Anthologie

8 Premiers pas dans le ministère

Les années 1835-1842 sont sans doute celles sur lesquelles nous possédons le moins de renseignements, concernant la vie concrète et quotidienne de l’abbé d’Alzon, faute de documents. Débordant d’énergie et d’enthousiasme, le jeune prêtre se laisse prendre aux multiples sollicitations de son insertion apostolique à Nîmes : catéchisation, patronage de jeunesse, prédication, direction d’un é tablissement scolaire, direction spirituelle, animation d’œuvres sociales et caritatives existantes et créées, fondation de communautés religieuses(1), soirées intellectuelles, conférences des bonnes études. Il serait même périlleux de dresser la liste de ses engagements tous azimuts : l’énumération lapidaire de celles dont on a gardé souvenir, ne laisse pas supposer une hiérarchisation quelconque de ses tâches. De là, viennent sans doute des qualificatifs, d’aucuns admiratifs, d’autres critiques, que la postérité n’a pu gommer : l’abbé d’Alzon ? Un prêtre zélé, entreprenant certes, mais aussi brouillon et inconstant. Le vieil évêque, Mgr de Chaffoy, dit au départ en 1835 à qui veut l’entendre qu’il ne sait que faire de cette recrue un peu encombrante ; son successeur, Mgr Cart, aura des appréhensions tout aussi épiscopales lorsqu’il essaiera de mettre des freins au zèle dévorant de son vicaire général : « Il me poussera, je le retiendrai ».

Nous aurions tort cependant de ne conserver de l’abbé d’Alzon de ces jeunes années, que cette image superficielle d’un prêtre « activiste » dont l’apostolat ordinaire serait plus du genre généraliste que spécialiste. Arrivé à Nîmes le dimanche 14 novembre 1835, soucieux d’un train de vie modeste pour ne pas dire déchu au regard des convenances familiales, l’abbé d’Alzon n’a en tête qu’un objectif, servir cette Eglise de Nîmes qui est à reconstruire après la tornade révolutionnaire laquelle n’a pas laissé que des ruines matérielles. Très vite d’ailleurs son é nergie pastorale est encadrée : de chanoine et de vicaire général honoraires du temps de Mgr de Chaffoy (1835), il devient officiellement l’un des vicaires généraux titulaires de Mgr Cart (1839). Son emploi du temps est alors tout tracé dans les grandeurs et servitudes des fonctions d’administration et d’animation du diocèse. Il bénéficie d’atouts non négligeables : ses relations et sa fortune personnelles qu’il doit à son milieu, son indépendance à l’égard du clergé nîmois qu’il entend diriger vers des choix ultramontains, sa position naturelle de leader que lui donnent ses allures, sa formation, son caractère de chef, ses initiatives surtout qui entendent bouleverser des traditions assises.

Laissons la parole à cet être de feu qui écrit à un ami en août 1836 :

« Depuis que je suis ici, je n’ai pas un moment à moi ».

