Anthologie

13 D’Alzon, maître d’école

On se fait une idée juste du P. d’Alzon en considérant que la question scolaire a été, selon ses propres termes, « l’affaire de sa vie ». Passionnément attaché avec les catholiques de son siècle à la question scolaire telle qu’elle se pose à cette époque, le P. d’Alzon discerne très tôt, par conviction, par expérience, les enjeux humains, ecclésiaux et spirituels de la liberté de l’enseignement : formation des esprits et de l’opinion, formation de chrétiens éclairés, vivier vocationnel. Il mène un combat de première heure avec les ténors Montalembert et Lacordaire qui n’entendent pas laisser à l’Etat seul, absolutiste, la direction de l’enseignement telle que l’ont comprise la Révolution française et l’Empire napoléonien. Les lycées qu’ils soient royaux, impériaux ou nationaux, imprégnés de la philosophie libérale, ne peuvent satisfaire les aspirations des familles catholiques qui font confiance à l’Eglise et à ses institutions pour développer un réseau propre d’institutions scolaires. On connaît les trois repères chronologiques de ce long combat pour la liberté de l’enseignement en France : 1833, loi Guizot pour l’enseignement primaire : 1850, loi Falloux pour le secondaire : 1875, loi Laboulaye pour le supérieur, avant les transformations apportées par la législation scolaire de la Troisième République. Le P. d’Alzon développe tout autant une pensée qu’une pratique pédagogique : il y consacre son temps, sa fortune, son renom, ses Congrégations. Les Augustins de l’Assomption ne sont-ils pas nés au sein du collège de Nîmes en 1845? Il recommande à ses fils dans les Constitutions l’enseignement sous toutes ses formes, comme une préoccupation première, large et prioritaire. Dans le domaine éducatif, le P. d’Alzon sait innover : méthodes de proximité, de stimulation, de confiance, de forte vie spirituelle, attention constante à l’égard de la jeunesse qui forme, sa vie durant, son milieu ambiant et son cadre naturel d’activité. Dans ce berceau, se noue la collaboration laïcs-religieux dont les figures de Germer-Durand et de Monnier sont les vivantes expressions.

L’aventure commence un peu malgré lui en juillet 1843, lorsque l’abbé Goubier achète en co-propriété la pension Vermot déclinante. De Nîmes, le P. d’Alzon lance en 1844 après Montalembert l’action d’un Comité pour la liberté d’enseignement. Il fait le forcing à Paris auprès des ministères pour obtenir le plein exercice, crée la Revue de l’enseignement chrétien. Il s’installe au collège en y faisant sa résidence au mois de septembre 1845, pose la première pierre de la chapelle en mai 1849. C’est là qu’à Noël 1850 il prononce avec quatre compagnons ses vœux publics de religion. En 1859, il y reçoit et encourage les Félibres. Certes, sa fortune y trouve son tombeau, mais sa vie aussi son unité et le sens de sa direction.

« Mon cher ami,

Quoique soigné à merveille chez M. de Salinis (1), je suis un peu souffrant, ce qui me fait lever tard et coucher de bonne heure. Avec ce régime et les courses que je fais dans la journée, il me reste peu de temps pour vous donner de mes nouvelles. Je tiens à vous prouver pourtant que je sais m’occuper, et voici la composition d’instruction religieuse du 26 décembre corrigée. La plupart des élèves de quatrième s’en étant retirés, j’ai cru ne devoir faire qu’une section. Numa Baragnon (2) n’a pas composé ; il y a un élève qui n’a pas signé et dont je n’ai pas reconnu l’écriture… J’ai été retenu, ici, un peu plus longtemps que je ne me l’étais proposé par l’impossibilité de trouver des places, quand j’ai voulu partir. Je serai à Paris samedi soir seulement, et probablement avant ce temps-là vous aurez reçu ma lettre. Je ne m’attendais pas à recevoir ici de grands détails de l’ensemble de la maison, mais j’espère bien trouver à Paris quelques détails sur la manière dont les choses vont. Moi, je ne puis rien vous dire, sinon qu’au besoin, j’ai trouvé, à Toulouse, un bon maître d’étude, et que, s’il vous le fallait, vous pourriez vous adresser à M. l’Abbé Pradel, chapelain à la cathédrale de Toulouse (3). Je maintiens cependant qu’il vaut mieux attendre, si faire se peut, mon arrivée à Paris. Je vous conjure aussi de recommander à Messieurs les professeurs et surveillants d’éviter les mesures frappantes. Vous ne vous figurez pas l’ennui que j’ai éprouvé en voyant les parents se plaindre de ce qu’on avait beaucoup trop recouru à de pareils moyens. Je tâcherai d’écrire au plus tôt au Tiers-Ordre. Aujourd’hui, le temps me manque absolument, et je ne puis que vous prier d’être auprès de tous les nôtres, l’interprète de ma bien vive affection.

