20 Sur la vague ultramontaine
On ne saurait comprendre l’insertion du P. d’Alzon dans le contexte ecclésial de son temps sans son engagement ultramontain, courant très justement défini comme fraction de l’Eglise, ayant les yeux tournés par-delà les monts alpins, c’est-à-dire Rome. Mais si l’ultramontanisme unit dans l’adhésion au pape et d’une façon imagée aux trois symboles du blanc (hostie, soutane papale, la Vierge), il ne comporte pas moins une variété de nuances entre ultramontains intransigeants dont le P. d’Alzon, et ultramontains modérés. Les historiens distinguent la montée de ce courant, de Pie VII figure du pape martyr à Pie IX celle du pape prisonnier ; ils en perçoivent le nœud dans l’imbroglio de la question romaine qui transforme peu à peu les Etats pontificaux en une peau de chagrin du fait de l’unification italienne ; ils en décrivent l’apogée au concile de Vatican I qui proclame la primauté et l’infaillibilité pontificale, signant le coup de grâce du gallicanisme. Ils mettent en relief ses différentes tonalités et ses champs d’expression : la querelle scolaire, la liturgie, l’enseignement donné dans les séminaires, les formes de dévotion et les accents spirituels. Ils savent enfin en dégager les véritables enjeux : le paroxysme d’un catholicisme d’autorité, la stigmatisation des ennemis supposés de l’intérieur (libéraux, gallicans, hérétiques, schismatiques) et ceux affichés de l’extérieur (anticléricaux, francs-maçons, rationalistes). Les pointes antilibérales et intransigeantes de ce catholicisme ultramontain développent ainsi des mentalités et des conduites passionnelles qui donnent de l’Eglise l’image d’une forteresse assiégée. On connaît bien les penseurs qui l’alimentent : du courant contre-révolutionnaire des Bonald et Maistre, à celui évolutif de Lamennais, chantre du pouvoir temporel des papes, à la verve du journaliste Louis Veuillot dont la feuille, l’Univers, enflamme les presbytères, tout concourt à faire dégénérer en querelles d’écoles explosives les moindres velléités d’autonomie ou d’affirmation de tradition nationale. Ses mots d’ordre extrêmes sont : centralisation, latinisation, romanisation, absolutisme du pouvoir papal. Mais le prix à payer pour l’Eglise, serrée ou soudée doctrinalement dans le Syllabus, est lourd puisqu’elle est ainsi acculée à une marche à contre-courant de son siècle. L’imprégnation du P. d’Alzon est très forte. Les signes en sont multiples et éclatants : pas moins de 9 séjours à Rome, de nombreuses audiences tant publiques que privées en tête-à-tête avec le pape, la recherche constante des avis et des indults de Rome. Mais on aurait tort de croire qu’elle soit superficielle puisqu’elle touche aux trois pôles essentiels de sa spiritualité : aimer le Christ, Marie et l’Eglise, d’où découlent des accents dévotionnels typés, eucharistiques, ecclésiologiques et mariaux.
« Monseigneur,
J’ai eu, hier soir, une longue audience du Pape (1). Je pense vous faire plaisir en vous la racontant. Seulement, je tiens à ce que vous me renvoyiez à Nîmes cette lettre ; je ne suis pas bien vigoureux et je ne veux pas écrire deux fois la relation de ce qui s’est passé. Je fus reçu à 9 h du soir. Le Pape avait sur son bureau une demande que je lui avais fait porter, la veille, par Mgr de Ségur (2) au sujet des Religieuses de l’Assomption. J’en substituai une autre à la première, et le Pape, en la lisant, vit votre nom parmi ceux des évêques qui avaient é crit en faveur de ces Dames : « Ah! l’Evêque de Montauban, dit-il ; c’est un très bon évêque ». Je me permis de lui dire aussitôt que vous étiez l’évêque de France que j’estimais le plus : « Oui, dit le Pape, quand il est venu ici, j’ai admiré sa gravité, sa prudence ; j’ai été très content de lui ». Je dus lui parler un instant après d’une affaire de reliques, où se trouve mêlé l’archevêque de Toulouse (3) : « Ah! pour celui-là, dit-il, je ne l’aime pas autant que l’évêque de Montauban ». L’évêque de Nîmes voulait que le Pape écrivît à Mgr Mioland. (Mille excuses pour ce pâté d’encre, je ne recommencerai pas), le Pape n’a pas voulu. Du reste Fioramonti (4), à qui j’en ai parlé, m’avait dit en effet qu’ils n’étaient point bien ensemble. Après ces petits préliminaires réglés, je lui demandai la permission de lui ouvrir mon cœur sur l’état de la France. « Très volontiers, repritil ; parlez tout à votre aise ». Je commençai à lui dire ce que vous et moi nous savons :
1° Que les gallicans se mettent à lever la tête.
