23 Un héritier-fondateur du P. d’Alzon : le P. Victorin Galabert
Il n’est guère de pages de la première Assomption où ne soit é voquée la figure d’un des premiers fils spirituels du P. d’Alzon, le P. Victorin Galabert (1830-1885). Natif de l’Hérault, à Montbazin, et é tudiant en médecine obtient son doctorat en 1854 avec une thèse d’école intitulée Essai historique sur la variole. Un sermon du P. d’Alzon à l’Assomption de Nîmes où le jeune étudiant enseigne, le retourne à la façon d’Augustin et lui fait retrouver le chemin d’une ferveur religieuse qui a quitté sa famille. C’est malgré elle qu’il s’engage dans la vie religieuse, prenant l’habit assomptionniste le 8 décembre 1854. Le P. d’Alzon l’envoie se former à la théologie à Rome (1855-1858). Après un temps de professorat à Nîmes, le P. Galabert est l’homme choisi par le P. d’Alzon pour établir sa famille religieuse en Orient, sur les vagues indications ou désirs exprimés à Rome par Pie IX.
Dans l’esprit de Mgr Brunoni, c’est à Philippopoli en Thrace que l’Assomption peut concrètement trouver sa place selon une stratégie pontificale é laborée idéalement au Vatican et servie par les congrégations religieuses (Résurrectionnistes, Capucins, Lazaristes). On espère beaucoup des perspectives d’une communauté bulgare unie. Au printemps 1863, le P. d’Alzon va rejoindre le P. Galabert pour envisager de près les réalités et cerner les projets. En fait, on compte surtout sur le fondateur pour éponger les dettes de la délégation apostolique ! Très vite, ce dernier se rend compte qu’il est hors de question de fonder un séminaire pour le clergé bulgare de rite slave. Le P. Galabert, double docteur, s’assied au banc de ses é coliers, de modestes enfants pauvres, reçus à l’école Saint-André de Philippopoli, ouverte le 3 janvier 1864. Religieux modeste et fervent, doué et patient, il apprend le Bulgare, discerne de premières vocations autochtones et, à partir de 1865, devient le conseiller de Mgr Raphaël Popov (1830-1876). Compagnon de son évêque au quotidien, il sillonne avec lui le pays, griffonnant son journal de bord qui relève au jour le jour toutes les particularités de cette Bulgarie rurale vivant sous le joug turc et permettant à un siècle de distance de garder la mémoire et les images d’un passé révolu. Il pousse le fondateur à lui fournir des auxiliaires féminins : c’est l’origine de la Congrégation des Oblates (1865) ; confiant l’école Saint-André au P. Alexandre Chilier qui sera le créateur du futur collège Saint-Augustin (1884), le P. Galabert fixe le centre de la mission assomptionniste à Andrinople (1867). Pierre enfouie dans les fondations, œcuméniste avant l’heure, il épouse l’âme orientale d’un peuple qu’il apprend à aimer et qu’il sert à l’épuisement. Ce fils héritier du P. d’Alzon mérite pleinement l’épithète de fondateur.
« Vous êtes donc prêtre, mon enfant (1). Hier, au moment où vous receviez l’onction sacerdotale, je disais la messe pour vous. Je vous remercie de celle que vous direz demain pour moi. Que Notre Seigneur vous donne le zèle de sa maison (2) ! Vous savez que cet amour est le fond, la base, l’esprit de l’Assomption (3). J’ignore ce que je ferai de vous (4). Il est possible que je vous demande de rester encore un an à Rome (5), et, dans ce cas, il faudrait qu’à votre tour, vous y pussiez remplir les fonctions de supérieur, supposé que je dusse vous confier quelques étudiants. Il faut que vous vous appliquiez à beaucoup de régularité, d’esprit d’oraison, de force, de générosité, afin d’être un modèle des jeunes religieux (6). Il faut aussi que vous vous exerciez à beaucoup d’humilité, de douceur et de patience. Jetez sur tout cela, un peu moins de distraction, un peu plus de propreté, et les choses seront à merveille (7).
