Anthologie

4 La passion de l’amitié

L’amitié a tenu une grande place dans la vie d’Emmanuel d’Alzon, ses correspondances en font foi, non seulement pour les premières étapes de sa vie étudiante, mais également durant les diverses phases de responsabilité et d’engagement qui ont suivi : au séminaire, dans l’exercice de ses fonctions de vicaire général, dans l’art de la direction spirituelle ou encore à la tête de ses congrégations religieuses.

On est plus habitué à faire état de ses amitiés de jeunesse. Les noms en sont connus : Bailly, d’Esgrigny, Dreux-Brézé, Gouraud, de La Gournerie, Du Lac, Veuillot, Popiel, Thiébault… Généralement, on n’omet pas dans les biographies consacrées au P. d’Alzon de relever le caractère exceptionnel de sa relation avec Mère Marie-Eugénie de Jésus (1817-1898), une amitié de vie, impressionnante par sa qualité, son intensité et sa fécondité. L’entourage féminin du vicaire général de Nîmes n’a pas été d’ailleurs un simple euphémisme de plume pour un artifice littéraire creux. Mêlé à bien des fondations de communautés, le P. d’Alzon impressionnait et attirait même malgré lui, sachant pour sa part orienter ce désir de relations fortes dans le sens de ses constructions apostoliques et le placer sous le souffle de l’amour divin qui inspire les êtres afin qu’ils puissent donner le meilleur d’euxmêmes. Chez Emmanuel d’Alzon, l’amitié n’est jamais loin ou étrangère à sa passion pour le Royaume. A un âge déjà avancé, le P. d’Alzon é prouva même une vraie tendresse de père à l’égard de Marie Correnson sur laquelle il comptait pour é tablir la fondation des Oblates. Peut-être cette dernière n’en a-telle pris réellement conscience qu’avec la force du souvenir posthume, à l’heure des difficultés et des différends avec le successeur du fondateur. Moins étudiées, ses relations avec les premiers religieux de l’Assomption mériteraient cependant une attention renouvelée, parfois occultée par d’autres liens familiaux ou relationnels. Il est certain que le P. d’Alzon a goûté la compagnie de l’abbé Charles Laurent, esprit primesautier, plein d’humour et de vivacité. Il a toujours apprécié malgré ses aspérités le caractère de droiture, de franchise et de dévouement du P. François Picard qu’il a d’ailleurs choisi comme directeur spirituel et qu’il a constitué à ses derniers jours vicaire général. Il a de toute évidence succombé au charme du P. Vincent de Paul Bailly, lequel savait mettre le feu à tout ce qu’il touchait ou écrivait. Il a su deviner et pressentir les grandes qualités apostoliques du futur P. Pernet, lorsque Marie-Eugénie de Jésus eut dirigé sur Nîmes ce jeune homme chétif et hésitant. Autoritaire certes, le P. d’Alzon n’était pas tyrannique. Sa correspondance personnelle témoigne d’une grande délicatesse de sentiments où percent des qualités de cœur qui ne sont ni étouffées ni étouffantes.

« Je suis fâché, mon cher ami, que mon étourderie m’ait empêché de vous écrire à Juilly (1). Je voulais vous parler de choses qui maintenant sont peut-être hors de saison ; mais il est décidé que je suis un étourdi. Ainsi, n’en parlons plus. Vous m’avez fait de la peine en me disant que vous croyez Lord Bryon (2) trop orgueilleux pour avoir un ami ; car je suis bien orgueilleux, moi. L’orgueil est le fond de mon caractère, et pourtant il me semble que je vous aime bien. Vous connaissez ce que c’est que d’aimer, d’amitié j’entends. Parlez-m’en donc un peu. Je suis quelquefois triste, parce qu’il me semble que mon amour pour ceux à qui je m’attache est bien moins chaud que celui qu’ils me rendent. Il m’est prouvé aujourd’hui que j’ai été complètement trompé en fait d’attachement, et cela ne m’a pas corrigé (3). Il faut que j’aime, et que j’aime quelqu’un. Je ne sais si j’éprouverai jamais, comme ne l’ai éprouvé, la passion de l’amitié. C’est un feu qui se refroidit à brûler pour rien. Peut-être n’a-t-il besoin que de quelqu’un qui le veuille. Je souhaite que votre retraite vous ait fait tout le bien possible. Ce matin, et jeudi dernier, fête de l’Annonciation, je pensais à vous et à Thiébault (4), d’une manière particulière. J’ai été quelquefois effrayé de porter devant Dieu mon amour pour mes amis, et j’ai vu depuis que je n’avais qu’à le purifier : omnia munda mundis (5).

