17 La naissance officielle de l’Assomption
Les origines historiques de l’Assomption des hommes remontent sans conteste à la nuit de Noël 1845, au temps de la Monarchie de Juillet et du combat du P. d’Alzon pour la liberté de l’enseignement secondaire, date qui regroupe parfaitement une unité de fondation à trois dimensions superposables : le collège, la Congrégation et le Tiers Ordre. C’est là, d’ailleurs, la date retenue, non seulement par ceux qui aiment les précisions chronologiques même s’ils peuvent sembler minoritaires, mais celle donnée explicitement par le texte fondateur et par les références postérieures auxquelles l’Assomption elle-même a fait appel pour présenter ses origines : le point de départ d’une vie religieuse organisée sous la forme d’un noviciat est donnée dans la correspondance du P. d’Alzon à Mère Marie-Eugénie de Jésus, datée au matin du 26 décembre 1845 (1). Dans ses nombreuses requêtes de reconnaissance officielle pour la Congrégation à Rome comme dans celle des témoignages é piscopaux indispensables qui leur sont joints, le fondateur de l’Assomption s’en tient toujours à cette référence de Noël 1845. Enfin, si un observateur curieux prend la peine d’interroger le très officiel Annuario Pontificio, il ne peut que constater cette parfaite harmonie de référence au calendrier. D’où provient alors cette apparente « cacophonie chronologique » dans la célébration commémorative de l’Assomption, 1850 au lieu de 1845, pour les rendez-vous de l’histoire centenaire (1950) et cent cinquantenaire (2000)? La réponse est aussi simple que simpliste : le déplacement des cinq années nécessaires à l’acceptation par Mgr Cart de l’initiative de son grand vicaire. L’évêque laisse faire sans autoriser. Admirons seulement la patience de foi d’un homme que l’on a pu accuser parfois d’impatience, d’inconstance et de légèreté. Les hommes qui aiment les chiffres ronds, enjambent volontiers les résistances que peuvent leur offrir des chiffres têtus et le résultat final, joint à la distanciation de la mémoire, permet cette contraction temporelle par l’illusion d’une victoire facilement obtenue. En 1945, le monde sortait à peine du cataclysme de cinq années de guerre. Là aussi, les hommes avaient bien besoin d’oublier le temps de l’épreuve pour construire des jours meilleurs. 1850 comme 1950, ont des airs de victoire à la différence de 1845 et de 1945 où l’Assomption d’une part essuyait un demi-refus et, à un siècle de distance d’autre part, comptait ses disparus et ses prisonniers. Beaux joueurs, réjouissons- nous avec le P. d’Alzon, de son bulletin de victoire, sans oublier ses années de combat.
« Ma chère fille,
Quoique je n’aie qu’une minute, je veux vous dire deux mots. Tout à coup, Monseigneur nous permet à MM. Hippolyte, Cardenne, Pernet, Brun et moi (2), de faire, cette nuit, des vœux pour un an (3). Dieu en soit béni ! Je regrette de n’avoir pu vous prévenir à temps. Vous auriez uni vos prières aux nôtres. Je crois avoir trouvé les 10 000 francs pour Mlle Gaude (4) ; du reste, je vais m’en occuper. Je vais faire écrire à Mlle Stafford (5) pour son Anglaise. M. de Chartrouse (6) ne voudrait prendre Mlle Dubois (7) qu’au mois d’avril ou de mai. Adieu, ma fille. Dès que je serai sorti de mes embarras, je vous écrirai. Que l’Enfant-Jésus vous soit toute chose ! Je vais bien vous offrir à lui en m’offrant moi-même.»
Lettre de la
veille de Noël 1850 à M. Marie-Eugénie de
Jésus,
Nîmes,
é dit. S.V., tome III, p. 640
« ...Nous (8) avons, dans la nuit de Noël, renouvelé nos vœux pour toujours (9). Ce matin, nous avons pris les camails (10), parce qu’ils n’étaient pas arrivés à temps. Tout cela produit la plus heureuse impression et sur les maîtres et sur les élèves (11). Dieu veuille que cette impression dure et soit féconde ! Je l’espère, car tout a été très simple, très grave et très naturel. En même temps, on voyait une telle joie chez ceux qui se donnaient à Dieu qu’il n’y a pas moyen de douter de leurs bonnes dispositions, et de la certitude d’un vrai bonheur en les imitant.
