26 Le P. d’Alzon, gentleman-farmer
Il est plus habituel de présenter les pensées spirituelles du P. d’Alzon que d’évoquer sa personne sous les traits d’un propriétaire terrien. Et pourtant, c’est l’image qu’il donne de lui-même dans cette correspondance du mois d’août 1860, adressée à sa mère, la vicomtesse d’Alzon qui va décéder à peine deux mois après.
Les d’Alzon sont de grands propriétaires terriens tant au Vigan qu’à Lavagnac : les biens fonciers restent encore dans les anciennes classes de la société le symbole refuge de la richesse et de l’influence, même s’ils sont largement détrônés par les nouvelles valeurs, commerciales, bancaires et industrielles souvent mêlées. Nous savons que la fortune des d’Alzon vient de Madame, née de Faventine, qui a en fait hérité de ses parents adoptifs, descendants d’un fermier général. C’est d’ailleurs à la mort de sa mère en octobre 1860, survenue peu après le décès de Mlle Augustine (juillet 1860), que les deux descendants directs en vie, Emmanuel et sa sœur Marie-Françoise, entrent en possession de leur part d’héritage : le P. d’Alzon qui reçoit depuis 1835 de fortes sommes d’argent pour ses œ uvres nîmoises, toutes soigneusement comptabilisées en avancement d’hoirie, laisse la préférence à Marie de Puységur pour le domaine de Lavagnac, recevant pour sa part la maison familiale du Vigan et les fermes attenantes. Le domaine de Montmau, situé sur la commune de Saint-Pons de Mauchiens, qui lui revient également, sera revendu ultérieurement par le P. d’Alzon à son neveu, Jean de Puységur.
Sa correspondance est ainsi émaillée de considérations et de calculs financiers où son optimisme général n’est jamais en reste, même si toute sa vie, il souffre du martyre des écus. Une étude de type économique serait à faire à ce sujet avec toutes les données éparses qui y figurent notamment dans les échanges avec M. Marie-Eugénie de Jésus qui, soit dit en passant, le surclasse haut la main concernant les nouvelles valeurs à la mode : actions bancaires et industrielles, cotations boursières, prêts à usure(1). Le gentilhomme, bien que d’une souche aristocratique récente, se situe en retrait de ce point de vue par rapport aux nouvelles formes d’économie dans laquelle baigne ou a baigné la famille Milleret, provenant d’une bourgeoisie d’affaires. Tous les deux, cependant n’entretiennent avec l’argent que des rapports de nécessité ou de contrôle, liés à leurs projets apostoliques, leurs goûts et choix personnels étant façonnés selon la loi évangélique par les seules vraies valeurs du Royaume. Et cependant, il ne manque pas de réalisme agricole dans cette relation du P. d’Alzon à sa mère, lors d’un séjour à la campagne de Lavagnac :
« Chère petite mère,
Je suis arrivé à très bon port, et comme je n’ai plus grand-chose à faire ici, je pars demain matin pour Lamalou. En entrant à la chapelle, ce matin, j’ai vu un très joli bouquet de fleurs blanches ; j’ai demandé ce que c’était, on m’a répondu qu’il avait été mis là par le jardinier, la veille de la Saint-Augustin.
La récolte de blé, seigle, avoine, rapportera 9434 francs net, les frais d’exploitation agricole (2) ont prélevé 10 334 francs, la dépiquaison seule aura coûté 2 234 francs, sans compter ce que dépensent les ègues dans le courant de l’année et ce qu’elles gâtent dans le bois et les luzernes, plus l’homme chargé de les entretenir. On s’est servi, chez les principaux propriétaires de Mèze, d’une machine qui en diminuerait les frais de moitié. Si vous voulez vous en faire une idée : la dépiquaison avec les ègues a coûté 2,25 francs par hectolitre ; avec la machine cela ne reviendrait pas à 15 sous par hectolitre. La différence me semble assez belle ; c’est du 45 à 15, ou du 3 à 1, autrement dit le tiers.