Je ne voudrais pas de ce que vous revinssiez de Rome sans le bonnet de docteur en droit canon. Je regrette que le P. Picard n’ait pas pu subir ses examens pour la théologie, mais il lui faut soigner sa santé. Dites à M. Barre que je le remercie bien de son souvenir (8). Je prie pour lui du fond du cœur. A Montpellier, plusieurs personnes m’assurent qu’il est attendu pour remplacer M. Soulas dans ses bonnes œuvres. Je ne puis croire à cette nouvelle. Le bon abbé Soulas a laissé sa Congrégation à des influences que M. Barre n’accepterait probablement pas.
Je suis à Lamalou pour un petit mois. Je voudrais vous apprendre des nouvelles, cela m’est impossible. Dieu permet que notre pauvre Assomption de Nîmes soit ballottée. Après avoir cru un moment pouvoir lui rendre la vie, voilà que tout semble fini ; mais, d’un autre côté, de bonnes espérances nous viennent d’ailleurs. Je refuse des collèges, des petits séminaires. Il faut croire que, si nous nous confiions absolument à Dieu, il saura bien tirer le bien du mal.
Quand le Pape revient-il à Rome? Adieu, mon cher enfant. Mille choses au P. Picard. Croyez que je vous suis bien attaché par le cœur.
E. D’Alzon
Que le Père Picard n’oublie pas les indulgences pour nous et les membres du T(iers)-O(rdre). Si sa santé exigeait son retour, laissez-le partir. Il faudra que nous l’employions l’an prochain. Ecrivez-moi les nouvelles de Rome. Les journaux ne disent pas tout ou disent fort tard ».
Lettre du P.
d’Alzon au P. Victorin Galabert,
Lamalou, 7 juin 1857,
d’après édit. P.T., tome II, p. 246-247
(1) Ordination sacerdotale à Rome, le 7 juin 1857.
(2) L’expression n’est-elle pas directement évangélique
(Jn 2,17) après avoir été psalmique (Ps 69,10)?
(3) On reconnaît dans cette formule lapidaire, une des pierres d’angle
de la spiritualité alzonienne
reproduite un peu partout : Règle de l’Assomption, Directoire…
(4) Le parcours apostolique du P. Galabert est connu : de 1858 à 1862,
il est professeur de sciences
naturelles au collège de Nîmes et, à la fin de l’année
1862, il est envoyé en mission en Orient, l’œuvre
de sa vie. Il meurt à Nîmes le 7 février 1885 d’une
congestion cérébrale, à 55 ans.
(5) De 1857 à 1858, à Rome, le P. Galabert collabore aux Analecta
juris Pontificii de l’abbé Chaillot.
(6) Ce passage explicite le contenu de l’exemplarité religieuse
selon le P. d’Alzon.
(7) Il est certain que le P. Galabert était assez distrait et oublieux.
La consigne de propreté est constante
chez le P. d’Alzon à l’endroit de ce religieux qui était
quand même du corps médical !
(8) Abbé Charles-François-Louis Barre (1814-1872).
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Plusieurs
notices ont été consacrées à la
mémoire du P. Victorin Galabert :
elles sont énumérées dans le tome II des Notices Biographiques,
tome II,
2000, p. 1190.
Les écrits conservés du P. Galabert ont été dactylographiés
dans les
années 1950 et forment une collection de 13 volumes, rassemblant 3795
pages (ACR). On peut les consulter sur CD.
En
1998, a paru à Sofia, grâce aux soins du P. Charles Monsch,
dans une
édition bilingue, franco-bulgare, le tome I du Journal du P. Galabert,
en Orient, correspondant aux années 1862-1866 ; en 2000, a paru le
tome II
(années 1867-1869). En préparation, un tome III, sélection
de lettres.
Le Centre d’Alzon vient de sortir un CD, intitulé Les écrits,
version bêta
1.0, contenant notamment la correspondance du P. Galabert.
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