Adieu, ma chère fille. J’espère vous écrire avant le jour de l’an. Cependant, je veux vous souhaiter à l’avance une bonne année, ainsi qu’à toutes vos filles. Que Notre-Seigneur les rende de vraies religieuses, pleines de zèle pour leur perfection et pour celle des âmes, au salut desquelles elles doivent se dévouer. Tout à vous en Notre-Seigneur.»
Lettre n° 110,
Nîmes, le 26 novembre 1851,
à M. Marie-Eugénie
de Jésus,
d’après édit. P.T., tome I, p. 123.
(1) Lettre n° 442, édit. S.V., t. II, p. 416-420, encore largement
diffusée par le P. Richard Lamoureux
à
Noël 2000.
(2) Nous avons ici, très exactement, la liste des 5 premiers profès
de l’Assomption, dans l’ordre alphabétique
: E. d’Alzon, Henri Brun,Victor Cardenne, Etienne Pernet, Hippolyte
Saugrain. On peut la comparer
avec celle des 6 postulants de 1845 !
(3) Formulaire de profession en latin : cf. Ecrits Spirituels, p. 807.
(4) Mlle Césarine Gaude est une postulante R.A., nîmoise, née
en 1815, devenue Sœur Marie-Rodriguez
de la Miséricorde en 1849, professe en 1851, décédée
en 1877.
(5) Miss Stafford est une anglaise convertie au catholicisme par le P. d’Alzon
durant l’Avent prêché
en 1838 à Saint-Baudile. Cette personne donne des leçons d’anglais
dans une famille de Nîmes et
cherche à en placer d’autres, telle une certaine Mme Gorham.
(6) Identification difficile à percer, à mettre en relation
avec le baron Laugier de Chartrouse (1804-
1877) dont le fils est scolarisé à l’Assomption.
(7) Mlle Dubois devait être candidate à une place de préceptrice
ou de gouvernante. Nous n’avons
pas trouvé ce nom dans la correspondance de l’époque
de M. Marie-Eugénie de Jésus.
(8) Le « nous » représente le P. d’Alzon, le P.
Henri Brun, les Frères Etienne Pernet et Hippolyte
Saugrain. Le Frère Cardenne est décédé le 14
décembre 1851. Le Frère François Picard a prononcé
le 24 décembre 1850 ses vœux annuels.
(9) Tel va être le régime des professions dans la Congrégation
jusqu’en 1923 : deux ans de noviciat
pour les religieux Frères de chœur, trois pour les Frères
convers ; à l’issue de la première année qui
se déroule obligatoirement sauf dérogation ou dispense, dans
une maison érigée en noviciat, si cette
année est validée, la profession annuelle et, l’année
suivante, la profession perpétuelle. Les Frères
convers prononcent leurs premiers vœux annuels au bout de trois ans
seulement.
(10) Le camail, particularité vestimentaire empruntée à l’ordre
des Augustins ou des Dominicains,
est une courte pèlerine, munie d’un capuchon, qui couvre les épaules.
Il s’apparente à la mozette
ecclésiastique et dériverait de l’aumusse. Cf. étude
P. Touveneraud, Formes monastiques.
(11) Quels autres échos sur ces cérémonies ? Cf. Galeran,
Croquis p. 69 (1850).
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Premières
Constitutions des Augustins de l’Assomption 1855-1865, édition
Rome, 1966, 243 pages. Cérémonial de vêture et de
profession,
s.d.s.l.,
128 pages. Rituale congregationis Augustinianorum ab Assumptione,
Paris, 1935, 193 pages.
Notes
sur le but et l’esprit de l’Ordre (1845-1850), dans Ecrits
Spirituels,
p. 644-648.
Directoire (1859) dans Ecrits
Spirituels, p. 15-124.
Lettres au maître des novices (1968-1869) dans Ecrits
Spirituels,
p. 127-
172.
Circulaire sur les vœux (1876) dans Ecrits
Spirituels, p. 687-691.
Retraite
sur les vœux avec le P. d’Alzon, J.P. P.-M., pro manuscripto,
1994. Pour l’étude
de la pensée du P. d’Alzon, Athanase Sage, Un maître spirituel
au XIXe
siècle, Rome, 1958, 228 pages ; André Sève, Ma
vie c’est
le Christ, Le
Centurion, 1980, 184 pages. Pour une théologie contemporaine de la
vie
religieuse : J.-M. R. Tillard, Devant Dieu et pour le monde, Paris, cerf.
1974,
coll. Cogitatio Fidei n° 75, 460 p.
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