6 L’ivresse romaine
Le 20 novembre 1833, Emmanuel d’Alzon prend place à bord du Henri IV, bateau qui fait le service entre Marseille et Civitavecchia. Il est confié par sa famille aux bons soins de l’abbé Gabriel, alors curé de Sainte-Ursule à Pézenas, prêtre instruit, enthousiaste, admirateur de Lamennais. Un jeune séminariste, Eleuthère Reboul, complète le trio. Les étapes de Gênes et de Pise agrémentent le voyage : le 26 novembre Emmanuel é crit à sa sœur Augustine sa première lettre de Rome, non sans avoir patienté une heure dans la boue pour le contrôle du passeport et « avoir croqué le marmot » à la douane. Ainsi, commence son premier séjour dans la Ville Eternelle (novembre 1833 - mai 1835) où il reviendra 8 fois (en mai-juin 1855, en mai-juin 1861, en mai-juin 1862, en avril-mai 1863, de nombre 1869 à juillet 1870, deux fois en 1877 (janvier-février, avril-juin), févrieravril 1878. En 1833, il trouve rapidement un logement au couvent des religieux Minimes, attenant à l’église de Sant’Andrea delle Fratte, à proximité de la Place d’Espagne. Après s’être inscrit aux cours de théologie du Collège Romain, il préfère sur les conseils du P. Ventura, ancien général des Théatins, rester dans sa cellule et travailler personnellement en chambre, comme à Lavagnac. Il fréquente d’éminents ecclésiastiques, tels le cardinal Micara capucin, le P. Olivieri dominicain, le P. Mazzetti carme chaussé, tous théologiens patentés et amis des idées menaisiennes. Avant de les rencontrer, il prépare ses fiches de lecture, amasse des résumés touchant les points épineux de la philosophie, de la théologie et de la politique religieuse. Il fréquente aussi le Recteur du collège anglais, le futur archevêque et cardinal Wiseman, et son cousin l’abbé Charles Mac-Carthy qui donne à Emmanuel des leçons d’anglais, avant de trouver un jour sa voie dans la diplomatie.
Le cercle des relations d’Emmanuel s’étend aux Français et étrangers vivant à Rome, M. d’Auriol commis banquier, Paul Delaroche le gendre du célèbre peintre Horace Vernet qui lui succédera à la Villa Medicis, M. de Fournas, le peintre Xavier Sigalon, Rubichon un économe natif de Grenoble, le peintre allemand Peter von Cornelius, le futur abbé de Dreux-Brézé, les Bernis, mais Emmanuel sait aussi se restreindre car, dit-il, si l’on veut travailler, il ne faut pas trop faire de visites. Il vit surtout sur place, au cœur de l’Eglise à Rome, la condamnation de Lamennais (1834) : Emmanuel souffre du climat d’intrigues politico- religieuses dont la diplomatie pontificale n’est pas avare, se couvrant parfois du masque de la pensée théologique. Il se forge une maxime de vie : « agir pour Rome toujours, contre jamais, quelquefois sans ». Avec lui, à travers ses yeux, découvrons en pèlerins et en admirateurs enthousiastes les beautés de la ville :
« Ce matin (26 novembre 1833), je suis retourné à Saint-Pierre et je ne me suis pas réconcilié avec la façade, mais j’ai admiré tout à mon aise, l’intérieur de l’église. C’est prodigieux. L’espace paraît s’étendre à mesure que l’on marche. Il est impossible de se faire une idée de la magnificence de toutes ces choses. Les statues, les tableaux, les tombeaux des papes, tout est admirable. Et puis, l’on se perd là-dedans. Nous y sommes encore retournés ce soir. Plus on voit cela, plus on admire ; mais je le dis franchement, je n’aime pas la façade, pas plus que le baldaquin qui couvre la confession de Saint-Pierre… Rome est une ville enivrante. Je t’assure que je n’exagère pas. Je ne fais que courir toute la journée. Vraiment, cela tient du prodige. Les monuments y sont presque aussi communs que les maisons. Nous traversions quelques rues assez ordinaires : tout à coup, nous nous arrêtons pour admirer cette belle fontaine de Trevi qui alimenterait une rivière. Tu peux m’en croire, parce que je ne suis mis à admirer que lorsque j’ai vu. M. Gabriel prétendait que j’avais du sang de poisson dans les veines. Je l’ai laissé dire… J’irai achever de dégager ma parole à Sainte-Marie Majeure. J’ai pris ce matin un acompte à Saint-Pierre
Extrait de
la lettre à Augustine d’Alzon,
26 novembre 1833,
é dit. S.V., t. I,
p. 450-451
