Anthologie

27 Les blessures de la vie

L’année 1860 est une année chargée d’épreuves pour le P. d’Alzon. La mort vient décimer sa famille : en juillet Augustine est emportée rapidement, puis en octobre, douloureusement atteinte, sa mère Mme d’Alzon; deux deuils qui s’ajoutent à la perte de sa nièce Marthe en 1845 et à celle de son beau-frère, Anatole de Puységur en 1851. Les rangs familiaux s’éclaircissent. Mme d’Alzon, devenue aveugle, n’avait plus le secours d’Augustine qui lui tenait jusque-là compagnie dans son appartement montpelliérain, Maison Roche, rue des Trésoriers de la Bourse. Une chute malencontreuse dans l’escalier de ce grand hôtel en septembre, suite sans doute au brisement du col de fémur, lui occasionne de vives souffrances que la médecine de l’époque ne peut guère réduire qu’avec quelques pilules d’opium. La souffrance d’Emmanuel est grande de veiller une mère en agonie pendant un mois : il se trouve bien isolé avec l’état d’impotence de son père, retiré à Lavagnac, octogénaire et quasi privé de parole. Alix de Puységur au Carmel de Paris est également absente pour cause de clôture. Cette souffrance du P. d’Alzon est avivée par l’interdiction qui lui est faite de prêcher et de confesser dans le diocèse de Montpellier, en raison des opinions et de l’excès de zèle ultra-montains que lui reproche Mgr Thibault (1835-1861).

Depuis 1859, le monde catholique a les yeux fixés sur Rome et les Etats pontificaux. L’alliance politico- militaire de Napoléon III avec le Piémont a entraîné toute la péninsule italienne dans le tourbillon du Risorgimento. Cavour espère d’une guerre contre l’Autriche-Hongrie son éviction définitive de la carte transalpine ; en sous-main des troubles sont fomentés dans les états centraux pour retirer les populations de l’obédience du Pape qui ne peut opposer à une armée régulière que quelques bandes de volontaires plus ou moins entraînés, les zouaves pontificaux. Plus au sud, dans le royaume de Deux-Siciles Garibaldi le républicain attend son heure pour rallier à sa manière la cause de l’unité. Le P. d’Alzon n’est pas un homme à rester inactif, les bras croisés. Par la plume, par la parole, par l’action et l’engagement de toute sa personne, il entre dans le champ de la controverse publique. Son neveu, Jean, fait prisonnier à Castelfidardo, vient d’être libéré. Le combat du P. d’Alzon est inspiré par ses convictions et ses conceptions ecclésiologiques, partagées par nombre de catholiques de l’époque. C’est dans ce contexte troublé qu’il traite avec Mgr Quinn de l’envoi de quelques religieux en Australie et qu’il se soumet avec foi aux é preuves des deuils familiaux répétés, allant jusqu’à écrire : « Je considère comme une grande consolation de pouvoir souffrir quelque chose dans ma famille, au moment où l’Eglise souffre tant ».

« Ma chère fille,

Merci de votre bonne lettre. Laissez-moi vous dire tout simplement où j’en suis. Les douleurs où je voyais ma mère me faisaient désirer qu’elles eussent un terme. Depuis, je m’entretiens avec elle, je sais qu’elle m’entend, et privé comme je l’étais si habituellement de sa présence, la mort (1) semble me l’avoir au moins rapprochée de moitié. Peutêtre j’aime plus la solitude, ce qui m’était déjà venu à la mort de ma sœur et ce qui augmente un peu tous les jours. C’est de l’égoïsme, mais je vous dis ce qui est. Je suis si bien avec des âmes que la foi me montre dans un monde meilleur ou prêtes à y entrer. Je n’ai jamais mieux compris le bonheur d’être prêtre et religieux par les prières qu’on veut bien donner à ces pauvres et chères âmes, et puis l’honneur de souffrir dans ma famille au moment où la grande famille chrétienne souffre tant, c’est bien quelque chose quand l’amour de l’Eglise n’est pas un vain mot. La personne avec qui je me console le mieux de la mort de ma mère, c’est avec elle. Si vous saviez ce que j’ai éprouvé quand, après vous avoir écrit et à quelques autres personnes, je rentrai dans sa chambre pour lui demander pardon de toutes les douleurs que je lui avais causées et que j’allai baiser cette main qui m’avait tant soigné ! Il y avait de l’amertume, sans doute, mais enfin, nous ne sommes pas comme ceux qui manquent d’espérance.

