7 Le bonheur d’être prêtre
Nous connaissons par recoupement les différentes étapes par lesquelles Emmanuel d’Alzon s’est approché du sacerdoce, de Montpellier à Rome. Ses lettres nous disent à la fois sa préparation, son appréhension, sa ferveur et sa joie d’être appelé au sacerdoce, dans un mélange intérieur d’impressions, de sentiments et de convictions où son idéal est comme purifié au feu des événements. Ne doit-il pas à la veille de la réception des ordres majeurs, le vendredi 12 décembre 1834, signer un formulaire d’adhésion à l’encyclique Singulari Nos condamnant les idées menaissiennes ? On connaît sa réaction à brûle-pourpoint : « Le cardinal Odescalchi m’a assuré que le Pape avait été très content de la promptitude de ma soumission. Il est assez ennuyeux d’attirer le contentement du Pape d’une pareille façon »(1).
Le calendrier accéléré de ses différentes ordinations aux ordres majeurs (sous-diaconat le 14 décembre, diaconat le 20 décembre, sacerdoce le 26 décembre de la même année 1834) peut surprendre le séminariste actuel, auquel est intimé le respect des interstices ! La pratique du stage diaconal ou de l’année diaconale peut varier d’un continent à l’autre, elle implique cependant un exercice effectif de la fonction avant l’ordination sacerdotale. La révision de vie en équipe apostolique fait également partie d’une saine initiation aux ministères ordonnés dont on ne trouve pas trace dans le cursus de l’abbé d’Alzon. Il est vrai que ses fonctions ultérieures compensèrent largement cette lacune de sa formation !
Plus essentielle sans doute, la détermination d’Emmanuel d’Alzon d’avancer vers le sacerdoce dans la perspective d’avoir à chercher son chemin de vie ecclésial. On sent bien qu’il ne cherche pas à entrer dans un état tout fait ou à faire carrière. Il ignore encore quel va être son service d’Eglise lorsqu’il précise à sa mère ses intentions au milieu d’une foule d’interrogations : « Je crois que la main de Dieu fera l’œuvre, malgré les efforts des hommes… De tout cela, je m’en remets à la Providence… Je suis convaincu avant tout que ce n’est pas en faisant ma volonté que je ferai celle de Dieu. Il y a bien des choses que je n’aurais pas faites, si je n’avais fait que ce que je voulais » (2).
Ce sont ces dispositions profondes de disponibilité et d’esprit de service qui vont lui permettre peu à peu de découvrir quels vont être sa voie et son ministère dans l’Eglise locale. Dans les dates anniversaires qu’il aimera souligner, celle de son « oui à l’Eglise » restera toujours bien présente.
« Il y a aujourd’hui, huit jours que j’ai dit ma première messe (3). Si je ne vous ai pas écrit encore, c’est que j’attendais à chaque courrier une lettre de vous. Que puis-je vous dire de tout ce que j’ai éprouvé pendant ces huit jours? Il faut dire la messe pour comprendre ce que c’est. Je n’en avais pas d’idée. Depuis huit jours, le bon Dieu me traite comme un véritable enfant gâté. Je suis heureux, plus que je ne pensais, qu’on pût l’être dans ce monde et, bien sûr, s’il est vrai que les hommes ici-bas ne doivent prétendre qu’à un certain degré de bonheur, je n’aurais plus le droit de rien demander à la Providence pour le reste de ma vie : elle m’a payé d’avance. Je dis, depuis quelques jours, la messe à l’autel de Saint-Pierre, dans le caveau où sont ses restes et ceux de Saint Paul (4). Je suis seul avec mon clerc. Je ne suis pas obligé de me dépêcher. Vous ne sauriez croire ce qu’il y a de délicieux dans tout cela. Cependant, il n’y a qu’aujourd’hui que j’ai été bien sûr d’avoir prononcé les paroles qui précèdent la consécration. Quoique je les sache à merveille, un nuage me passe devant les yeux, je ne sais plus où j’en suis. J’espère que tout ce que je vous dis ne vous fera pas trop de peine, mais je veux parler d’autre chose avec vous. Dans votre dernière lettre, vous me faisiez part de vos craintes sur mon compte ; vous me disiez que vous craigniez beaucoup un prêtre libre. Qu’entendez-vous par prêtre libre? C’est ce que je ne sais pas bien. Est-on prêtre libre, du moment qu’avec la permission de son évêque, on n’est ni curé, ni vicaire ? Dans ce cas, M. Vernière (5) vous dira que les meilleurs sujets qu’il a formés, avaient tous du dégoût pour les cures et les vicariats.
M. Vernière voudrait que je fusse missionnaire. Les Jésuites, que j’ai consultés pendant mon séjour à Saint-Eusèbe, m’ont dit que je devais aller prêcher. Le cardinal Micara (6), que j’ai consulté, m’a répondu que je ne devais pas agir avec la précipitation française, mais que je devais continuer mes études, parce qu’il croyait que je ferais un bon professeur de Séminaire. Aucun ne m’engage à être vicaire ou curé. Cependant, mon intention est d’être vicaire pendant un an, afin d’apprendre un peu le ministère. Une chose qui, selon moi, vous empêche de bien voir la position des prêtres, c’est que le système de l’Eglise se compose de deux parties, le clergé séculier et le clergé régulier : le clergé séculier, qui dans l’Eglise est ce qu’est la magistrature dans l’Etat, et le clergé régulier, qui est comme l’armée ecclésiastique. Or, en France, il n’y a plus cette armée ; les débris qui en restent ne sont presque rien. Ceux donc qui se sentent appelés au sacerdoce, mais au sacerdoce militaire, si je puis parler ainsi, se trouvent dans une position exceptionnelle…»
Extrait de
la lettre à Mme d’Alzon,
Rome, 3 janvier 1835,
d’après édit. S.V., t. I, P. 767-768
(1) Lettre du 26 décembre 1834 à Henri d’Alzon, édit.
S.V., t. I, p. 762.
(2) Lettre du 3 janvier 1835 à Mme d’Alzon, o.c., p. 768-769.
(3) Emmanuel a été ordonné prêtre le vendredi
26 septembre 1834, dans la chapelle privée du cardinal
Odescalchi.
(4) Selon l’opinion de l’époque. Les fouilles de la tombe
de Pierre ont été entreprises sur l’ordre de
Pie XII, entre 1940 et 1949.
(5) Prêtre du diocèse de Montpellier, professeur au grand séminaire
: Jacques Vernière (1797-1863),
mort curé de Capestang.
(6) Luigi (Lodovico) Micara, 1775-1847, capucin.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Souvenirs
de l’abbé d’Alzon à Rome :
Pages d’Archives, décembre 1967, n° 8, p. 573-586.
Sur
le rituel, les prières, les degrés d’ordination
(ordres mineurs et
majeurs) avant Vatican II :
Catholicisme, tome X, col. 190-193.
Sur
la personne du cardinal Carlo Odescalchi (1786-1841) :
Pirri, Vita del servo
di Dio Carlo Odescalchi, Isola del Liri,
1935.
Sur
la basilique Saint-Pierre de Rome, les fouilles de Saint-Pierre, la liturgie,
le pape Grégoire XVI (1831-1846) :
on peut consulter les articles bien documentés du Dictionnaire
historique de la papauté, publié sous la direction de Philippe Levillain,
Fayard, 1994.
Sur
le personnel ecclésiastique à Rome durant les années
1833-1835
consulter les Notizie.
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