14 Un prédicateur original
S’il est un exercice religieux qui caractérise la pratique du P. d’Alzon, c’est bien son assiduité à la prédication. Ne l’a-t-on pas surnommé le « prédicomane »? Lui, qui confie un jour : « Prêcher m’a toujours plus coûté qu’écrire » ne s’est soustrait ni à l’une ni à l’autre obligation. On peut même dire qu’avant d’être un nom dans le diocèse de Nîmes, le P. d’Alzon en est une voix : toutes les églises de Nîmes, tous les sanctuaires et toutes les chapelles ont retenti de l’écho de sa parole sous toutes les formes : sermon dominical ou de circonstance, prédication d’Avent et de Carême, mois de Marie, service liturgique, installation de prêtre, exhortation de pèlerinage, prédication de retraite, instruction religieuse aux enfants et aux collégiens, fervorino au Tiers-Ordre ou à une association… Il n’est guère de genre qu’il n’ait pratiqué.
On sait que le Curé d’Ars, estimait avoir peu prêché quand il ne dépassait pas les 45 minutes ! Sans doute que l’auditoire du temps, moins sollicité par le flot des mass media avait une capacité d’écoute bien supérieure à la nôtre qui ne supporte guère plus le dépassement des 7 ou 8 minutes réglementaires. Il suffit d’ailleurs de se rendre en Afrique pour constater que des différences notoires sur ce plan sont encore légitimes aujourd’hui.
Sans doute est-il vain de regretter que nous ne possédions aucun témoignage sonore de la prédication du P. d’Alzon. Les procédés d’enregistrement de la voix n’existent techniquement pas au XIXe siècle. Le téléphone, première forme de transmission du son à distance, d’ailleurs périssable, ne doit son invention à Alexander Graham Bell qu’autour des années 1876 et le phonographe de nos ancêtres ne fait son apparition qu’au XXe siècle. Et pourtant, l’écho des prédications du P. d’Alzon est parvenu jusqu’à nous : prédication vivante, populaire, pittoresque, nourrissante, variée aussi. La meilleure source, volontiers anecdotique, en est le Chanoine Galeran, cet ancien élève de l’Assomption auquel nous devons, grâce aux célèbres Croquis, un témoignage é loquent des exercices de la chaire du Fondateur. Le ministère de la prédication répond à la définition spirituelle du sacerdoce : présenter la foi, la défendre au besoin et polémique, argumenter, éclairer l’actualité à la lumière de l’Ecriture, c’est toujours souscrire au cri de saint Paul : « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile ».
Illustrons donc notre propos avec ce souvenir du jeune Galeran que l’on peut dater des années 1846-1849 : « Un samedi soir, après le chant des litanies, dans l’ancienne petite chapelle de la rue de la Servie, le père commença son instruction, ex abrupto, de la façon suivante :
Messieurs, avez-vous jamais vu M. Matton(1), mort curé retiré de Saint- Baudile (2) ? M. Matton était fort laid : un nez, ou mieux, une trogne épanouie sur une petite figure ronde de la forme et de la couleur d’une tomate, avec deux petits yeux noirs percés à la vrille ; et tout cela, couronné de cheveux blancs mal peignés, à moitié couverts d’une vieille calotte de cuir. Ce portrait est exact. Qu’en pensez-vous? Eh bien! Je vous dis franchement que plusieurs fois j’ai vu ce prêtre en prière, surtout pendant son action de grâces; je me suis mis à genoux aussi près que possible et obliquement, afin de contempler la beauté de cette physionomie et la sainteté de son expression. J’ai été là, témoin d’une vraie transfiguration. Je me suis alors rappelé certaines figures humaines irréprochables au point de vue de l’art, de la finesse des traits, de l’exactitude des proportions; et ces figures ne m’avaient rien dit, je ne les avais pas trouvées belles. Pourquoi? D’où vient donc la beauté? En quoi consiste-t-elle ? Ayons des notions précises une fois pour toutes. L’Ecriture a un mot qui nous donne la réponse à ces questions : Is qui intus est renovatur de die in diem 2 Co. IV, 16(3). La vraie beauté est le reflet de l’âme. Plus l’âme est perfectionnée, plus l’expression extérieure est belle. A la résurrection, nos corps seront transformés en raison directe de la transfiguration de nos âmes… Parti de là, le Père se jeta dans des développements admirables. C’est une des plus originales et des plus intéressantes instructions qu’il m’ait é té donné d’entendre ».