Poujol et le ramonet insistent pour qu’on n’achète pas de la semence de roussillon ; ils trouvent que celui qu’on a récolté ici est assez beau. Ils me l’ont montré. Autant que je puis y connaître quelque chose, je le trouve superbe et sans graine. Il faudra acheter de la touselle. J’ai à revenir sur une observation. Les 44 sèteries de la Conseillère vous donneront en vin, cette année, plus que les 160 sèteries qu’on a semées en blé, avoine et seigle. Le vin se vendra bien 100 francs. (Les) 120 muids que vous donnera cette vigne feront 12 000 francs. La culture et la vendange vous coûteront au plus 1 800 francs qui, ôtés des 12 000, laissent 10 200 francs. Les 160 séteries de blé, avoine, etc., vous donnent un revenu net de 9 434 francs. J’entre dans ces détails, pour que vous obteniez de mon père :
1° qu’il consente à se défaire des ègues, qui lui dépensent au moins 2 000 inutilement.
2° qu’il se donne une machine avec le produit de la vente du haras. La première année, il aura une économie assez grande ; les autres, elle sera superbe. Vidal (3), de Mèze, se charge de faire la dite machine et de la garantir.
3° qu’il laisse planter des vignes, puisqu’avec les lois et les dispositions actuelles on est résolu à maintenir le prix du blé très bas.
Inutile de dire que des moutons peuvent manger ce que mangent les ègues et donner d’aussi bon fumier.
Je ne sais pourquoi je vous envoie ces réflexions, qui sont plutôt pour mon père. Il est évident que j’écris pour les deux.
Je n’ai pu voir Rodier ; il me laissa un mot pour me dire qu’il était obligé de se rendre à Clermont. Je pars demain. Alexandre sera à Montpellier vendredi soir ou samedi matin.
Adieu, petite mère. Je vous embrasse bien tendrement, ainsi que bon père. Votre fils de cinquante ans. Emmanuel »
Lettre du P. d’Alzon à Mme Jeanne-Clémence d’Alzon, Lavagnac, 29 août 1860, d’après édit. D.D., t. III, p. 282-283
(1) Le vocabulaire agricole et technique du P.
d’Alzon est étonnant. Si l’on reconnaît sans peine
les
cultures céréalières (blé, avoine, seigle) et
celles de la nourriture animalière (luzerne), on est obligé
de recourir au dictionnaire spécialisé pour bien des termes
: la dépiquaison est un procédé de battage
par foulage ; l’ègue est un cheval de trait (jument, dérivé de
eque) ; le roussillon, une variété
locale de semence de blé ; la touselle, un froment précoce
dont l’épi est sans barbe ; le muid est une
unité de mesure (celui du Languedoc équivaut à 114 litres)
comme le setier (mesure agraire aussi
appelée sétérée). La Conseillère est le
nom d’une terre agricole voisine de Lavagnac. On comprend
avec Emmanuel d’Alzon que l’heure est au machinisme agricole
et au remplacement des cultures
céréalières par celle de la vigne. Cette dernière
transformation se fera avec Jean de Puységur ; greniers
et granges de Lavagnac vont être transformés en caves viticoles.
(2) Les personnes citées dans cette lettre ne sont pas toutes identifiées
: le bouquet de fleurs déposé
à
la chapelle rappelle le souvenir d’Augustine d’Alzon (1813-1860)
; Poujol doit être un intendant
du domaine de Lavagnac ;Vidal, un artisan-vendeur de machines agricoles de
Mèze qu’un Almanach
de ces années-là nous permettrait peut-être de situer
plus précisément ; Rodier, un parent des d’ Alzon,
peut-être Clément Rodier, natif de Montpellier, fils de Jean-Antoine
Rodier et de Louise-Joséphine
d’Alzon. Quant à Alexandre, sans autre précision, il
nous est parfaitement inconnu, sauf s’il désigne
Alexandre Poujol, nommé ailleurs. Quant au ramonet, il s’agit
d’un ouvrier agricole, chargé de nettoyer
le grain à l’aide de l’appareil à cylindre, la
ramonerie.
(3) Les noms de lieux évoquent le voisinage de Lavagnac : Mèze
est une localité proche de Montagnac,
de 5 800 habitants à l’époque ; on y fabrique des tonneaux
; Clermont doit être Clermont-l’hérault,
de 5 400 habitants, ville de tanneries. La Conseillère est le nom
d’une terre de Lavagnac, sur laquelle
est construite aujourd’hui une habitation du même nom.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Georges
Duby et Armand Wallon, Histoire de la France rurale, Le Seuil, 1976, tome
III, 568 pages.
Les archives économiques de Lavagnac ont été en partie
brûlées, après
la vente du château par Henri d’Auland en 1987, d’après
le témoignage
du fermier actuel de la propriété, M. Alain Baillol. Une remise
conserve
encore pêle-mêle quelques registres de compte.
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