Je commence à parcourir Rome à mon aise. C’est prodigieux. Il faut plus d’un an pour visiter Rome en gros. Sainte-Marie Majeure, Saint Jean de Latran, Saint-Paul hors-les-murs, le Colisée et un grand nombre d’autres monuments que j’ai vus en courant et que je suis obligé de revoir, si j’en veux bien apprécier les détails, sont tout ce que tu peux t’imaginer de plus beau. Nous faisons ordinairement nos courses le jeudi, parce que nous avons alors tout le jour à courir. Nous parcourons les monuments les plus rapprochés peu à peu…
Extrait de
la lettre à Augustine d’Alzon,
14 décembre
1833,
o. c., p. 461
Ce soir (24 février 1834), je suis allé au Colisée, voir lever la lune ; Je me suis assis sur les marches de la croix qui le protège contre la destruction…
Extrait de
la lettre à d’Esgriny,
o.c., p. 511
Je suis allé voir, ce soir, (31 mars 1834) la fameuse girandole. A Paris, j’ai vu peut-être de plus beaux feux d’artifice, si l’on prend les détails, mais cet ensemble, jamais. Hier, je vis l’illumination du dôme de Saint-Pierre. Vous n’avez rien vu de semblable…
Extrait de
la lettre à d’Esgrigny,
o.c., p. 539
J’ai joui hier (4 juin 1834) d’un des plus beaux spectacles que j’ai jamais vus… Nous allâmes visiter le chêne du Tasse, placé au haut du Janicule. Le soleil se couchait derrière nous et jetait ses rayons d’or sur le dôme de Saint-Pierre, qui se présentait entièrement séparé du reste de la ville. En face de nous Rome, toute brillante des dernières clartés du jour ; plus loin, les montagnes de la Sabine et celles d’Albano qui commençaient à s’envelopper de vapeurs. C’était ravissant. C’est après de pareils spectacles que l’on peut bien comprendre ce qu’est Rome. On la voit dans toute la majesté de ses ruines et de ses monuments nouveaux ; on comprend tout ce qui sépare les débris du palais de Néron des voûtes du Vatican… Je vous fais grâce de tout ce que j’aurais pu ajouter sur les coupoles et sur les bosquets d’orangers, sur les fontaines et sur les palais, sur ce vieux Tibre dont les flots sont toujours jaunes, sur ces pins qui présentent leur parasol si merveilleux à l’horizon. Je vous en prie, plantez des pins sur la garrigue…
Extrait de
la lettre à Henri d’Alzon,
o.c., p. 580
Je ne m’occupe du monde que lorsque je regarde par ma fenêtre et que je vois Tivoli, l’ancien séjour d’Horace, Monte-Porzio où habitait Caton, Tusculum ville du Cicéron, Albano berceau de l’empire romain, les débris de quelques temples et, tout près de moi, Sainte-Croix de Jérusalem où se conserve la plus grande partie de la croix qui a renversé l’épicurisme d’Horace, le stoïcisme de Caton, le platonisme de Cicéron, et a reculé les limites de l’empire romain en lui donnant des lois nouvelles et un dieu nouveau…»
Extrait de
la lettre à Henri d’Alzon,
o.c., p. 758
Le tome I des lettres du P. d’Alzon édité par le P. Siméon Vailhé contient 118 correspondances écrites d’Italie pendant ce premier séjour romain qui nous informe sur la situation de la ville à cette époque, l’ambiance, les faits et les mœurs insolites facilement repérables pour un étranger, les visites d’agrément et les relations d’Emmanuel d’Alzon. Rome bruit des rumeurs colportées des quatre coins de l’univers catholique et de ce monde ecclésiastique bigarré qui y vit à l’intérieur d’un cadre unique, celui des Etats pontificaux.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Sur
la formation théologique de d’Alzon à Rome :
Dossier Vie et Vertus, tome I, volume II, chap. V et VI. A.A. Informations,
2000, n°6, p. 7-8.
Sur
d’Alzon et la crise menaisienne :
Colloque d’histoire 1980, Emmanuel d’Alzon dans la société et
l’Eglise du
XIXe siècle, p. 37-106.
Le P. d’Alzon et le drame final de Lamennais par Aubain Colette dans
Pages
d’Archives, août 1958, n°9, p. 321-344.
Chronologie et topographie des séjours de d’Alzon à Rome,
pro manuscripto,
43 pages.
Sur
Rome, vue par les étrangers au XIXe siècle, se reporter
aux souvenirs
et impressions de voyage qui ne manquent pas : ex. vicomte de
Chateaubriand (1827), Alexandre Dumas (1832), l’abbé J.J. Gaume
(1867),
Lamennais (1839), J. Michelet, l’abbé Moyne (1855), Polonceau
(1835),
Potocka (1826-1827), Quinet (1846), Renan (1849), L. de Sivry (1843),
Stendhal (1817, 1826), L. Veuillot (1841-1862), Vigée-Lebrun (1835-1837)… •
Yves Hersant, Italies, Anthologie des voyageurs français aux XVIIIe
et XIXe
siècles, édit. R. Laffont Bouquins, 1988, 1093 pages.
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