24 Conseils à un jeune supérieur
Le service du supériorat ou de la « supériorité », selon l’expression du P. d’Alzon, est certainement une question essentielle dans la vie et l’animation des communautés d’une Congrégation. La vie religieuse, structurée de façon hiérarchique de la base à son centre ou sommet, fonctionne localement en autant de cellules démocratiques en temps habituel, si l’on entend par là le libre jeu, en une société organisée et volontaire, de personnes à la fois responsables et dépendantes dont le commun miroir de référence est la Règle. Le P. d’Alzon, avant de codifier les traits principaux du supériorat dans les Constitutions, en a fait lui-même l’expérience en sa double qualité de cadre ecclésial dans le diocèse de Nîmes et de fondateur de Congrégations religieuses.
L’Assomption des hommes ne forme dans le berceau du collège de Nîmes qu’une seule communauté jusqu’en 1851, date où est décidée la création d’une antenne parisienne au Faubourg de la rue Saint-Honoré à Paris (1851-1853), vite transférée à Clichy-la-Garenne (Hauts-de- Seine). Si l’on compte l’expérience de la colonie agricole et noviciat de Frères à Mireman, aux portes de Nîmes (1853-1857), puis celle du noviciat d’Auteuil dans une dépendance du couvent et de la propriété des Religieuses à Paris (1857-1858), enfin celle d’une communauté étudiante sporadique à Rome, Rethel figure au cinquième rang des formes communautaires de la première Assomption. A chaque fois, le P. d’Alzon s’ingénie à trouver dans les rangs de sa « petite œuvre » l’homme de foi et de bonne composition qui peut assumer la conduite d’un groupe, liée à celle d’une activité apostolique, tels Henri Brun à Mireman, Hippolyte Saugrain en second au collège de Nîmes, François Picard à Rome ou encore Charles Laurent à Paris. Il est intéressant de relever qu’au fil des générations, le service du supériorat a connu dans sa forme bien des évolutions, prises en compte d’ailleurs dans les différents textes législatifs de l’Assomption (Constitutions, Circulaires, Chapitres). Il suffit pour en être convaincu de comparer les articles qui y sont consacrés au supérieur d’une communauté locale, des origines jusqu’à l’actuelle Règle de Vie (Index, p. 122) ou encore dans le dernier livret en date, présenté par la Curie généralice : le supérieur local, suggestions pratiques pour l’animation, Rome, 1990.
Les plus beaux textes sont nés de la vie et ne l’inspirent qu’à partir d’expériences mûries au contact de situations propres où l’on retrouve permanence et mobilité des problèmes. Ecoutons le P. d’Alzon confier ce service du supériorat au jeune Père Picard en 1858 :
Cher ami (1), Lamalou, 10 septembre 1858
« Vous voilà donc bien définitivement supérieur de Rethel (2). Je vous laisse libre de prendre avec vous le P. Pernet (3) ou le P. Brun (4). Je vous engagerais pourtant à prendre le Père Brun, parce que sa santé vous dispensera de bien des fatigues. Il est convenu que, s’il vient, il fera une classe et vous aidera pour la discipline. Je vous ordonne d’avoir un soin particulier de la santé du P. Cusse(5). Si l’on ne vous donne pas de messes, vous me préviendrez. Je tâcherai de vous en faire dire. Renseignez-moi là-dessus.
Prenez les choses doucement. Le caractère champenois est, je crois, un peu lourd et froid. La franchise me semble le meilleur système. Empêchez le P. Brun de trop finasser. Allez à la bonne et faites-le aller bonnement. Ne montrez pas votre joie de passer ou de vous croire plus habile que les autres. Souvenez-vous qu’une administration moins bonne, mais qui sauvegarde l’affection, est mille fois préférable à une administration excellente qui se fait détester.
Puis, souvenez-vous que l’esprit de l’Assomption est l’amour de Notre-Seigneur, de la Sainte Vierge, sa mère, et de l’Eglise, son épouse (6). Voilà ce qu’il faut toujours avoir devant les yeux : Notre-Seigneur, la Sainte Vierge, l’Eglise. Si vous n’agissez que dans ce but, ce sera bientôt senti et l’on vous aimera comme il convient.
