Anthologie

18 Première fondation à Paris

L’idée de faire une fondation assomptionniste dans la capitale française est bien antérieure à sa réalisation (1851). Le P. d’Alzon ne manque ni de connaissances ni d’atouts pour cela, et il en sait les enjeux pour un meilleur développement de sa famille religieuse. En ce sens le pousse d’ailleurs Mère Marie-Eugénie de Jésus qui serait heureuse de l’attirer à Paris. Mgr Affre a déjà souhaité que le P. d’Alzon prenne la direction du collège Stanislas, ce que le vicaire général de Nîmes a décliné, préférant subvenir aux besoins croissants de celui de Nîmes. Le remplacement de cet archevêque de tendance gallicane, tué sur les barricades en 1848, par Mgr Sibour, une ancienne connaissance du P. d’Alzon, facilite en partie la décision. Laurent, Tissot et Cardenne forment le premier trio assomptionniste de cette nouvelle communauté enseignante à Paris, à l’ouverture de l’année scolaire 1851. Très vite le choix du quartier, lié à l’extrême modicité des ressources et à la pénurie d’élèves, ne se révèle pas heureux. En 1853, le pensionnat se transporte aux portes de la capitale Nord-Ouest, à Clichy-la- Garenne, un quartier alors mal famé, mais encore auréolé du souvenir du passage de son saint curé du XVIIe, Vincent de Paul. De 1853 à 1860, le P. d’Alzon se montre « l’horloger d’une communauté » qui, sous la direction de son supérieur et directeur, le P. Charles Laurent, affronte bien des tempêtes internes : à peine sur place, la mécanique se remet en place et à peine est-il parti, elle se détraque, selon ses propres expressions. Lui-même qui traverse la crise financière du collège de Nîmes dans les années 1856-1857 préfère replier le noviciat dans ce havre de paix que constitue une petite dépendance du couvent d’Auteuil, rue Eymès. Picard, jeune prêtre, y fait l’expérience du supériorat, après ses premières armes romaines.

En 1860, une autre solution est trouvée : le Frère Vincent de Paul Bailly, alors novice, doit se rendre au chevet de son père mourant. Il découvre dans le quartier François Ier une déchiqueture de terrain à bâtir. L’offre en est faite au P. d’Alzon en novembre 1860 ; le Cardinal Morlot approuve le choix du lieu par la Congrégation en décembre de la même année. On y élève une très modeste bicoque en 1861 et le 23 février 1862 la chapelle étant bénite, les religieux y célèbrent la messe pour la première fois. Ce sont là les très humbles débuts de la chapelle Notre-Dame de Salut appelés à de vigoureux développements. Prédication, ministère de la confession et de la direction spirituelle vont faire du modeste Pernet un nouveau fondateur de congrégation à l’Assomption en 1865. Picard et Vincent de Paul Bailly vont eux saisir d’autres enjeux après 1870 dans le contexte de la multiplication des œuvres publiques populaires autour de trois axes : les pèlerinages, la presse, les congrès ou rassemblements.

« M. Hippolyte(1) m’a écrit hier pour me parler d’un local, qui, d’après tout ce qu’il m’en dit, me paraît très convenable(2). Mais, comme il s’agissait d’une dernière et solennelle décision, j’ai voulu attendre au moins une nuit. J’ai fait prier nos Frères, je viens de dire la messe, j’ai réuni le conseil des sept (3), et, après un dernier vote, il a été décidé à l’unanimité que nous irons en avant. Nous irons donc au nom de Notre- Seigneur et de la Sainte Vierge. Il ne s’agit plus que de traiter les questions de détail, mais pour cela, vous savez avec quelle confiance je m’en rapporte à vous.

Voici seulement une observation. Je voudrais que la maison fut louée sous le nom de M. l’abbé Charles Laurent (4), prêtre du diocèse de Nîmes, licencié ès lettres. Pourriez-vous, en attendant qu’il arrive, contracter pour lui ? Ce serait une garantie pour le propriétaire, mais le pouvezvous ? Quant à moi, il serait très important que mon nom ne parût pas, à cause de ma famille qui va jeter les hauts cris (5). Je désire que la maison soit sous le vocable de saint Charles et s’ouvre le 4 novembre (6). Je trouverais des inconvénients à ce que nous eussions à Paris le même nom que vous, du premier coup. L’idée de saint Charles s’est présentée à moi tout à l’heure au moment de l’élévation. Ne pensez-vous pas que l’on ferait bien de faire prévenir M. Caire de Saint-Philippe du Roule (7) ? Je pense que nous sommes sur sa paroisse. Voulez-vous en dire quelque chose à l’abbé Sibour (8) ? Dois-je écrire sur le champ à l’archevêque ? Il me semble que sept maîtres suffiront (9). Voulez-vous avoir les noms ? Messieurs Laurent, directeur ; Cardenne, économe; Légier, surveillant ; Tissot, professeur de sixième ; Blanchet, professeur de septième(10). Reste à trouver un professeur de huitième et de neuvième, mais ce ne sera pas difficile. Pensez-vous qu’il faille commencer avant le 4 novembre ? J’y verrais des difficultés. Je voudrais bien pouvoir garder Messieurs Laurent et Cardenne jusqu’au 1er octobre ; un mois suffirait pour les arrangements, surtout si vous aviez l’extrême bonté de faire faire quelques réparations.

