Anthologie

21 D’Alzon à Lamalou, l’épreuve de santé

La station thermale de Lamalou-les-Bains, bâtie le long de la rive droite du Bitoulet, dans un gracieux vallon des Cévennes méridionales (Hérault), évoque les treize séjours que le P. d’Alzon y a effectués, suite à la menace d’hémiplégie et de congestion cérébrale qui l’a frappé le 19 mai 1854. On a dit avec raison, après le P. Athanase Sage, que cette date marque un véritable tournant spirituel dans la vie d’Emmanuel d’Alzon, jusque-là presque submergé par les mille tourments d’une forme d’apostolat hyper-actif.

Certes, Lamalou n’est ni le premier ni le seul centre thermal qu’ait connu le P. d’Alzon : il a fréquenté et fréquentera Eaux-Bonnes (Pyrénées- Atlantiques, 1847), Vichy (Allier, 1854), Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées, 1868, 1874), mais Lamalou reste un haut lieu de la spiritualité alzonienne où ont été é crits des textes majeurs : l’Examen raisonné des Adoratrices, la Méditation sur le Crucifix ou l’Ami de tous les jours, le Directoire enfin, d’abord écrit pour les Religieuses de l’Assomption, retravaillé ensuite pour les Religieux. De Lamalou sont parties nombre de correspondances qui rendent compte du profit spirituel que le Fondateur, contraint à se soigner, a su tirer de son épreuve de santé. N’écrit-il pas par exemple que Dieu ne nous ôte les forces que pour mieux nous forcer à prier. Dans ses bagages déballés à l’Hôtel de Bains où il prend pension, figurent l’Imitation de Jésus- Christ et le Nouveau Testament, lus et médités sans cesse. En 1858, il confie à son ami, le Docteur Jean- Léon Privat (1810-1897), médecininspecteur des lieux de 1849 à 1881, l’intention de faire édifier à côté du centre des soins une chapelle pour remplacer un lieu de culte trop exigu, la construction de l’église paroissiale ne datant que de 1893. Vingt ans plus tard, ce projet aboutit lors de la mise en chantier de l’ensemble hospitalier du Docteur Privat, dont la chapelle Notre-Dame de Pitié, en pierre de Beaucaire, est le premier édifice. Le P. d’Alzon voulut alors fournir l’autel Saint Joseph de la chapelle dédiée à N.D. de Pitié. Le docteur Privat écrit : « En retournant à Lamalou en 1879, après plusieurs années, mon cher ami d’Alzon trouva une chapelle bâtie sur le terrain en question. Il leva les yeux au ciel, une grosse larme s’échappa de ses paupières et il serra affectueusement ma main en y glissant une obole ».

Ce petit village de l’Hérault, devenu station thermale, ne comptait encore que 750 habitants en 1880, mais sa notoriété dans le monde médical était faite. C’est de là qu’est adressée le 21 juin 1857, aux Adoratrices du Saint-Sacrement la méditation sur le Crucifix, reproduite sous le titre de l’Ami de tous les jours, qui a ému et réconforté tant de malheureux et de malades et raffermi d’innombrables cœurs.

Pour Clémentine (1) Lamalou, vers le 23 mai 1856

« Ma chère enfant,

Si vous saviez combien votre exactitude à m’écrire me touche ! Aussi, sachez quelle réception je fais à vos lettres. Hier, je reçus la vôtre au moment du déjeuner. Vite, je regardai ce que vous me dites de Juliette (2), et quand je fus rassuré, je mis votre lettre dans ma poche, je déjeunai (affaire des plus importantes aux eaux) et je partis pour une course solitaire. J’avais marché depuis près de trois heures, je voulais arriver au sommet d’une montagne et je n’étais qu’au bas. Je demandai à des bûcherons le plus court du chemin. Ils m’indiquèrent une espèce d’allée taillée au milieu des bois sur une montagne à pic. Je commençai une véritable escalade. Je ne pouvais guère faire vingt-cinq pas sans me reposer ; mes bas se perçaient, ma soutane se déchirait. Arrivé au milieu du chemin, je regardais en bas : il était plus difficile de descendre que de monter. Or, je tirai la langue et les forces m’abandonnaient pour aller plus avant. Je m’assis, comme je pus, derrière un petit chêne vert et je lus votre lettre.

