5 Un séminariste en cage : d’Alzon à Montpellier
Emmanuel d’Alzon prend à 22 ans la décision d’entrer au grand séminaire de Montpellier. Il va y passer environ 13 mois, soit une année et demie sur le plan scolaire, du jeudi 15 mars 1832 à la fin juin 1833. Il y reçoit la tonsure à la Trinité 1832, le samedi 16 juin, puis les quatre ordres mineurs à l’ordination de la Trinité 1833, le samedi 1er juin.
Le grand séminaire de Montpellier de l’époque est l’ancien couvent des Récollets, du XVIIe siècle, repris à 1807 à l’administration par Mgr Jean-Louis Simon Rollet, premier é vêque concordataire de Montpellier. Ce couvent-séminaire, sis chemin de Castelnau, dont il reste aujourd’hui la chapelle affectée aux Archives Départementales, ne comprend alors pas moins de 120 cellules, distribuées sur deux niveaux autour d’un cloître. Le jour de sa rentrée, Emmanuel d’Alzon reçoit le numéro 937 sur le Registre officiel. Il y passera trois ou quatre examens portant sur les matières enseignées : en juin 1832, les sacrements; en février 1833, le traité de l’Incarnation et la législation canonique; en juin 1833, les sacrements du mariage et de l’eucharistie.
Les premières impressions d’Emmanuel, après la période de lune de miel inaugurale, s’assombrissent vite au contact des réalités rugueuses de la vie en internat : un régime d’études haché par le règlement, une forme de vie cloîtrée où lectures, correspondances et visites sont filtrées, compagnonnage jugé un peu rudimentaire avec les séminaristes du crû. Sous sa plume, pleuvent des remarques acerbes ou drôles : le séminaire est qualifié de « Trappe intellectuelle » , l’enseignement caricaturé en exercices de « pur psittacisme » , l’odeur des lieux imprégnée de « morue », poisson qui ne devait pas figurer dans l’ordinaire alimentaire de Lavagnac! Le séminaire est surtout agité par la controverse anti-mennaisienne. L’évêque est un farouche opposant, il interdit la lecture de l’Avenir.
Et cependant, toutes les expressions d’amertume, d’ennui ou de dégoût de la part d’Emmanuel sont à nuancer : le méridional qu’il est et restera, le fera d’ailleurs de lui-même avec l’expérience du temps et le recul nécessaire. Il saura par la suite, dire tous les avantages retirés de ces mois passés au séminaire : régularité, entrain d’une vie collective, ferveur de l’Association spirituelle qu’il n’a pas manqué de créer, excellence de quelques cours, mise en route de son projet de vie sacerdotal. Sur les 36 séminaristes commençants de l’année 1831-1832, 18 parviendront au sacerdoce. Emmanuel resta incorporé au diocèse de Nîmes. Ils furent 24 à recevoir les ordres mineurs le 1er juin 1833. Ecoutons la première impression d’Emmanuel débarquant au séminaire :
« Mon cher ami, me voilà au séminaire ! Et je suis content, bien content, et je crois que celui qui est heureux peut savoir quelque chose. J’ai eu, il est vrai, un moment bien triste, celui où j’ai quitté Lavagnac(1). Je partis sans bruit. Ma pauvre mère, toute courageuse qu’elle s’est montrée dans son sacrifice, m’avait demandé de ne pas lui dire le moment de mon départ. Je me tus, en effet, mais, quoique maître de moi, j’étais dans un bouleversement inconcevable. Maintenant, tout s’est calmé et je suis joyeux, plus que je ne le devrais être ; car un jour et demi passé ici m’a déjà montré ce que j’avais à acquérir… Demain ou après-demain, au plus tard, je prends la soutane(2), et j’espère bien vous forcer à rétracter la phrase que vous écrivîtes un jour sur l’effet des soutanes pour glacer le cœur.