D’après Henri-Dieudonné Galeran (4),
Croquis du P. d’Alzon,
Paris,
édit. Bonne Presse, 1924, p. 16-17
(1) Il s’agit de l’abbé Benoit Mathon, né à Saint-Victor-la-Coste
(Gard), le 11 juin 1765, ordonné
prêtre le 19 décembre 1789, chanoine de la cathédrale
de Nîmes, décédé le 23 février 1846.
D’après
le Registre du clergé de Nîmes, pages 3 et 4.
(2) L’église Saint-Baudile de Nîmes a été jusqu’en
1877 l’ancienne église des Carmes de la ville dont
le couvent des années 1270 se situait en face de la Porte-Auguste.
L’église a été saccagée en 1561,
le monastère détruit. Lorsque les Carmes purent revenir à Nîmes à la
fin du XVIe siècle, ils se logèrent
dans une maison contiguë au Palais dont la chapelle servit d’église.
Ils restèrent là jusqu’en
1685, époque où ils prirent possession du nouveau couvent
qu’ils
avaient fait construire sur l’ancien
emplacement. L’église, alors dédiée à Saint-Charles
Borromée, passe sous le nom de Saint-Baudile
après sa sécularisation dans les années qui suivent
la Révolution et elle devient église paroissiale.
La paroisse prend possession en 1877 de la nouvelle église construite
en style gothique, toujours en
face de la Porte Auguste. Elle est consacrée le 28 octobre 1877,
en l’absence du P. d’Alzon retenu à
Lavagnac (cf Lettre n°6062, t. XII édit. D.D., p. 224 et note
1).
(3) « Notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour » traduction
Bible de Jérusalem.
(4) Le chanoine Henri-Dieudonné Galeran est un prêtre originaire
du diocèse de Montpellier qui
a été élève du collège de l’Assomption
de Nîmes. Très attaché au P. d’Alzon, il ne
put se résoudre à
entrer dans la Congrégation, mais eut de vifs démêlés
en raison de ses opinions ultramontaines avec
l’évêque de Montpellier, Mgr Lecourtier (1799-1885),
nommé en
1861. Voici quelques éléments de
sa biographie : né à Montpellier le 5 février 1831,
fils d’Antoine Galeran et de Marie, née Moulinier,
ordonné prêtre le 29 juin 1857, vicaire à Saint-Louis
de Sète le 1er août 1857, vicaire à la cathédrale
de Montpellier le 1er février 1858, aumônier de la Providence
le 1er mai 1859, curé desservant de
Ceyras le 18 décembre 1861, prêtre interdit le 8 août
1862. Grâce au P. d’Alzon, il peut alors gagner
l’Angleterre où il vit trente ans de son ministère.
L’abbé Galeran
est décédé le 5 janvier 1915 à Damas
en Syrie, après avoir vécu durant sa vieillesse, à partir
de 1892, à la communauté assomptionniste
de Saint-Pierre en Gallicante (Jérusalem) où il écrit
ses souvenirs sur le P. d’Alzon à la demande du
P. Picard.
Renseignements d’après les archives diocésaines de
Montpellier.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
H.-D. Galeran, Croquis
du P. d’Alzon, Paris, B.P. 1924, 362 pages.
A lire
particulièrement sur le thème de la prédication du P.
d’Alzon : p. 14, 16-
17, 69-70, 77-78, 114-116, 142-143, 158-159, 160-162, 174-181, 187-189,
281-284. Traduction anglaise des Croquis par le P. Richard Richards; Sketches,
Milton, 1982, 394 pages.
Abbé Goiffon, Dictionnaire
du diocèse de Nîmes, édit.
Lacour 1989 (réimpression
de l’édition de 1881, 414 pages. Jean Thomas, De la Révolution
à
la Séparation de l’Eglise et de l’Etat 1789-1905, Nîmes, édit.
Lacour, 1987,
267 pages (l’auteur qui a également écrit Pierres
Précieuses
de l’Eglise de
Nîmes, consacre les pages 165-176 au P. d’Alzon). A été retrouvée
en 1993
la copie d’un sermon du P. d’Alzon prononcé le 23 avril
pour le mariage
d’Amédée de Mérignargues et de Paule Démians,
seul document du genre.
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