Je ne voudrais pas de classes sur la rue, j’aimerais mieux en établir au premier. Hippolyte me parle d’une pièce donnant sur la rue. N’en pourrait-on pas faire un parloir ? Il faudrait peut-être arranger cellelà un peu plus proprement. Tout doit être très simple, et je ne vois pas, après tout, pourquoi cette différence. Il me semble que les objets de literie pourront s’acheter plus tard, mais vous êtes plus experte que nous en ces matières. On attend ma lettre. En résumé, louez et traitez, comme vous l’entendrez. Je ne vous parle que de nous. Vous me le pardonnerez, n’est-ce pas?

Voici une feuille des conditions, voyez si elle vous convient. On y changera le prix de pension, etc. »

Lettre à M. Marie-Eugénie de Jésus,
Nîmes, le 4 juillet 1851,
é dit. P.T., t. I., p. 53-54 PREMIÈRE FONDATION À PARIS

(1) Saugrain Hippolyte, normand d’Ecquetot (1822-1905). Durant sa jeunesse, il a travaillé à Paris comme commis dans une maison de commerce. Son portrait a été réalisé par le P. Polyeucte Guissard, Portraits assomptionnistes, p. 3-13.
(2) Il y a toutes les raisons de penser qu’il s’agit du futur pensionnat de l’Assomption au n° 234 du Faubourg Saint-Honoré, local loué, que la tradition situe au niveau de l’actuel couvent dominicain parisien de l’Annonciation, n° 222.
(3) Le Conseil des Sept en 1851 compte, outre le P. d’Alzon, le P. Henri Brun, les Frères Victor Cardenne, Hippolyte Saugrain, l’abbé Elphège Tissot et les deux laïcs Germer-Durand et Monnier.
(4) C’est explicitement ce que mentionne l’inscription de cette pension libre dans l’officiel Almanach impérial de 1853. On y remarque que le quartier en compte beaucoup.
(5) La famille d’Alzon est déjà très inquiète de l’endettement du P. Emmanuel pour le collège de Nîmes.
(6) Au calendrier romain, jour de la fête de saint Charles Borromée (1538-1584).
(7) L’abbé André-Antoine Caire, né en 1797 à Marseille, chanoine de Paris en 1849, a effectivement é té curé de la paroisse Saint-Philippe du Roule à Paris, avant de devenir vicaire général d’Amiens. Il est décédé en 1856. Mais, d’après les archives de l’archevêché de Paris, en 1851 serait en fonction le chanoine Jean-Hippolyte Ausoure (1793-1875).
(8) Pour les deux Sibour, voir page 33.
(9) Le pensionnat de Paris n’a toujours été au plus qu’un préceptorat développé, d’un maximum de 20 élèves.
(10) Identités à préciser : l’abbé Elzéar Blanchet n’est en fait qu’un clerc minoré de Nîmes, et Ernest- Gustave Légier est aussi déjà connu, grâce au Registre, comme surveillant au collège de Nîmes.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Sur le pensionnat de la rue du Faubourg Saint Honoré :

Sur la ville de Paris :

Sur les implantations des R.A. à Paris, de 1839 à 1900,
cf. le livre Origines de l’Assomption, Paris, 4 vol. (1898-19021).

Sur la résidence de la rue François Ier,
consulter Pages d’Archives, octobre 1956, n° 4.

Pour une lecture personnalisée :

  • Dans quel état d’esprit le P. d’Alzon signale-t-il la décision de fonder une communauté?
  • Mère Marie-Eugénie de Jésus est très impliquée par le P. d’Alzon, dans des questions internes à l’Assomption des hommes. Comment comprendstu cela ? L’immixtion de personnes externes à une communauté religieuse te paraît-elle une forme désirable de gouvernement communautaire ? Selon toi, quels avantages, quels risques ?
  • Pourquoi, à tes yeux, l’Assomption avait-elle un avantage à s’aventurer dans la capitale à cette date ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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