tandis que je voyais avec plaisir, dans le lointain de ma carrière, la possibilité de me consacrer à Dieu. Peu à peu, les désirs d’établissement tombèrent et je ne vis devant moi que le sacerdoce, auquel je n’avais rien à sacrifier, puisque je n’avais plus d’attache pour le monde. Savez-vous ce qui m’effraya alors? Ce fut mon peu d’enthousiasme, ce fut la froideur avec laquelle je considérais les sacrifices à faire et la possibilité d’en retirer les fruits. Cette facilité avec laquelle je croyais pouvoir rompre mes liens m’effrayait ; mais ce qui m’effrayait plus encore, c’était l’absence absolue d’enthousiasme. Mais il est enfin venu cet enthousiasme, qui n’a plus eu à redouter que la pesanteur du fardeau qu’il voulait porter…»

E. d’Alzon à Luglien d’Esgrigny (1),
Paris, 24 janvier 1830,
S.V., tome I, p. 39, 40.

(1) Luglien de Jouenne d’Esgrigny, le grand ami de cœur d’E. d’Alzon qui l’aurait bien vu épouser sa sœur Augustine (1813-1860), né en 1806, étudiant en droit à Paris, devint rédacteur au Correspondant, au Mémorial catholique et à l’Univers. Marié à Louise-Arthémise Milleret d’Omiécourt, il vécut au Pouliguen (Loire-Atlantique). Le P. d’Alzon voulut être considéré comme l’oncle de leur second enfant, René, né en 1849 et décédé en septembre 1859. Il accepta avec joie d’être le parrain de leur premier enfant, Jeanne-Louise, née en 1845, devenue en 1867 Vicomtesse de La Bourdonnaye. Mme d’Esgrigny s’éteignit en juin 1879 et, d’après La Croix, Luglien le 7.11.1888.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Les témoignages directs d’Emmanuel d’Alzon sur la genèse et le développement de sa vocation sacerdotale ne manquent pas. On lira avec intérêt en particulier sa correspondance au temps de son ordination sacerdotale à Rome : t. I, édit. S.V., p. 759 et pages suivantes et, en entier, le chapitre V du Dossier sur la Vie et les Vertus, vol. II, t. I, p. 58-124. Le XIXe siècle a inspiré bien des modèles de prêtres, formés selon le schéma posttridentin de l’homme séparé du monde, mis à part, vivant le ministère pastoral de façon souvent exemplaire et même héroïque, tel le Curé d’Ars, assiégé dans son confessionnal, Don Bosco, débordant d’activité généreuse pour l’encadrement de la jeunesse des milieux populaires de Turin ou encore tel ou tel prédicateur zélé comme l’abbé Combalot, Mgr de Ségur, le P. Lacordaire…

Pour une lecture personnalisée :

  • Quelles sont les figures de prêtres dans le monde ou de ton pays qui te parlent aujourd’hui ? Pourquoi ? Etablis ton curriculum personnel.
  • Par quelles expressions E. d’Alzon exprime-t-il son désir du sacerdoce ? Ce choix te paraît-il motivé de façon positive ou négative ?
  • Retrouves-tu dans ce texte les différentes composantes ou gradations d’un chemin vocationnel : attraits, aptitudes, appels ?
  • Quelles forces de résistance E. d’Alzon dut-il vaincre en lui et autour de lui pour s’acheminer vers le sacerdoce ?
  • Quelle idée E. d’Alzon se fait-il du prêtre, d’après ce texte ? Quelle serait la tienne ? Cette idée a-t-elle évolué chez lui ? Chez toi ?
  • Comment conjuguer plan de vie et volonté de Dieu ?

 

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