12 Un conseiller spirituel averti
Dans les différents autoportraits que le P. d’Alzon nous a laissés, nous ne pouvons être é tonnés de certaines permanences de ses traits de caractère et de personnalité. Homme à la rude franchise, il est habité intérieurement d’une exigence de droiture qui lui fait porter des jugements parfois rapides et sévères, y compris à son endroit. Le P. d’Alzon sait aussi manier l’invective, la gronderie, la remarque avec même, parfois, une pointe d’ironie ou de moquerie dont il sait demander pardon quand il sent avoir blessé. Ses procédés ou jugements peuvent paraître catégoriques ou expéditifs : on sait qu’il n’aime ni attendre, ni répéter et que la patience n’est pas son fort. Quant aux conseils qu’il donne ou qu’on lui demande, ils respirent un parfum de volonté, d’énergie, de dépassement : en un mot, plus de virilité que de féminité…
Et pourtant, l’homme de relations qu’il est se montre dans la direction spirituelle d’une extraordinaire prudence et d’une finesse tant psychologique que spirituelle tout à fait étonnante. Il exerce sur ses proches un ascendant naturel de forte autorité ou fermeté que lui donnent son nom et ses origines, son état et sa culture, mais également une forme de maîtrise de luimême é vangéliquement travaillée. Cela ne l’empêche nullement de parler ou de mener rondement son monde, un adverbe qui revient souvent sous sa plume et que ses auditeurs contemporains ont dû relever plus d’une fois sur ses lèvres. La douceur lui semble souvent hors de saison, il n’utilise pas la langue de bois et l’on trouve même chez lui des expressions imagées qui, sans avoir la verdeur militaire, ont pour elles une forme et une force assez populaires : quelle tête, bon Dieu ; je viens de donner un bon savon; je bats froid ; j’ai envie de l’envoyer promener; mon avis est que si telle sœur n’accepte pas d’être menée un peu rondement, il faut vous en débarrasser. A propos du P. Cusse, ne le compare-t-il pas un jour à une pomme pourrie qui lui gâte tout le panier ! Ces propos ou miettes d’écriture un peu lestes n’ôtent rien aux qualités de cœur et de délicatesse du P. d’Alzon qui fourmillent dans sa correspondance avec ses dirigées et ses amis. Dans les circonstances heureuses et pénibles de la vie, le P. d’Alzon sait être un ami fidèle, trouvant le mot du cœur qui touche, donnant le conseil qui convient, l’impulsion qui permet de relancer. C’est que la délicatesse est chez lui un trait de race, tout autant de nature que de culture, un composé subtil et raffiné de simplicité et de vraie proximité qui sait garder les é quilibres et les distances nécessaires. Observateur, il est un meneur : comme prêtre, il aiguillonne le sens de la liberté et de la responsabilité, valeurs qui font grandir les âmes sous le regard de Dieu.
« Madame(1), je viens de lire avec la plus scrupuleuse attention la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire et, après avoir invoqué les lumières de l’Esprit Saint, voici ce que je crois devoir vous répondre. Votre position est affreuse, mais il faut la maintenir jusqu’à ce que la Providence vous donne elle-même les moyens d’en sortir. J’accepte bien volontiers la demande que vous me faites de m’écrire de temps en temps. Je crois devoir vous donner mes motifs d’agir ainsi :
Permettez-moi, à mon tour, de poser quelques conditions à nos rapports :
1° La plus grande liberté de les suspendre, lorsque vous ou moi le jugerons convenable. Je ne me charge jamais de la direction de personne, sans y mettre cette condition.
2° Tant qu’ils dureront, la plus grande franchise. Je l’entends en ce sens que, lorsque vous ne voudrez pas me parler de quelque chose, vous me disiez que vous ne voulez pas me parler sur ce point. Cela me suffira et je vous promets de ne jamais aller au-delà.
3° La résolution de ne jamais craindre de me blesser, comme aussi, de votre part, la conviction que je ne vous parlerai jamais qu’en présence de mon crucifix. Je pourrai très souvent me tromper, mais en lisant ma lettre aux pieds de Notre Seigneur, vous apprécierez l’intention qui l’aura dictée.
4° Ce que vous avez déjà compris être nécessaire, toutes les précautions de prudence, pour que mes lettres ne tombent entre les mains de personne.
Si ces conditions vous conviennent, je suis aussi disposé à vous parler que je l’étais peu, il y a un peu plus d’un an, lorsque vous m’écrivîtes pour la première fois (4). Ce changement de dispositions à votre égard vient de la disparition de certains préjugés que votre lettre fait tomber. J’avais été un peu choqué, je l’avoue, de votre trop grande simplicité à Châtenay (5). Je m’aperçois que vous n’étiez pas libre et que vous agissiez contre votre jugement. J’étais un peu étonné aussi qu’une jeune personne m’écrivit, comme vous le fîtes, au sujet d’une nomination de grand vicaire. Je vis avec bonheur, ce que j’avais soupçonné, que cette lettre, qui en elle-même était parfaite, n’était qu’un acte d’obéissance… ».
Lettre à M. Marie-Eugénie de Jésus,
du 10 décembre 1840,
é dit. S.V., t. II, p. 57-59
(1) Appellation un peu solennelle qui prendra par la suite
un ton plus affectueux, mais toujours différent.
(2) Combalot, Abbé Théodore (1797-1873), prédicateur.
(3) Tessan Chanoine Jean-Charles Dortet de (1799-1884).
(4) Le 18 septembre 1839 à Châtenay (Isère), pays natal
de l’abbé Combalot, dans la plaine de la
Bièvre.
(5) Ce village se trouve à proximité de la Côte-Saint-André (Isère),
où Marie-Eugénie de Jésus vint
s’initier en 1838 à la vie religieuse dans un couvent de Visitandines,
après un premier essai chez les
Bénédictines de Paris.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Claude Savart, le
P. d’Alzon et la direction spirituelle des laïques,
d’après
sa correspondance, dans Colloque d’histoire 1980, Le Centurion, 1982,
p.
259-278.
Assomption Province de France, L’Accompagnement spirituel. Eléments
pour une pratique. Paris, 1996, 19 pages.
Sœur
Thérèse-Maylis Toujouse, Marie-Eugénie et
le Père d’Alzon, intuitions
communes, influence réciproque. Dans Etudes d’Archives
n°4,
1988.
De Marie-Eugénie, on peut lire ses Notes Intimes, récemment éditées,
Auteuil, 423 pages.
L’Accompagnement spirituel, Christus 1992, n°153, hors série,
270 pages.
André Louf, Etre formé à l’accompagnement spirituel dans Seminarium,
1999, n°4, p. 553-568.
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