Ce chemin où je m’arrêtais si souvent, où je faisais si fort la grimace pour avancer, me fit faire des réflexions, et je ne puis vous dire quelle immense compassion j’eus de vos hésitations passées. Je me mis à offrir les pierres qui roulaient sous mes pas, le soleil qui me brûlait, pour votre persévérance. Si vous saviez toutes les bonnes résolutions que je pris à votre endroit, et la patience que je me promis de vous inspirer, quand vous ne vous trouveriez pas en train ! Je pris bien quelque chose de mes fatigues à l’intention de Juliette et de nos deux saintes Hélène(3), et, en aussi bonne compagnie, je finis mon excursion, avec l’aide de Dieu et de saint Michel, dont je visitai un ermitage (4).

Ceci est pour vous encourager à m’écrire. Je voudrais que cette lettre vous donne autant de force morale que la vôtre me donne de forces physiques. Adieu mon enfant. Tout vôtre en Notre-Seigneur. E. d’Alzon ».

E. d’Alzon à Mlle Clémentine Chassanis,
mai 1856,
d’après Lettres d’Alzon, édit. P.T., t. II, p. 84

(1) Clémentine Chassanis est en 1856 une jeune fille de la société nîmoise, ancienne élève de l’Institution des Dames de Saint-Maur, dont elle est même devenue présidente de l’Association du même nom, Place de la Calade, membre également de l’Association des Enfants de Marie. Le P. d’Alzon pense à elle pour former le groupe des Adoratrices du Saint-Sacrement.
(2) Juliette Combié, autre figure bien connue des anciennes élèves de Saint-Maur, déjà membre du Tiers-Ordre féminin de l’Assomption à Nîmes, est une dirigée du P. d’Alzon dont il connaît et apprécie la famille : les parents Jean-Emile Combié et Mme Amélie née Lavandet de Lafigère, et leurs quatre enfants : Juliette, Delphine devenue Mme Emile Doumet, puis Petite Sœur de l’Assomption, sous le nom de Sœur Marie-Catherine du Précieux Sang, Emile Doumet fils, deviendra le P. Paul-François,Assomptionniste (1857-1905) et sa sœur Amélie, (1852-1921), s’est faite Religieuse de l’Assomption, future Mère Marie-Catherine de l’Enfant-Jésus, éphémère troisième supérieure générale R.A. Quant à Blanche Doumet, belle-sœur de Delphine, elle fit un court essai de vie religieuse chez lez Oblates en 1866 sous le nom de Sœur Emmanuel-Madeleine.
(3) Hélène Rouvier, future Adoratrice, et Sœur Sainte-Hélène, Sœur de Saint-Maur ou de l’Enfant- Jésus du Bhx N. Barré, née Marguerite Chalvet (1809-1874).
(4) Ermitage Saint-Michel, à 448 m d’altitude, avec chapelle romane et vestiges de remparts d’une forteresse médiévale qu’aurait détruite Simon de Montfort. Autres visites à proximité : Saint-Pierre de Rèdes, Capimont.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Le sens chrétien de la souffrance alimente une réflexion récursive depuis le mystère du Calvaire. On se souvient du mot de Claudel : « Le Christ n’a pas disserté sur la souffrance, mais a pris sa croix et s’est laissé clouer. » De nombreuses pages d’auteurs spirituels, bien souvent à partir de leur propre expérience, évoquent avec d’infinies variétés et sensibilités, cet aspect obscur ou scandaleux de la condition humaine qui est aussi une é preuve pour la foi des croyants.

Georges Tavard, le Père d’Alzon et la Croix de Jésus, les lettres aux Adoratrices, Rome, janvier 1992, 114 pages. André Favard, Le P. d’Alzon à Lamalou, A.T.L.P.1987, n° 52, p.8-9. Du même, Evocation sonore « Emmanuel d’Alzon à Lamalou » 1991.

Lire des témoignages de croyants et de religieux en responsabilité dans le monde de la santé : François Varillon, Denis Ledogar…

Pour une lecture personnalisée :

  • As-tu déjà fait l’expérience de la maladie. T’a-t-elle refermé sur toi ou t’a-t-elle permis de t’ouvrir à des réalités, des situations, des personnes nouvelles ?
  • La maladie a-t-elle éprouvé ta foi, l’a-t-elle renforcée ou renouvelée ? Quelque chose dans ta vie en a-t-il été changé ? La prière des autres t’at- elle soutenu dans l’épreuve de ta maladie ?
  • Quels sentiments éveillent en toi les souvenirs ou les rencontres de personnes malades, diminuées, souffrantes ? A quelles conditions, les lieux médicalisés peuvent-ils être selon toi, des lieux d’annonce et de témoignage de la foi chrétienne ?

 

Page précédente

Retour au sommaire Page suivante

 Page réalisée par D. Remiot

Retour à la page d'accueil "les Ecrits d'Emmanuel d'Alzon"