Vous savez, cher ami, quelle part toute spéciale je vous en donne depuis longtemps.

Soyez assez bon pour aller porter de mes nouvelles à M. Goubier (4), à qui j’écrirai, dès que je saurai quelque chose, de Paris. Avez-vous pu causer avec M. Nicot (5)? ».

Lettre à Eugène Germer-Durand (6),
Bordeaux, 12 janvier 1848
d’après édit. S.V., t. III, p. 314-315

(1) Salinis, Mgr Antoine de (1798-1861), évêque d’Amiens en 1849, archevêque d’Auch de 1856 à 1861.
(2) Baragnon Numa (1835-1892), à l’époque élève du collège de l’Assomption, avocat légitimiste, soussecrétaire d’Etat de 1873 à 1875, puis sénateur en 1878.
(3) Il s’agit en fait, de l’abbé Pierre-Paul Pradet (1792-1854), d’après les archives de l’archevêché de Toulouse.
(4) Goubier,Abbé Vital-Gustave, (1802-1855), curé de l’église Sainte-Perpétue à Nîmes depuis mars 1839.
(5) Nicot Jean-Baptiste Pierre (+1864), recteur de l’Académie du Gard et secrétaire de l’Académie de Nîmes. Cf. l’enseignement et l’éducation dans le Gard, Archives du Gard, 1991, 110 pages.
(6) Louis-Eugène Germer-Durand (1812-1880) est professeur, directeur des études à l’Assomption, ami intime du P. d’Alzon. L’un des fils, Joseph (1845-1917), deviendra religieux assomptionniste et son épouse, Cécile, née Vignaud (+1866), après son veuvage, se fera Oblate.

Le P. d’Alzon se trouve à cette date à Bordeaux où il reste du 7 au 13, ayant quitté Nîmes le 1er ou 2 janvier. Il s’apprête à se rendre à Paris pour obtenir des pouvoirs publics le plein exercice pour son collège qui ne bénéfice depuis le 21 août 1845 que du demi-exercice, c’est-à-dire en fait de la liberté pour les petites classes de grammaire seulement. Le 17 février 1848, il peut rencontrer le Président du Conseil, son compatriote Guizot, qui lui fait la promesse d’une obtention rapide du plein exercice, mesure effective le 20 décembre suivant, à l’actif du ministre de l’Instruction publique M. Freslon. Le P. d’Alzon assiste à la révolution des 22-25 février 1848 qui renverse la monarchie de Louis- Philippe et proclame la République (cf. lettre n° 557 du 6 mars 1848).


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Mémoires sur l’établissement de l’Assomption (1845 ?) : Lettres, édit. S.V., t. II, appendice page 487-493.

Histoire de l’Assomption depuis sa fondation jusqu’à nos jours, ibidem, pages 494-503.

Mémoires d’un ancien de la vieille Assomption dans l’Assomption de Nîmes, 1875, n° 1, 2, 4, 5, 7, 9, 14 et 15.

Louis Secondy, L’enseignement secondaire libre dans l’Académie de Montpellier (1854-1924), 1974.

Colloque d’histoire 1980, pages 233-258. Camille Ferry, Maison de l’Assomption.

Son histoire par un ancien (1843-1893), Nîmes, 1893. Maison de l’Assomption, Discours et rapports de distribution des prix, de 1845 à 1912.

Dictionnaire historique de l’éducation chrétienne d’expression française, édit. Don Bosco, 2001, 745 pages.

De nombreuses études ont été consacrées à la conception de l’éducation chez le P. d’Alzon : E. Bailly, H. Bisson, G. Bissonnette, A. Colette, J.C. Ehrart, J. Franck, D. Gallagher, D. Gallo, R. Lamoureux, E. Rospide, M. Serge, F.-J. Thonnard. Ont été publiés en 1932, Les Instructions du Samedi, du P. d’Alzon aux collégiens.

Pour une lecture personnalisée :

  1. As-tu accompli un « pèlerinage sur les pas du P. d’Alzon » à Nîmes qui t’ont conduit aux différents lieux successifs du Collège de l’Assomption dans cette ville ? Connais-tu des structures scolaires animées de l’esprit de l’Assomption aujourd’hui dans le monde ?
  2. Comment traduire au XXIe siècle, les valeurs et les idéaux mis en œuvre par le P. d’Alzon dans le domaine de l’éducation et de l’enseignement ? Quels accents te paraissent essentiels ?
  3. L’éducation te paraît-elle un enjeu déterminant pour la vie de l’Assomption ? Pourquoi ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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