Anthologie

11 Une fibre sociale chez le P. d’Alzon

De par ses origines, E. d’Alzon, appartient à l’ancienne élite sociale du pays, ancienne car détrônée politiquement après la Révolution française par l’hégémonie triomphante de la bourgeoisie financière et industrielle, dont l’un de ses compatriotes, le libéral protestant François Guizot, demeure l’éminent prototype. Tout ou presque oppose sur le plan des idées ces deux figures du XIXe siècle. Et cependant, ce serait faire injure à la mémoire du Fondateur de l’Assomption que de le classer sans nuances, sous couvert de son antilibéralisme politique, au rang d’un conservateur social : aux jours du Second Empire, le Père d’Alzon se montre sensible aux appels et aux attentes des classes populaires dans leurs aspirations à la fois démocratiques et économiques. Ozanam, une des figures prestigieuses d’un catholicisme à la fois libéral et social, a ouvert, au temps de la Monarchie de Juillet, un courant novateur avec son célèbre mot d’ordre « Passons aux Barbares ». Les événements consécutifs à la Révolution de 1848 ont eu tôt fait de balayer cette idylle de l’alliance de la liberté et de l’Evangile, pour la noyer sous les décombres sanglants des barricades. La dictature bonapartiste s’est chargée ensuite, de dissoudre sous les ambiguïtés du Parti de l’Ordre, les germes d’es- 68 UNE FIBRE SOCIALE CHEZ LE P. D’ALZON pérance, libérés en 1848. Dans ce difficile accouchement d’une société nouvelle en mal de libération, l’abbé d’Alzon ne fait certes pas figure d’acteur ou de témoin privilégié. Provincial, il se méfie des cercles parisiens agités qui tiennent le haut du pavé et de l’opinion. Ses essais journalistiques avec La Liberté pour tous en 1848 échouent. Il n’en suit pas moins à Nîmes les é volutions inquiètes et paradoxales de cette « société introuvable ». Il combat dans son collège, toute é mergence de ce qu’il taxe d’esprit bourgeois et affectionne le contact avec le bon peuple nîmois qu’il lui semble indispensable d’encadrer et de moraliser. On ne manque pas pour son compte d’exemples concrets sur cet attachement au peuple qui pourrait être suspecté de paternalisme s’il était connoté de visées ou d’intérêts personnels. Homme d’Eglise, l’abbé d’Alzon joue de son influence et de ses moyens, mais dans les limites que lui imposent son état, son statut et ses convictions. Ennemi du tripotage, il se laisse tenter une fois en 1861 par la candidature électorale pour faire pièce, sans illusion de résultat, à la politique anti-romaine du gouvernement. Question d’honneur, plus que de goût. Un témoignage de 1840, emprunté aux Conférences Saint-Vincent de Paul que le Père d’Alzon a implantées à Nîmes, seconde ville de France après Paris à les connaître grâce à lui, peut nous permettre d’appréhender les contours complexes de ce que nous appelons une fibre sociale chez le P. d’Alzon. La plume est tenue par M. Jules Monnier, secrétaire :

« Notre conférence jusqu’ici est en prospérité, mais nous avons besoin d’une prudence et d’une réserve extrêmes : à chaque moment, nous nous rencontrons avec les protestants : il faut éviter de se heurter. C’est là ce qui nous fait différer bien des aumônes spirituelles dont nous nourrissons les projets : ainsi, catéchismes aux taffetassiers, aux portefaix, lectures dans les prisons. Dieu nous préparant les voies, la charité sachant ingénieusement prévenir les obstacles, nous espérons cependant ne pas trop tarder à commencer ces bonnes œuvres. M. l’abbé d’Alzon, grand vicaire, après nous avoir dit la messe, nous adressa quelques paroles d’édification. j’ai pensé que vous auriez du plaisir à en connaître le résumé :

Nous rappelons les sentiments d’humilité que l’exemple de notre bienheureux patron doit nous inspirer dans l’œuvre que nous commençons. L’humilité, en nous détachant de tout orgueil humain, nous fait agir pour Dieu seul et, par elle, nous arrivons à la confiance, non pas en nous pauvres et faibles pécheurs, mais dans l’œuvre dont le divin Maître nous a donné l’inspiration. C’est rendre hommage à la toute puissance de Dieu que de ne jamais désespérer du bien entrepris en son nom. La charité fait toujours ainsi. Presque toutes les fondations de saint Vincent de Paul n’étaient rien au début, elles n’avaient presque rien pour se soutenir.

L’œuvre des Dames de Miséricorde commença par une réunion de 24 dames pieuses : elle couvre aujourd’hui toute l’Europe. Une maison louée à la porte Saint-Victor contint d’abord 12 enfants trouvés : bientôt ce fut un hôpital, Bicêtre, Saint-Lazare, toute la France. Mlle Legras réunit pour la première fois quelques sœurs de charité en petit nombre : aujourd’hui ce nombre dépasse dix mille… Notre œuvre progressera de même si nous savons toujours nous détacher, nous renoncer, tout rapporter à Dieu. Cinq pains, mis entre les mains de Notre-Seigneur, nourrirent cinq mille hommes. Les 1 Fr 25, avec lesquels nous avons commencé se multiplieront aussi mystérieusement tant que l’esprit de charité, l’esprit de saint Vincent de Paul sera en nous.