Voici la description de ma cellule. Dans un long cloître qui va du Nord au Midi, en venant du Midi, vous entrez à gauche. La porte bat à droite la muraille, le long de laquelle se trouvent une malle, deux petites tables et des tablettes qui, appuyées sur une cloison bossue, menacent de m’écraser le nez des livres qu’elles portent. Vis-à-vis la porte est la fenêtre. Vous tournez : vous avez une planche, une malle, mon lit, et vous êtes encore à la porte.
Rien ne me dérange. Seulement, je trouve les études trop coupées. On n’a pas à soi trois heures de suite. Cela sent trop le collège. L’ordinaire n’est pas trop mauvais. Les élèves, autant que j’en ai jugé par les conférences de théologie auxquelles j’ai assisté, ne sont pas forts et chicaneurs à se fausser l’esprit ; ce qui fait perdre beaucoup de temps à disputer sur des bêtises, tandis qu’on passe les questions essentielles. Le commencement de cette lettre fait hier au moment de me mettre au lit a é té interrompu par le son de la cloche qui indiquait l’heure d’éteindre les lumières. Il faut être sur pied à 5 heures. Je trouve pourtant qu’on reste trop au lit. A 9 h, quand je me couche, vous commencez à danser. La réflexion est drôle, au fait. Je ne dois pas m’ennuyer, puisqu’à présent je trouve le temps trop court ; mais peut-être finira-t-il par prendre des dimensions convenables. Je n’ai, ce me semble, pas un instant pour me retourner. Adieu, petit ami, adieu, mon cœur, comme me disait avanthier, notre grand évêque (3). Portez-vous bien, soyez joyeux, et si la fantaisie de nous venir voir vous prend, prenez le mois de juillet. J’ai l’intention de faire un voyage à la Chartreuse pendant les vacances(4). Nous irions au-devant l’un de l’autre, nous retomberions sur Du Lac et, de là, ici. La partie n’est pas mal conçue. Enfin, persuadez-vous bien une chose, c’est que, si jamais le bal vous ennuie, vous n’avez pas de meilleur délassement que le Séminaire ».
Emmanuel,
Du
séminaire, Montpellier, 16 mars 1832,
é dit.
S.V., t. I, p. 289-292
Lettre à Luglien de Jouenne d’Esgriny (1806-1888)
(1) La scène du départ d’Emmanuel de Lavagnac, le 14
mars 1832, a donné lieu par la suite, à bien
des commentaires aventureux dont ceux, remplis d’inexactitudes, de
Mgr Besson dans l’éloge funèbre
du P. d’Alzon en 1880 et la Vie de Mgr Paulinier. Mieux vaut s’en
tenir aux impressions mêmes de
l’intéressé et à celles de sa cousine Charlotte
(2 sept. 1881).
(2) Le port de la soutane, vêtement talaire du clerc, marque l’entrée
en cléricature. On ne manque
pas de représentations postérieures du jeune abbé d’Alzon
avec le rabat gallican, la soutane noire
à
boutons avec ceinture, les souliers à boucle et le chapeau aux larges
bords. Quelques modifications
seront apportées par la vie religieuse (camail, ceinture de cuir
ou cordelière)
(3) Mgr Marie-Nicolas Fournier de la Contamine (1750-1834), évêque
de Montpellier depuis 1806.
(4) Le monastère de la Grande Chartreuse, fondé en 1084,
réinvesti
par les moines en 1816 après la
période révolutionnaire, est au XIXe siècle un lieu
de visite à la mode, que célébrèrent notamment
Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo et Balzac. En fait, on est sûr
que d’Alzon s’y rendit une première
fois en juin 1835, lors de son retour de Rome.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Sur
l’habit religieux sacerdotal :
L. Trichet, Le costume du clergé : ses origines et son évolution
en France
d’après les règlements de l’Eglise, Cerf, 1986.
Sur
le séminaire de Montpellier au XIXe siècle :
Sur
l’enseignement de la théologie au XIXe siècle
:
Hocedez, Histoire de la théologie au XIXe siècle, 1952.
Catéchisme dit de Montpellier, ou Instructions générales
en forme de catéchisme donné à Montpellier en
1747 par Mgr G.-L. Berger de Charancy.
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