Sa dernière parole pour moi a été : « Il faut savoir faire tous les sacrifices » . Pourquoi voulez-vous que ce testament ne me soit pas aussi précieux que tous les autres ? Personne, après elle, ne me consolera mieux que vous, ma fille (2), mais dans ces dispositions que je vous montre aije bien besoin d’être consolé? Je suis forcé d’aller passer quelques jours à Lavagnac pour régler quelques affaires de famille, puis j’ai deux retraites à prêcher(3), don la première commencera vers le 14 novembre. Le P. Hippolyte m’a fait hier deux sermons sur la nécessité de ma présence à Nîmes. Je crois que le meilleur est que j’en reste à mon plan d’aller à Paris vers le 15 janvier (4).

Sœur Marie-Catherine(5) m’avait écrit, il y a quelques jours, une lettre de découragement, mais depuis, à l’occasion de la mort de ma mère, elle m’a écrit encore et semblait remontée.

Adieu, bien chère fille. Vous voyez comme je vous montre le fond de mon cœur.

E. d’Alzon. »

Lettre du P. d’Alzon à M. Marie-Eugénie de Jésus,
Nîmes, 18 octobre 1860,
d’après édit. D.D., t. III, p. 325-326

(1) Mme Jeanne-Clémence d’Alzon est morte à Montpellier, le 12 octobre 1860, à 23 heures. Son corps a été inhumé dans le caveau de famille au cimetière de Montagnac, aux côtés de sa fille, Augustine.
(2) Marie-Eugénie de Jésus a perdu : sa mère, née de Brou, en 1832, lors de l’épidémie parisienne de choléra, l’amie de sa mère qu’elle considère comme sa tante, Mme Doulcet, en 1854, son cousin qu’elle appelle son oncle, Ernest de Franchessin, en 1851. Jacques Milleret, son père, mourra en 1864. Les deuils n’ont pas épargné non plus la fondatrice des Religieuses.
(3) L’une à Nîmes en novembre, l’autre à Agen, cette dernière en fait annulée. Il prêcha par contre aux élèves des Religieuses de l’Assomption à Paris fin novembre.
(4) En fait, le P. d’Alzon se rend à Paris dès le 22 novembre 1860 où il reste sans doute jusqu’au 30.
(5) Sœur Marie-Catherine Combié (1828-1870), sœur de Juliette, de Maurice et de Mme Delphine Doumet, est religieuse de l’Assomption, supérieure du couvent de Bordeaux dès sa fondation en 1860.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

La foi du P. d’Alzon et sa prière dans l’épreuve ne sont-elles pas celles du psalmiste, des anawim ? On peut lire à ce sujet, deux numéros des Cahiers Evangile : n° 13, 1975, de Mannati Pour prier avec le Psaumes et le N° 92, 1995, de M. Collin Le Livre des Psaumes. La souffrance, inspiratrice d’une prière purifiée, est une grande réalité spirituelle de tous les temps et de toutes les religions. Sous la plume du P. d’Alzon, on trouve même des formes d’expression sur son expérience et la spiritualité de son temps, déroutantes à nos yeux, quand elles présentent et justifient un « amour de la souffrance ». On peut légitimement lui préférer d’autres expressions, non doloristes, où les termes sont inversés : souffrir en aimant, souffrir d’aimer ou encore souffrir pour aimer, offrir sa souffrance et participer à celle du Christ. La revue Présence (1955-1974) offre une présentation équilibrée de la doctrine catholique sur ce point.

Pour une lecture personnalisée :

  • Quel que soit l’âge, perdre coup sur coup une mère et une sœur reste une forte épreuve. Quels sentiments animent le P. d’Alzon en cette double circonstance ?
  • Le travail du deuil est aussi à faire dans le cœur d’un croyant. Comment la foi permet-elle d’assumer et la souffrance d’une absence et la recherche d’une autre forme d’intimité, sans que soit supprimée la première, sans que soit surestimée la seconde ?
  • L’engagement d’une vie apostolique très sollicitée te paraît-elle une fuite ou une aide ? Avec quelles limites ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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