« …Je vous ferai seulement observer, que je suis toujours le même, c’està- dire bougonnant parfois, mais marchant toujours mon train; on peut avoir envie d’être dans une université allemande et être Grand Vicaire à Nîmes, avoir envie de s’occuper des jeunes gens(2) et avoir sur les bras une centaine de Dames de la Miséricorde(3), mais vous allez encore me chapitrer et m’enhardir jusqu’à la pensée d’un désir : ah! Cher Sire! Ne soyez pas si sévère. L’homme propose et Dieu dispose. Voilà tout. J’ai quelquefois envie de demander que l’on me laisse missionner tout à mon aise car, à vous parler franchement, mon goût est pour l’action. Mais il paraît que l’on a découvert que j’avais la vocation pour être administrateur, c’est-àdire pour donner, tous les huit jours, mon opinion sur les cas de conscience présentés au conseil de l’évêque (4) dont j’ai l’honneur de faire partie. Allons, ne riez pas trop dans votre barbe à la pensée d’un blanc-bec de 25 ans assis gravement entre cinq ou six vieux écoutant et répondant, inter- PREMIERS PAS DANS LE MINISTÈRE rogeant et objectant et enfin faisant tout comme s’il en savait autant que les autres. Il y a quelque chose qui me dit que c’est fort drôle d’être Grand Vicaire de si bonne heure, mais que voulez-vous y faire? Si je vous disais qu’il vaut mieux à mon goût étudier et prêcher, vous me prêcheriez l’obéissance et quoique je veuille de vos sermons, j’en désire d’autres que ceux que vous avez pu composer à Saint-Cyr. Après tout vous connaissez assez bien quel est mon genre pour savoir que je sais vivre partout. On m’a extrêmement bien reçu à Nîmes et je serais coupable pour n’avoir pas une grande reconnaissance envers les bons nîmois. Je ne sais si je vous ai écrit que j’avais prêché presque tous les jours le Carême dernier. Vous ne sauriez croire tout ce que cette fatigue m’a valu. Tous les portefaix m’ôtent leur chapeau, les dévotes soupirent quand je tousse; j’ai reçu des bonbons à l’infini, et il n’y a pas jusqu’à la marchande de fruits qui m’avait fait manger des oranges détestables et qui, touchée de mes sermons, prend ellemême la peine de me les choisir et m’en envoie d’excellentes. Vous voyez bien que je sais prendre tous les genres. Je vous assure toutefois que j’ai sacrifié de bien bon cœur tous mes projets de voyage dans l’espoir d’être où Dieu me veut : prêtre veut dire vieux et Jésus-Christ disait à Saint Pierre que quand il serait vieux, on le mènerait où il ne voudrait pas(5). Vous voyez que je sais aussi me sermonner moi-même. J’espère que mes sermons fortifiés du poids de l’éloquence des vôtres, finiront par me convertir. Mais je veux que vous les prêchiez et non que vous ne me les écriviez pas. Je vous arrête donc pour le mois de juillet ou le mois d’août. Je vous rappellerai vos promesses; comptez cette lettre pour la première sommation…»

Lettre à Adolphe de Fournas (6),
Nîmes, 10 mai 1836.
Original dans Archives diocésaines de Montpellier

(1) Fondation à Nîmes d’une communauté du Refuge en 1836, des Sœurs de la charité (1836), du Carmel en 1843, des A.A. (1845), des R.A. (1855), des O.A. (1865).
(2) Cf catéchismes de persévérances, patronages.
(3) Association de charité que d’Alzon a reçue de son grand’oncle : le chanoine Daniel-Xavier Liron d’Airolles (1762-1838) et qu’il laissera ensuite à un parent, l’abbé Jean-Charles Dortet de Tessan (1799-1884).
(4) A cette époque, Mgr Claude-François M. Petit-Benoît de Chaffoy (1752-1837), nommé à Nîmes en 1817
(5) Jn 21,8.
(6) Adolphe de Fournas est un correspondant de l’abbé d’Alzon, sans doute militaire de profession, que ce dernier a connu lors de son voyage au retour de Rome (juin 1835).


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Sur la situation de Nîmes :
Boissier, Nîmes et les Nîmois, Roumieux, 1878, 48 pages.
Mémoires de l’Académie du Gard. Mazel, Statistiques démographiques comparées de la ville de Nîmes de 1876 à 1888, Nîmes, 1888, 58 pages.
Adolphe Pieyre, Histoire de la ville de Nîmes depuis 1830 à nos jours, Nîmes, 3 volumes, 1886-1887.

Sur Mgr de Chaffoy,
Biographie par le chanoine. A Couderc de Latour-Lisside, Nîmes, 2 vol. 1856-1857.

Sur Mgr Jean-François Cart,
biographe par l’abbé Azaïs, 1857.
Guy Dupré, Formation et rayonnement du P.E. d’Alzon, 1975.

Pour une lecture personnalisée :

  • Peux-tu établir la liste des évêques de Nîmes de 1817 à nos jours ?
  • L’histoire religieuse du département du Gard est fortement impressionnée par le différend catholiques/protestants. A ton avis, l’attitude de l’abbé d’Alzon, a-t-elle apporté sur ce plan, des changements notables ?
  • Comment l’abbé d’Alzon a-t-il été un acteur de la faction ultramontaine dans le diocèse de Nîmes ? Par quelles initiatives ?
  • As-tu repéré dans la correspondance du P. d’Alzon, quelques figures marquantes du clergé nîmois du XIXe siècle ?

 

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