Anthologie

9 D’Alzon, jeune vicaire général en contrée protestante

L’abbé d’Alzon, prêtre à Rome le 26 décembre 1834, s’est mis au service du diocèse de Nîmes. Mgr de Chaffoy, le nomme le 8 novembre 1835, chanoine honoraire et vicaire général honoraire de Nîmes. Le 4 mars 1839, l’abbé d’Alzon est agréé par le ministère du roi Louis-Philippe, vicaire général titulaire et le 14 mars il est installé dans sa charge par Mgr Cart, é vêque de Nîmes nommé en novembre 1837. Cette fonction, Emmanuel d’Alzon va la remplir jusqu’au 30 septembre 1878 et, à ce titre, il est appelé à sillonner les routes du Gard, accompagnant dans leurs visites pastorales ses différents é vêques successifs, Mgrs François Cart (1838-1855), Henri Plantier (1855-1875) et François Besson. Nous n’avons malheureusement que peu d’échos sur ces déplacements, d’où l’intérêt que représente cette lettre inédite à Mgr Sibour, alors jeune évêque de Digne, avant d’être promu en 1848, archevêque de Paris (1848-1857). Marie-Dominique-Auguste Sibour n’était pas un inconnu pour le jeune abbé d’Alzon. Originaire de Saint- Paul-Trois-Châteaux (Drôme), comme son cousin, Léon-François (1807-1864), l’abbé Sibour, prêtre à Rome en 1818, après un temps de ministère à Paris, avait accepté un canonicat à Nîmes (1822-1839). Il avait très vite pris en sympathie le fougueux abbé d’Alzon porté, comme lui, aux œuvres de prédication, de jeunesse et de conversion des protestants. Nommé en septembre 1839, évêque deDigne, Mgr Sibour allait travailler dès son arrivée à la réorganisation de son diocèse, se faisant le promoteur du rétablissement des conciles provinciaux. Comme l’abbé d’Alzon, il avait à cœur de visiter toutes les paroisses de son diocèse de montagne, qui offrait plus d’un point commun avec celui du Gard.

Le fait protestant notamment, confession répandue dans les Cévennes depuis la Réforme et devenue, à l’égal du catholicisme, religion concordataire depuis 1801, suscitait chez les catholiques d’alors des tentatives de prosélytisme dont la vie de d’Alzon témoigne largement : prédications de controverse, é crits apologétiques, œuvres scolaires et sociales pour soustraire la jeunesse à l’influence protestante, colonies agricoles pour orphelins, associations de Saint François de Sales, accentuation de la piété catholique dans ce qu’elle pouvait présenter de répulsif pour les Réformés (adoration du Saint Sacrement, mariologie, processions), tous les moyens qu’offraient la plume, la voix, le culte et l’action publique, semblaient bons à cette époque où l’œcuménisme n’était pas né, pour enrayer le « péril protestant ». Si l’on en croit d’Alzon, les Réformés n’étaient d’ailleurs pas en reste dans cet antagonisme confessionnel : n’écrit-il pas en novembre 1857 que l’on promet un cochon à tout catholique qui se fait huguenot…

A Mgr Sibour (1),
évêque de Digne, Nîmes, 24 mars 1840
« Au retour de la tournée que nous venons de faire dans les Cévennes, j’ai trouvé votre mandement où vous annoncez votre visite pastorale, et je l’ai lu avec un vif plaisir. Je vous remercie de nous l’avoir adressé, et dans mon remerciement, il y a une humble prière de me traiter, dans la distribution de vos lettres pastorales, comme un de vos prêtres. Je comprends, hélas! qu’un évêque n’a guère plus de temps pour ses amis; mais ses amis le retrouvent toujours dans ce qui sort de sa plume, et quand ils ne peuvent plus jouir de son intimité, ils le devinent et le comprennent alors qu’il leur apparaît au milieu de son troupeau, l’instruisant et lui rompant le pain de la parole.

Je souhaite, mon bien vénéré et bien cher Seigneur, que les journées de votre visite soient moins froides et moins pluvieuses que celles dont nous avons eu à subir le désagrément. Monseigneur de Nîmes était assez bon pour me laisser quelquefois sa voiture ; mais il faut avouer que la fatigue de chemins épouvantables, jointe à des torrents tombés du ciel et se précipitant sur ses épaules, aurait pu abîmer de plus robustes que lui. Pour lui, il n’en a rapporté que quelques coliques passagères et dont il est débarrassé depuis longtemps.