Alors, on peut les lui présenter, lui offrir son amour pour eux, et cela fait du bien. Mon cher ami, je me convaincs tous les jours, et ce soir plus que jamais, qu’il n’y a de bonheur que dans la religion, et surtout dans la pratique de la religion. Comme la foi y grandit l’intelligence ! Comme la charité dilate le cœur ! Mais il faut prendre sa croix, mais il faut savoir la porter et non pas la traîner après soi, car si nous ne la prenons pas comme un soutien, comme un appui, il faut qu’elle nous accable comme un poids fatigant dont on ne peut se débarrasser. Pour ce soir, je ne vous en dirai pas davantage. Il est près d’une heure du matin. Je vous ai sacrifié mes Mémoires (6). Dites-moi donc si vous m’aimez comme je vous aime. Emmanuel. Belle chose qu’une belle écriture ! ».

E. d’Alzon à Luglien de Jouenne d’Esgrigny,
fin mars 1830,
d’après Lettres d’Alzon, édit. S.V., t. I, p. 47-48.

(1) Le collège de Juilly est situé dans la Brie Champennoise, à 33 km de Paris. (cf. Jacques de Givry, Juilly 1177-1977, L’Abbaye, L’Académie, Le Collège, édit. 1978, 382 p.)
(2) Lord Byron alias George Gordon (1788-1824), poète et littérateur anglais, type du héros rebelle et de l’écrivain romantique, mort parmi les insurgés grecs combattants pour l’indépendance. On peut penser à ses principaux personnages : Manfred ou Don Juan.
(3) Emmanuel d’Alzon fait plusieurs fois allusion à cette blessure de l’amitié non partagée de la part d’un camarade de Stanislas, Pierre-Simon-Louis-Marie de Dreux-Brézé (1811-1893), futur évêque de Moulins à partir de 1850.
(4) Louis Thiébault, autre ami de jeunesse, natif de l’Artois (Beaurains, près d’Arras).
(5) Réminiscence biblique, empruntée à St Paul, Tite I, 15, traduite généralement « Tout est pur pour les purs ». (6) E. d’Alzon a entrepris de rédiger à Lavagnac durant ses années de jeunesse un cahier de Mémoires. Le tome I des lettres (édit. S.V.) en reproduit quelques fragments. L’original ne semble pas avoir été conservé, à la différence des Mémoires d’un ancien, série d’articles parus dans L’Assomption de Nîmes, à partir de 1875.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Le jeune Emmanuel d’Alzon a écrit une méditation sur l’amitié, datée de juin 1829, publiée dans Ecrits Spirituels, p. 728-732. Le P. Charles Monsch a tiré de ce texte une brève analyse à plusieurs niveaux.

L’amitié entre le P. d’Alzon et M. Marie-Eugénie de Jésus a été finement présentée par Sœur Thérèse-Maylis Toujouse, R.A., dans le numéro 4 des Etudes d’Archives, Marie-Eugénie et le P. d’Alzon, Intuitions communes, influence réciproque ? Novembre 1988, 90 p.

Cette amitié est également évoquée dans le chapitre 14 de la petite biographie que Sœur Hélène-Marie Bories a consacrée à Marie-Eugénie Milleret, Fondatrice des Religieuses de l’Assomption, Mame, 1991, 141.

Dossier sur la Vie et les Vertus du P. d’Alzon, Rome, 1986 : chapitre IV, p. 40-57. Peux-tu commenter cette affirmation de d’Alzon, du 19 septembre 1858 : « L’amitié de l’âme est plus forte encore que les liens du sang ? »

Pour une lecture personnalisée :

  • Quels critères donnes-tu à une amitié pour qu’elle soit ouverte, partagée, durable, de qualité ? Quelles peuvent en être les limites ?
  • Développes-tu de vraies amitiés dans ton expérience de vie humaine et spirituelle ? Qu’y puises-tu ?
  • Qu’est-ce qui dans le caractère d’Emmanuel d’Alzon te semble favorable au désir et à la passion de l’amitié ? Comment cela a-t-il été une force dans sa vie ? L’expression « amitié spirituelle » convient-elle ?
  • Comment Emmanuel d’Alzon sait-il présenter ses amitiés humaines au feu de son amour pour Dieu ? ?Pour une lecture personnalisée

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