Anthologie

22 Honore ton père et ta mère

Cette prescription de l’Evangile (Mt 19,19) qui n’est qu’une reprise du Décalogue mosaïque (Ex 20,12) a trouvé dans la vie d’Emmanuel d’Alzon une force d’actualisation personnelle et communautaire. Le P. d’Alzon fut toujours proche des siens, dans les heures difficiles de l’existence : ne se rend-il pas à Turin en 1844 au chevet de son beau-frère, Anatole de Puységur? Ne se reproche-t-il pas de n’être pas encore allé prier sur la tombe de sa seconde nièce, Marthe de Puységur, décédée accidentellement à Lavagnac en 1845? La mort de ses deux sœurs, Augustine en juillet 1860 et Marie-Françoise en avril 1869, lui inspire des sentiments pleins d’émotion : « Je suis venu demander du silence à ces lieux que remplit le souvenir de ma sœur Augustine. Je vais sans cesse la demander à sa chambre qui ne me la rendra pas; à la chapelle, je vais m’asseoir aux places qu’elle occupait d’ordinaire ». Ou encore : « J’ai accompagné ma chère Marie à sa dernière demeure, et maintenant, à chaque instant, je crois la retrouver au salon, à la chapelle, dans les corridors, dans les allées. Je sais où est sa dépouille, j’espère que son âme est au ciel ». Emmanuel d’Alzon fut pour ses propres parents vieillissant un modèle d’attention filiale, les visitant à Lavagnac, et se préoccupant de leurs vieux jours. Il veilla Mme d’Alzon jusqu’à ses derniers instants, gravement handicapée après sa chute dans l’escalier de sa résidence à Montpellier. Une gardemalade, la « fameuse » Pauline dite de Lavagnac, aujourd’hui identifiée : Pauline Sagnier, prit soin jusqu’à la fin de M. d’Alzon, nonagénaire (1864). S’il est vrai que les obligations de la vie sacerdotale et religieuse, demandent aux religieux, détachement, mobilité et distance d’avec leur milieu parental, il n’en reste pas moins pour eux comme un devoir filial de participer, selon leurs moyens, à des formes d’accompagnement familial. Les instances de la vie religieuse peuvent permettre de concilier, après concertation, à la fois les impératifs de la vie apostolique et les charges qui résultent de telle ou telle circonstance du milieu naturel. A preuve, cette réponse très humaine du P. d’Alzon au frère Etienne Pernet en 1856, pour une demande de secours en faveur de la mère de ce religieux, alors veuve, âgée, malade et sans grandes ressources. Le futur cofondateur des Petites Sœurs de l’Assomption en 1865, né d’une famille modeste et laborieuse, éprouvait alors dans sa chair ces tiraillements pénibles qui semblaient pouvoir mettre en cause la marche de sa vocation religieuse. Que faire en un tel cas pour satisfaire une obligation de conscience et ne pas se soustraire à ses devoirs de chef de famille, tout en préservant son choix de vie personnelle ? C’est à quoi répond simplement le P. d’Alzon :

« Mon cher enfant (1),

Je commence par vous demander pardon de ne pas vous avoir répondu plus tôt. C’est mon voyage aux eaux qui en est un peu cause. Je ne puis vous donner d’autre conseil que celui-ci : entendez-vous avec votre frère (2), pour faire l’un et l’autre une pension à votre mère (3), et laissezla retourner en Franche-Comté. Je vous avoue que je ne pense pas qu’elle puisse vivre longtemps hors de son pays. Il est impossible que vous sacrifiiez votre vocation, et je suis convaincu que Dieu bénira toujours la maison de ce que nous ferons pour votre mère. Votre frère peut, avec ses 1 500 F, faire quelque chose ; vous ferez du vôtre en prenant sur nos fonds. Du reste, vous pourrez consulter la supérieure (4).

Puisque je vous écris, je n’écrirai pas au P. Laurent (5). Voici ce qu’il faut lui dire. Lorsque j’espérais être à Paris au printemps, j’offris à l’évêque de Nîmes(6), de venir, pour le baptême impérial, à Auteuil ; j’espérais pouvoir l’y loger ; je prie le P. Laurent de s’entendre avec la Supérieure pour le loger quelque part. Je tiens absolument à établir que l’évêque a logé cette fois chez nous, à Auteuil ou à Clichy. Que l’on s’arrange comme on pourra, mais si vous saviez quel effet cela produira à Nîmes, vous comprendriez pourquoi j’y tiens tant.

On m’assure que les eaux me font un bien infini, et je n’en serais pas étonné. Adieu, cher ami. Tout à vous et aux nôtres.