L’effet produit par sa tournée a été prodigieux sous tous les rapports. Nous avons constaté une désorganisation incroyable dans le protestantisme qui, sapé par le méthodisme(2), manque d’appui et ne peut s’étayer que sur une vieille haine pour l’Eglise. Or, cette haine, dans beaucoup de villages, s’efface ostensiblement derrière le sentiment d’amour et de vénération qu’inspire Mgr de Nîmes. Les protestants en masse, des ministres même, envoient leurs enfants à faire bénir ; eux-mêmes font devant l’évêque le signe de la croix, si gauchement il est vrai, qu’il n’est pas difficile de les reconnaître. Ce sont des riens et c’est beaucoup ; la considération dont l’évêque est entouré, comparée à la nullité des pasteurs, est beaucoup, encore ; il serait difficile, du reste, de pouvoir leur accorder autre chose que du respect pour leur moralité. On me citait la famille d’un de ces messieurs où, sur quatre membres bien compris, il y avait trois communions différentes, vivant tous, au demeurant du meilleur accord, aux frais de celui qui était rétribué pour enseigner une doctrine qui n’était pas tout à fait la sienne. Mais si ce n’était pas la sienne, c’était au moins celle de sa femme ou de son fils, et l’on n’y regarde pas de si près… ».

Origine : manuscrit, Archives de l’Archevêché de Paris.
Copie par le P. Adrien Pépin, ACR, AQ 7

(1) Mgr Marie-Dominique Sibour (1792-1857) a été sacré le 25 février 1840 à Aix-en-Provence. En juillet 1848, il est nommé archevêque de Paris en remplacement de Mgr Affre mort sur les barricades. Il trouvera une fin aussi tragique, poignardé le 3 janvier 1857 par un prêtre interdit, l’abbé Jean-Louis Verger en l’église Saint-Etienne-du-Mont.
(2) Les courants méthodistes (John Wesley) connus dans le Midi sous la forme du Réveil, piétistes et libéraux pénètrent le calvinisme cévenol et nîmois au XIXe siècle. Nîmes, ancienne place forte protestante au XVIe siècle a connu la Réforme dès avant 1530. Les guerres de religion, la Michelade, la guerre des Camisards ont laissé des traces encore vives dans les mentalités du XIXe siècle.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Sur Mgr Sibour
L’ouvrage de J. Manceau, Mgr D-A Sibour, archevêque de Paris (1848-1857), 1987.
Le cousin de Mère Marie-Eugénie de Jésus, le publiciste Jean-Joseph- François Poujoulat (1800-1880) a publié une Vie de Mgr Sibour, archevêque de Paris, ses œuvres, sa mort, en 1857.

Sur le fait protestant vu par le P. d’Alzon,
Le P. Daniel Olivier a publié dans la Série centenaire 1980 n° 7, Le P. d’Alzon et l’œcuménisme, Rome, 79 pages et dans les Actes du Colloque d’histoire de 1980 un article, Le Père d’Alzon et la crise du protestantisme au XIXe siècle.
Si les noms de nîmois protestants célèbres, Guizot, Crémieux, trouvent place sous la plume du P. d’Alzon, s’il ferraille contre le pasteur Puaux, s’il polémique à propos de l’enterrement du pasteur Cazaux, on ne trouve pas mention par contre chez lui de l’œuvre du pasteur Samuel Vincent : cf. Roger Grossi, Samuel Vincent, témoin de l’Evangile, Nîmes, 1994.

Pour une lecture personnalisée :

  • Comment définirais-tu le contenu de la charge d’un vicaire général aujourd’hui ?
  • As-tu fait l’expérience concrète d’une visite pastorale, d’un synode diocésain ?
  • Comment appréhende-t-on aujourd’hui à l’Assomption l’ouverture et l’engagement œcuméniques?
  • Comment une conviction confessionnelle peut-elle fortifier ou au contraire contrarier une forme de tolérance ? Le P. d’Alzon, ultramontain intransigeant, n’est-il pas victime des préjugés de son temps ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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