16 Un destin à pas de géant : Victor Cardenne
L’un des premiers à entrer dans le Tiers-Ordre de l’Assomption comme membre laïc est le jeune Jean-François Cardenne, plus connu à l’Assomption sous son nom de religieux, Victor. Ce n’est un mystère pour personne que sa vie d’étudiant bohème à Paris l’a un temps éloigné de toute pratique ou préoccupation religieuse. Il y fait cependant la connaissance salvifique du curé de l’église de Saint- Etienne du Mont, près du Panthéon, l’abbé Joseph Perdrau (1820- ?) lequel, se trouvant être depuis 1836 beau-frère du médecin Henri Gouraud (1807-1874) par le mariage de sa sœur Fanny, le met en contact avec l’Assomption d’Auteuil. Il y fait la connaissance de Mère Marie- Eugénie de Jésus laquelle discerne très vite en ce jeune homme une excellente recrue pour le collège du P. d’Alzon.
Celui-ci le rencontre à Paris en août 1845, écrivant à son sujet à Eugène Germer-Durand : « J’ai passé une partie de la matinée avec un jeune homme que j’ai définitivement retenu. Il est tout dévouement. Il voulait se consacrer à l’enseignement du droit ; il y renonce, après avoir passé sa thèse d’une manière très satisfaisante. Il s’astreint à une vie régulière, que je lui ai annoncée »(1). Dès lors, la vie de Cardenne est intimement liée à celle des destinées du collège où il prend position en septembre 1845, comme professeur d’histoire et où son entrain fait merveille : M. Cardenne est un homme précieux, tout ce que je vois en lui me remplit d’édification, il fait tous les jours de nouveaux progrès en sainteté peut écrire de lui, à plusieurs reprises, le P. d’Alzon. Membre du Tiers-Ordre, Victor Cardenne est accepté avec joie comme religieux frère en juillet 1846. Seule inquiétude pour le P. d’Alzon, la mauvaise santé de ce professeur que le grand air du Midi ne peut soigner de ses crises de tuberculose. Le 24 décembre 1850, le Frère Victor s’engage à l’Assomption par la profession de vœux publics annuels. On sait que son parcours terrestre est de courte durée. Il meurt à Fontainebleau, entre les bras de sa mère, en décembre 1851.
On ne connaîtra jamais les traits physiques de ce religieux des premiers temps : aucune photographie, aucun dessin n’égayent les 300 pages que Jules Monnier a consacrées à sa mémoire. Qu’il nous suffise de relever ce portrait moral éloquent : « Converti comme saint Augustin, doué d’une intelligence vive, Cardenne avait quelque chose de l’ardeur de notre patriarche pour la conversion des pécheurs, et il y employait toutes les ressources de son zèle et de son esprit. Le premier qui ouvrit la porte de l’Assomption de la terre vers l’Assomption du ciel ». (2)
« …La maison est un peu bouleversée par la maladie d’un étranger - un charretier - qui s’est arrêté à dix minutes d’ici dans un moulin appartenant à mon père (3). Il a, à ce que l’on prétend, le choléra (4). On ne veut pas que j’y aille, sous prétexte qu’il y a dans la maison deux autres prêtres pour le confesser. Les observations sur le charme intime et pénétrant de la versification latine, sont des mots comme Cardenne en dit parfois, et qui m’effrayent, non pour nous, mais pour les élèves. L’autre jour, je le conduisis à Valmagne(5) ; il trouva les voûtes très surbaissées, et il fallut un quart d’heure de discussion pour lui prouver qu’elles ne l’étaient pas. Une autre fois, venant de lire Bourdaloue (6), dans son admiration, il me déclara que cet orateur était trop décharné. J’avoue que Bourdaloue décharné me paraît un peu fort ; mais il faut passer par là-dessus et ne pas trop lui faire remarquer ce qu’il y a de faux dans ces expressions. Il lui est impossible de mieux dire. Voilà plusieurs jours que nous n’avons pas de nouvelles de Monnier(7) Je ne sais à qui M. Tissot (8) a écrit, mais ce n’est ni à Cardenne ni à moi. Sa dernière lettre était rassurante; seulement, comme je l’avais soupçonné, c’est la réception faite à sa femme qui l’a mis en cet état.
