Anthologie

19 Au grand vent du large : mission et regards universels à l’Assomption

Nîmes, la Rome française, n’a restreint ni les horizons missionnaires du Fondateur de l’Assomption ni ses préoccupations d’ordre intellectuel. Cette lettre remarquable de 1851 à une religieuse en mission en Angleterre fixe déjà les objectifs très clairvoyants du P. d’Alzon dans une double direction : formé partiellement à Rome, le P. d’Alzon n’a pas oublié l’air du grand large auquel le convie le sens d’une Eglise universelle, sur le plan des idées mais aussi sur le plan de la pratique. Même s’il y a vécu de l’intérieur le drame mennaisien, même s’il a souffert du fait que dans la capitale géographique du monde catholique, les hommes aussi qui font la morale et les règles de la perfection conforment difficilement leur conduite à ce qu’ils prêchent, il ne perd pas de vue la leçon d’universalisme qu’il y a perçue.

Le premier objectif affiché consiste à jeter les bases à Nîmes d’une Université libre, à défaut d’être catholique, dont l’idée lui a été soufflée par Mgr Baines, vicaire apostolique en Angleterre, et qui a resurgi en lui au temps du concile provincial d’Avignon en 1849. Déjà, il le sait, quelque chose s’est cherché à Paris, à l’Ecole des Carmes; mais il veut pour sa part échapper à toute forme de main-mise ou de contrôle de type gallican sur ce genre d’entreprise qui inévitablement selon lui, irait prendre appui sur le césarisme pour se soustraire à l’influence ultramontaine. Le P. d’Alzon n’ignore pas en effet les tentatives nouées par le pouvoir impérial pour obtenir de Rome une bulle de provision canonique en faveur des facultés de théologie d’Etat qui privilégient les traditions gallicanes en faveur de l’autonomie épiscopale et du droit coutumier. Ainsi s’élabore son projet d’une Université qu’un jour il souhaitera placer sous le patronage de saint Augustin. Il recrute un professeur de dogme, l’abbé Bensa. Pour la formation théologique de ses religieux, il fera le choix de les envoyer dans les facultés romaines pour qu’ils y prennent les habitudes de pensée, de sentiment et de foi ultramontaines. Ainsi, en 1855 pour F. Picard, V. Galabert, R. Jourdan et M.-J. Lévy.

Le second objectif est sans doute avivé chez le P. d’Alzon par l’expérience missionnaire que vivent les Religieuses de l’Assomption : depuis 1849, elles ont essaimé aux antipodes, au sud de l’Afrique, au Cap, et en 1850 en Angleterre, à Richmond. Rude expérience missionnaire que ces deux départs du berceau français, mais aussi quel meilleur horizon universel aux yeux de celui qui entend placer sa Congrégation dans l’orbite universelle de l’autorité romaine et non sous le joug de l’autorité épiscopale! L’Assomption des hommes encore trop restreinte attend son heure, mais sa trajectoire est définie :

« Si j’ai autant tardé à vous répondre, c’est que depuis longtemps déjà j’ai été bien souffrant, et ne voulant pas vous écrire quelques lignes seulement, en échange de votre bonne et longue lettre, j’ai voulu attendre que les forces me fussent un peu revenues pour causer tout à l’aise avec vous. Laissez-moi d’abord vous remercier de l’intérêt que vous portez à notre maison de Paris. Elle se forme très petitement, mais je ne m’en inquiète pas beaucoup, puisque nous avons commencé ici, à Nîmes, absolument de la même manière. Pour le prospectus anglais, si vous jugez à propos d’en faire un, arrangez-le absolument comme vous l’entendrez. Chaque peuple a sa manière propre, sous laquelle il faut lui présenter les choses, et je comprends très fort toutes ces différences et nuances. Ainsi, vous avez sur ce chapitre, pleins pouvoirs, et il n’est aucune main à qui je puisse les confier mieux qu’à vous pour me faire 105 AU GRAND VENT DU LARGE : venir des sujets d’Angleterre, si tant est que Dieu le veuille (1)…

Plus je réfléchis, plus je suis convaincu de la nécessité d’avoir pour chaque peuple des ouvriers évangéliques indigènes. J’en parlais, il y a quelques jours, avec le prieur d’une chartreuse (2), homme fort remarquable et qui me faisait absolument les mêmes réflexions pour les religieux de son Ordre. Si donc vous voulez vous servir des religieux assomptionnistes, il faut que vous les choisissiez et que vous nous les envoyiez, en attendant que nous ayons un noviciat en Angleterre(3) ; ce qui ne peut avoir lieu de très longtemps. Je vous avoue pourtant que, selon moi, vous devez désirer d’avoir pour aides et appuis des hommes formés dans le même esprit que vous, qui vous feraient avancer dans l’esprit de vos règles, parce qu’ils les connaîtraient mieux, et qui également recevraient des religieuses une très heureuse influence. Resterait toujours à fixer certaines limites pour éviter certains inconvénients, des empiètements et même des abus ; mais ce serait, je pense, traité d’avance, et je dois même vous avouer que c’est une des questions qui me préoccupent le plus dans nos futurs rapports (4).