Jamais Dieu n’a abandonné les bonnes œuvres. Elles sont vraiment chrétiennes, elles sont pieuses, elles sont bénies quand elles se font ainsi les humbles et dévouées servantes de Dieu. Différentes des œuvres philanthropiques où tout est humain, où rien ne se fait en vue de Dieu, elles renvoient au contraire tout à Dieu et s’anéantissent dans l’abnégation où elles trouvent leur force merveilleuse. Aussi, quels droits acquiert la charité ! Elle soumet Dieu, si on peut le dire, elle le force à rendre à celui qui donne en son nom, autant qu’il a donné aux autres. Elle oblige et engage sa miséricorde. Et le ciel s’ouvre pour les pécheurs charitables, aux prières des pauvres qu’il a secourus et chez lesquels il a répandu ses aumônes.

Luxembourg qui disait en mourant qu’il donnerait toutes ses victoires pour un verre d’eau présenté au nom de Jésus-Christ, disait vrai : que sont donc toutes les gloires, toutes les richesses, toutes les élévations du temps comparées à cette éternité bienheureuse que conquiert l’âme charitable ? Rapportons tout à Dieu, faisons l’aumône dans l’esprit d’oraison, toujours en vue du Seigneur. Elle nous bénira, elle sanctifiera nos visites aux pauvres. Nos anges gardiens nous dirigeront, nous donneront les paroles de consolation qui soulagent les pauvres, les paroles de mansuétude et de zèle qui raniment l’âme affligée et l’affermissent dans le bien. Nous aurons glorifié Dieu, nous aurons allégé les souffrances de quelques frères, nous nous serons sanctifiés nous-mêmes : c’est la couronne la plus brillante. Méritons-la, aimons-la, cherchons à l’obtenir.

M. l’abbé d’Alzon termine la séance par de nouveaux encouragements adressés à la conférence. Il cherche à nous faire connaître la mission des laïques à l’époque où nous vivons…»

Lettre de Jules Monnier au Président des Conférences à Paris,
5 août 1840
Original manuscrit : archives de la Société, 7, rue du Pré-aux-Clercs, Paris

Liste des fondateurs de la Société Saint-Vincent-de-Paul : Frédéric Ozanam (1813-1853), Emmanuel Bailly (1794-1861), Paul Lamache (1810-1892), Félix Clavé (1811-1853), Auguste Le Taillandier (1811-1886), Jules Devaux (1811-1880), François Lallier (1814-1886). Liste des Présidents généraux : Emmanuel Bailly (1836-1844), Jules Gossin (1844-1847),Adolphe Baudon (1848-1886), Antonin Pagès (1886-1903), Paul Calon (1904-1913), Louis d’Hendecourt (1913-1924), Henri de Berges (1924-1943), Jacques Zeiller (1943-1954), Pierre Chouard (1954-1969), Henri Jacob (1969-1975), Joseph Rouast (1975-1981), Amin A. de Tarrazi (1981-1993), César A. Nunes-Viana (1993-1999), José Ramon Diaz Torremocha y Diaz (1999).


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Sur les Conférences Saint-Vincent de Paul au collège de l’Assomption de Nîmes :
textes imprimés 1850-1879, Nîmes.

Sur l’histoire de la Société :
Ozanam. Livre du Centenaire, Beauchesne, 1913. Société de Saint Vincent de Paul.
Livre du Centenaire, Beauchesne, 2 volumes, 1933.
Thèse de l’abbé Jarry sur Emmanuel Bailly, 1971. Actes du colloque Lyon 2001, sur Ozanam.

Sur l’apostolat social du P. d’Alzon :
Article du P. Vincent de Paul Bailly : le P. d’Alzon et les œuvres sociales.
Articles du P. Picot, dans l’Assomption et ses Œuvres, 1950-1952.

Sur le journal La Liberté pour tous :
André Pezziardi, Un journal catholique et démocrate en 1848, La Liberté pour tous, Montpellier, 1977, 101 pages.

Sur l’engagement politique du P. d’Alzon entre 1859 et 1863 :
Pierre Touveneraud, Pages d’Archives, octobre 1960, n°12. Croquis Galeran, p. 28-33, 55-59.

Pour une lecture personnalisée :

  • Quelles sont les formes d’apostolat social que l’Assomption a développées au cours de son histoire jusqu’à nos jours ?
  • Un engagement social peut-il conduire un religieux à une intervention dans le champ politique ? Avec quels risques et quelles limites à tes yeux ?
  • Quelles nuances ou différences seraient à opérer selon toi entre action sociale et action charitable ? Quels seraient tes critères de seuil ?
  • Le XXe siècle t’offre-t-il des exemples marquants d’engagement social de la part d’ecclésiastiques, de religieux, de religieuses, et de laïcs ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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