Vous savez bien, mon cher ami, que dans mes prières le mot d’Assomption renferme tout ce que j’y aime ; mais vous pouvez bien penser que, si j’y distingue dans mon affection quelques personnes, ce n’est pas vous que j’oublie.
Adieu et au revoir. Je serai le 10 au soir ou le 11, à 9 heures du matin à Nîmes, et vous? »
Lettre à Louis-Eugène Germer-Durand (9),
Lavagnac,
le 5 octobre 1849,
d’après édit., S.V., t. III,
p. 501
(1) Lettre n° 399, édit., S.V., t. II, P.294 ; t. II, 44, 168,
173, 182…
(2) Cité d’après Croquis Galeran, p. 266.
(3) La propriété agricole de Lavagnac comptait plus de 300
hectares dont la plupart de surfaces cultivées.
Les d’Alzon possédaient un moulin à Bélarga, à quelques
km du château, ou encore celui de
Roquemengarde sur l’Hérault.
(4) Le choléra est une maladie épidémique très
contagieuse, encore très répandue dans la France du
XIXe siècle. Elle est fort bien évoquée à Manosque,
avec son cortège d’émois terrifiants, dans le livre
de Jean Giono, Le Hussard sur le toit (1951), porté récemment à l’écran.
(5) Cette abbaye cistercienne du XIIe siècle, fondée en 1138,
incorporée à Citeaux en 1145, surnommée
la « cathédrale des vignes », en raison de l’environnement,
est située à quelques km de
Lavagnac. L’église romane primitive est remplacée par
une abbatiale commencée en 1252 et continuée
jusqu’au XIVe siècle. Elle a connu le sort des biens ecclésiastiques à la
Révolution. Sécularisée,
acquise par des particuliers, elle est transformée au XIXe siècle
en une résidence châtelaine et en un
é
tablissement agricole privés. Subsistent, le cloître du XIVe
siècle, l’église et des bâtiments claustraux
transformés du XVIIe siècle. Depuis quelques années,
une partie des lieux sont ouverts à la visite.
(6) Louis Bourdaloue (1632-1704), célèbre prédicateur
jésuite, auteur de Sermons prononcés entre
1670 et 1693.
(7) Louis-Jules Monnier (1815-1856) et sa femme Anne-Anaïs née
Faucher (+1868 ou 1869), tous
deux membres du Tiers-Ordre, forment un couple très dévoué à l’Assomption,
habitant au 23, rue
Roussy, puis rue du Pont de la Servie. On connaît le prénom
de quelques-uns de leurs cinq enfants :
Emmanuel (1841-), Marguerite (-), Thomas (1854-1910). Ce dernier a fait un
essai de vie religieuse
à
l’Assomption. Il semble être entré dans le clergé séculier à Marseille.
A la mort de Jules Monnier,
on se mobilisa tant à Nîmes qu’à Auteuil pour trouver
des ressources permettant de subvenir aux
besoins de la famille.
(8) Il y a à cette époque, deux Tissot à l’Assomption,
le futur P. Paul-Elphège (1801-1895) et ce laïc
marié dont il est ici question, natif également de Lyon, prénommé Joseph,
né en 1829, peut-être un
parent de l’abbé.
(9) La famille du couple Germer-Durand qui vit à Nîmes depuis
1844, rue Roussy à côté de la synagogue
de la ville, a compté au moins cinq enfants : Daniel (+1839), Michel
(+1843), Joseph (1845-
1917), Jean général de brigade (+avant 1919), François
architecte (+1906).
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Jules Monnier, Un
maître chrétien, notice sur F.-V. Cardenne
(Souvenirs,
Méditations, Prières, Entretiens,), Paris-Nîmes, 1854,
298 pages.
Jean-Paul Périer-Muzet, Notices
biographiques des Religieux de l’Assomption, Rome, 2000, tome I, p. 495-496.
Siméon Vailhé, Vie
du P. d’Alzon, Paris, B.P. 1926,
t. I., p. 405-408, 587-
592.
Galeran, Croquis
d’Alzon, Paris, B.P. 1924, p. 258-266.
Sur Valmagne, on peut consulter l’article de Brun, dans Bulletin
du
Comité de l’art chrétien, Nîmes, t. IX (1909),
p. 129-250 et celui de Renouvier,
l’Abbaye de Valmagne, dans Mémoires de la Société de
l’Aveyron, t. V,
1845, p. 424-427.
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