Les petites croix qui résultent pour vous des mille petites discussions entre vos Pères ne m’étonnent point. C’est là le triste côté de la nature humaine ; son poids se fait toujours plus sentir. Cela prouve après tout que ce ne sont pas les hommes qui ont fait la morale et les règles de la perfection, et qu’elles viennent de plus haut, puisqu’ils savent si difficilement conformer leur conduite à ce qu’ils prêchent. C’est fort triste ; Dieu le permet, afin de nous apprendre à ne nous appuyer que sur lui. Je vous trouve bien heureuse de pouvoir faire quelque bien à vos pauvres protestants ; Ici, il n’y a pas moyen de les aborder, mais Dieu semble avoir quelques vues miséricordieuses sur eux. Les gens riches ont peur et reviennent volontiers à des idées d’autorité. Le peuple s’en va vers ce qu’il y a de plus foncé en fait de rouge. Mais peut-être estce un moyen, terrible sans doute, de les séparer de l’influence de leurs ministres et de l’esprit de secte. Plus tard, des saints pourront plus aisément agir sur ces tristes masses. Oh! S’il plaisait à Dieu de nous envoyer bientôt des hommes apostoliques !...

Priez beaucoup pour l’Assomption de Nîmes. Je désire y établir une Ecole normale supérieure, et même cette œuvre va commencer sous très peu de temps. Nous aurons tout d’abord quatre professeurs, puis un plus grand nombre, s’il est nécessaire. Je commence, ainsi que je vous l’ai dit, un cours de théologie dans la maison. Je voudrais faire là comme le noyau d’une Université catholique, mais d’une Université qui ne relevât que de Rome. Peu à peu, il faut espérer que nous en viendrons à bout. Parmi nos enfants, il se manifeste un très grand nombre de vocations pour les missions étrangères, et peut-être est-ce là une des causes qui attireront le plus de bénédictions de Dieu sur nous… »

Lettre à Sœur Thérèse-Emmanuel O’Neill (5),
Nîmes, 13 septembre 1851,
d’après édit. P.T., t. I, p. 80-83.

(1) Le premier religieux A. A. de langue anglaise est le P. Edmund O’Donnell (1796-1869).
(2) En clair, le prieur de la chartreuse de Valbonne, rétablie en 1836, Dom Augustin Dussap (1803- 1864).
(3) Un noviciat A.A. est ouvert à Nottingham, le 20 juin 1941, transféré à Capenor en 1948, après la constitution de la province d’Angleterre (1946-2000),
(4) Le P. d’Alzon a toujours dit sa préférence pour de libres relations d’amitié, au lieu de liens d’autorité cf. chap. 47 Relations inter-Assomption.
(5) Cette religieuse irlandaise R.A. (1817-1888) est la supérieure fondatrice à Richmond (Angleterre).


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Claude Maréchal, Mission sans frontière, Lettre n° 10, juin 1995, 23 pages. Chapitre général 1999, Passionnés de Dieu pour un siècle nouveau.

Actes du colloque de l’aventure missionnaire de l’Assomption Lyon 2000, Rome 2003.

Lucien Guissard, Les Assomptionnistes d’hier à aujourd’hui, Bayard / Le Centurion, 1999,172 pages.

Mémoire Assomptionniste, Ecrits au fil des ans 1850-2000, édit. Du Bugey, 2000, 181 pages.

Pierre Touveneraud, L’Apostolat à l’Assomption 1945-1973, pro manuscripto, 22 pages. Session assomptionniste, Rome, 1997 (ligne de formation intellectuelle et études spécialisées).

Pour une lecture personnalisée :

  • Existe-t-il une politique intellectuelle à l’Assomption ? Comment la définirais- tu ?
  • Par quelles initiatives le P. d’Alzon a-t-il manifesté ses choix d’une formation doctrinale typée à l’Assomption ?
  • L’émergence d’une formation de congrégation internationale a-t-elle eu des commencements au temps du P. d’Alzon ? Lesquels ?
  • L’aventure missionnaire de l’Assomption s’est-elle inspirée de ces fortes convictions du P. d’Alzon ? A quels moments ? Pourquoi, à ton avis ?

 

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