Si vous avez des ennuis, la pureté de votre mobile sera pour vous une suprême consolation. Si l’on vous désigne pour confesseur extraordinaire de nos Sœurs de Sedan(7), vous accepterez. Allez avec toute confiance avec le cardinal (8). Faites-vous un ami de l’abbé Hannesse(9), mais je crois savoir qu’il y a quelques tripotages intérieurs, dont vous devez vous tenir éloigné. Ne connaissez à l’archevêché que M. Hannesse et le cardinal. Vous serez poli et respectueux pour les autres, mais ne vous laissez prendre par personne.
Adieu, cher enfant. Que Notre-Seigneur et la Sainte Vierge vous protègent ! Je vous bénis du fond du cœur »
E. d’Alzon
E.
d’Alzon au P. François Picard,
septembre 1858,
d’après Lettres d’Alzon, édit. P.T.,
t. II, p. 512
(1) François Picard, né le 1er octobre 1831 à Saint-Gervasy
(Gard), achève donc sa 27e année. Novice
à
Noël 1850, profès perpétuel à Noël 1852, il
a été ordonné prêtre à Rome le 25 mai 1856
dans la
chapelle privée du cardinal-vicaire, comme le P. d’Alzon en
1834. Il exerce ensuite la charge de maître
de novices à Clichy-la-Garenne et d’aumônier du pensionnat
des Religieuses à Auteuil, à partir de
1857.
(2) Rethel est le nom d’une petite ville des Ardennes, dans le diocèse
de Reims, de quelque 7 000
habitants, où l’Assomption prend en charge à la rentrée
scolaire 1858 le collège Notre-Dame, fondé
en en 1854 par Mgr Gousset ; cet essai de direction ne va durer que trois
mois.
(3) C’est bien le P. Etienne Pernet qui accompagne le P. Picard à Rethel,
en qualité d’économe de la
communauté. Né en 1824, il vient d’être ordonné prêtre
avec le P. Hippolyte Saugrain, au Mans, par
Mgr Nanquette, le 3 avril 1858.
(4) Le P. Henri Brun (1821-1895) restera en fait au collège de Clichy-la-Garenne,
maintenu jusqu’en
1860.
(5) Le P. Eugène Cusse (1822-1866), prêtre le 18 septembre 1848,
est professeur de sciences.
(6) Une des premières attestations de ce qu’il sera convenu
d’appeler le « triple amour » à l’Assomption.
(7) La Fondation de Religieuses de l’Assomption à Sedan remonte à l’année
1854.
(8) Il s’agit du cardinal Thomas-Marie-Joseph Gousset (1792-1866), évêque
de Périgueux en 1835,
archevêque de Reims depuis mai 1840, cardinal en septembre 1850.
(9) Pierre-Napoléon Hannesse (1808-1889), secrétaire de l’archevêque
depuis 1843, vicaire général
en 1862.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Sur
le P. François Picard, consulter sa biographie écrite
par E. Lacoste
(Ernest Baudouy), Bonne Presse, 1932, 550 pages ou encore Pages d’Archives,
2e série, p. 17-44 ; 3e série, P. 177-243 et 249-414.
Le
P. Adrien Pépin, sous le pseudonyme de Paul Castel, a donné une
excellente
étude, Le P. Picard et le P. Vincent de Paul Bailly dans les luttes
de presse, Rome, 602 pages et le même, une Chronologie très
fouillée
de la
vie du P. Picard en 124 pages.
Sur
la brève expérience communautaire de Rethel, lire dans
Siméon
Vailhé, Vie du P. d’Alzon, tome II, p. 76-78.
Sur
les Supérieurs, du P. d’Alzon, Directoire, troisième
partie, chapitre II
(Ecrits Spirituels p. 86-87) ; Neuvième Circulaire (E.S. p. 272-273)
; Vingthuitième
et Trente-quatrième Méditation (E.S. p. 545-552, p. 593-600)
;
Conseils aux supérieurs, 1848 (E.S. 1065-1066).
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