2° Que le gouvernement les y encourageait (5).
3° Que la belle position créée par Fornari (6) au nonce en France (7) se perdait tous les jours.
Il fut entièrement de mon avis… ».
Lettre à Mgr Doney (8), évêque de Montauban,
Rome,
le 31 mai 1855
d’après édit. P.T., t. I,
P. 550-554.
(1) Pie IX (1792-1878), élu pape en 1846, promu au rang des bienheureux,
en tandem avec Jean
XXIII par la grâce romaine en octobre 2000. Ce fut sans doute le
pape le plus anti-libéral de l’histoire.
Il existe de très nombreuses biographies sur ce pape, mais de valeur
très inégale. Le dernier
volume, bien documenté, dû à Roger Aubert, de la collection
Histoire de l’Eglise de Fliche et Martin,
lui est consacré (réédit. 1971). Voir également
les études en italien de Martina, Crocella et Croce.
(2)
Mgr Louis Gaston, Adrien de Ségur (1820-1881), fils de la célèbre
comtesse, prélat aveugle (1854),
auteur de nombreuses brochures, pourvoyeur des séminaires et président
de l’Association de Saint-
François de Sales.
(3) Mgr Jean-Marie Mioland (1788-1859), nommé coadjuteur de Toulouse
en 1849, successeur de
plein droit en 1851.
(4) Mgr Domenico Fioramonti, à l’époque secrétaire
particulier du Pape Pie IX.
(5) Est particulièrement visé le ministre des Cultes de Napoléon
III, Hippolyte Fortoul (1811-1856)
que le P. d’Alzon a connu à la Faculté de droit à Paris
en 1829. Journaliste, puis universitaire, il entame
une carrière politique à partir de 1849. Fortoul est choisi
comme ministre de l’Instruction publique
et des cultes après le coup d’Etat de décembre 1851,
au moment même d’ailleurs où le P. d’Alzon
n’est pas reconduit comme membre du Conseil Supérieur de l’Instruction
Publique (1852). Fortoul
cherche à modérer l’influence de l’Eglise par
le contrôle des nominations épiscopales et une application
plus restrictive des dispositions de la loi Falloux.
(6) Cardinal Raffaele Fornari (1788-1854), nonce à Bruxelles de
1838 à 1842,
puis à Paris de 1842
à
1850, cardinal de curie à Rome à partir de 1850 jusqu’à sa
mort. (Cf. article dans D.H.G.E., tome
17, col.1095-1107.
(7) Cardinal Carlo Sacconi (1808-1889), nommé nonce à Paris à la
succession de Fornari, jusqu’à son
é
lévation au cardinalat en 1861.
(8) Mgr Jean-Marie Doney (1794-1871) est un ancien mennaisien, élevé à l’épiscopat
en 1844.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Sur
les personnages cités du Second Empire,
Histoire
du Christianisme, t. XII (1830-1914), Desclée,
1995, 1172 pages.
Austin Gough, Paris
and Rome. The gallican Church and the ultramontane compaign 1848-1853, 1986 (traduction française édit. De l’Atelier,
Paris, 1996, 319 pages).
Sur
un point chaud des controverses entre gallicans et ultramontains :
Daniel Moulinet, Les classiques païens dans les collèges
catholiques ? Cerf,
1995, 485 pages, dans coll. Histoire religieuse de la France.
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