E. d’Alzon

Réponse le plus tôt possible pour l’affaire de l’évêque. Le P. Laurent ferait un chef d’œuvre, si c’est à Clichy qu’il doit recevoir l’évêque, de lui écrire immédiatement, après s’être entendu avec la Supérieure, qui lui écrivait, s’il doit aller à Auteuil. Si l’évêque va à Auteuil, je voudrais que M. Gourju (7) lui en fit les honneurs. Je compte sur son amitié pour moi et je réclame ce service. »

Lettre du P. d’Alzon au Frère Etienne Pernet,
Lamalou, 2 juin 1856,
é dition P.T., tome II, p. 91-92

(1) Claude-Etienne Pernet, né à Vellexon (Haute-Saône) le 23 juillet 1823, est alors âgé de 33 ans. L’appellation « mon cher enfant » est à la fois signe d’une affection toute paternelle de la part du P. d’Alzon et d’une relation de confiance filiale, de la part du jeune homme.
(2) Etienne Pernet se trouve être l’aîné d’une famille de 4 enfants : il précède Jean-François, né en 1826 (en 1856 : marié dès 1854 à Jeanne-Pierre Charles et agent de police à Paris). Leur enfant, Etienne-Eugène, né hors mariage à Vellexon en novembre 1848, est déjà mort en octobre 1854 à Paris. Cette première épouse décédée en février 1863, Jean-François se marie en secondes noces avec Mlle Marie-Elisabeth Petit en 1868 ; puis autres frères et sœurs du P Pernet, Marguerite, née en 1829 et Simon né en 1838, ce dernier infirme à vie par suite d’une coxalgie.
(3) Madame Claude-Louis Pernet, née Madeleine Cordelet, est veuve depuis le 1er juillet 1838. Son mari, simple manœuvre, n’a pas laissé de biens pour élever la famille. Mme Pernet souffre en outre de diabète depuis 1853 et est venue implorer secours à Paris. Elle meurt en 1857.
(4) La « supérieure » désigne en général dans la correspondance du P. d’Alzon, Mère Marie-Eugénie de Jésus laquelle connaît personnellement le Frère Etienne Pernet. C’est elle en effet qui l’a adressé au P. d’Alzon en mai-juin 1849.
(5) Le P. Charles Laurent (1821-1895) est en 1856 le supérieur de la communauté et du collège de Clichy-la-Garenne, au nord-ouest de Paris.
(6) Le P. d’Alzon, alors en cure d’eaux à Lamalou, se préoccupe de loger à Paris l’évêque de Nîmes, depuis 1855 Mgr Henri Plantier, soit dans une dépendance d’Auteuil, prévue pour être le futur noviciat des Assomptionnistes, soit à Clichy. Il attache une grande importance à ce service parce que Mgr Plantier se déclare à son endroit comme un véritable ami de l’Assomption.
(7) Clément Gourju, père d’Antonin, professeur de philosophie au collège de Clichy, puis principal à Roanne.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Le Code de Droit Canonique (1983) et la Règle de Vie de la Congrégation des Augustins de l’Assomption (1981) apportent-ils quelques critères de discernement dans la question des droits et devoirs d’un religieux à l’égard de sa famille? Un religieux est-il renvoyé sans autre solution à la voix de sa conscience personnelle ?

Le parcours humain et spirituel du P. Pernet est présenté dans de nombreuses publications, notamment Pages d’Archives, le P. Pernet, hier et aujourd’hui, Rome, avril 1966 ; Gaétan Bernoville, le Père Pernet, fondateur des Petites Sœurs de l’Assomption, 1944.

Raymond Courcy, La passion du Règne de Dieu, l’adaptation permanente du charisme des Petites Sœurs de l’Assomption, Cerf, 1997, 167 pages. Les Petites Sœurs de l’Assomption mettent en œuvre une banque informatique des écrits fondateurs (Pernet, Mère Fage).

Pour une lecture personnalisée :

  • Connais-tu personnellement de telles situations difficiles qui semblent compromettre un choix de vie personnel en fonction d’obligations familiales ?
  • Quelles solutions concrètes saurais-tu conseiller qui fassent droit, dans ce conflit de devoirs, à l’une et l’autre partie ?
  • Dans le conseil donné par le P. d’Alzon au Frère Pernet, qu’est-ce qui te paraît répondre à des points de vue à la fois humains et surnaturels ? La recherche de solutions immédiates, toujours plus ou moins obsédantes, n’obérerait-elle pas l’avenir ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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