28 L’aventure missionnaire australienne
En signant une convention ou contrat de mission avec Mgr Quinn le 19 octobre 1860, le P. d’Alzon autorise un premier essai de vie missionnaire lointaine pour l’Assomption. Jusque-là, la Congrégation n’a guère connu que la vie des collèges ou des pensions scolaires, bien que l’objectif missionnaire fasse partie des possibilités apostoliques enregistrées dans les Constitutions de 1855. On sait d’autre part, que le P. d’Alzon n’a pas manqué de réfléchir sur l’essai manqué de fondation de Religieuses au Cap (1850-1852) : il est bien placé pour savoir que l’autorité épiscopale sourcilleuse sur ses droits n’est guère favorable en général aux formes d’exemption de la vie religieuse.
Sans prendre exactement le même chemin, la fondation assomptionniste en Australie (1860-1875) n’aura pas de suite : Mgr James Quinn, jeune évêque irlandais de Brisbane, ne tient pas ses engagements de favoriser dès que possible l’implantation d’une communauté religieuse avec résidence propre. Il n’a d’autre ambition ou d’intérêt pour son administration apostolique que d’utiliser comme forces vives des religieux livrés pieds et poings liés à son autorité. De là, naît son différent avec le P. René/Eugène Cusse qui, déclaré religieux fugitif pour s’être soustrait au diocèse de Brisbane, va être ensuite exclu de la Congrégation en 1862, avant d’aller mourir en 1866 à Newcastle. Malentendu aggravé par la lenteur des communications de l’époque et une certaine précipitation de jugement du P. d’Alzon.
Et cependant, on aurait tort de croire que cette expérience ait été entièrement négative : les PP. Brun et Tissot, le Frère Polycarpe Hudry se sont montrés de vrais coopérateurs missionnaires, tenaces et entreprenants, même s’ils avaient plutôt pensé à un apostolat direct auprès des populations autochtones qu’à l’assistance spirituelle des descendants des colons irlandais. En 1875, le P. Tissot est le dernier à quitter l’île-continent, conformément aux décisions capitulaires de 1873. On peut au moins dire que l’Assomption n’a pas démérité et que le P. d’Alzon a fait montre d’une fidélité loyale à l’égard d’un évêque dont l’attitude n’a rien eu de réciproque. A partir de 1862, le regard du fondateur est porté vers l’Orient et cet engagement apostolique aux enjeux tout différents, va mobiliser la Congrégation pour un demi-siècle au moins. Les difficultés n’y seront sans doute pas moindres, mais avec les années, au gré des circonstances et des appels, se dégagent peu à peu des formes d’insertion et d’investissement qui ancrent la fondation incertaine des débuts dans des formes d’avenir : postes de mission, œ uvres scolaires et sociales, apostolat intellectuel. Entrons dans l’histoire missionnaire de l’Assomption par la porte inaugurale de l’aventure australienne :
« Nîmes, le 29 septembre 1860,
Monseigneur,
Permettez-moi, tout d’abord, de vous remercier de votre lettre que j’attendais avec une vive impatience. J’avoue qu’après avoir été averti de votre part, par le P. Laurent, que vous n’aviez pas l’argent nécessaire au voyage de nos religieux, les deux propositions par où commençait votre lettre et la déclaration répétée de votre défaut de ressources pécuniaires, me faisaient l’effet d’être le point essentiel de votre correspondance ; et les deux petits mots, que vous copiez dans votre lettre reçue hier, me semblaient seulement une préparation à ce que vous ajoutiez que vous n’aviez pas de quoi payer le voyage d’un seul missionnaire (1). Mais, du moment que le P. Picard m’a assuré qu’il y avait malentendu (2), avant même d’avoir reçu rien de vous, j’ai autorisé le P. Cusseà partir pour s’entendre avec Votre Grandeur (3). Vous voyez donc, Monseigneur, qu’il n’y avait de ma part aucune mauvaise volonté.
Il est donc convenu que, puisque vous n’avez pas de ressources, le P. Cusse et le P. Brun, seuls se mettront à votre disposition ; que si vous ne pouvez en prendre qu’un, vous n’en prendrez qu’un. Je désirerais que ce fût le P. Brun ; toutefois, je vous laisse libre dans votre choix. Et quand ces deux religieux, arrivés à Brisbane (4), auront vu l’état des choses, s’ils pensent que nous puissions vous être utiles, et si Votre Grandeur juge à propos de donner un acte épiscopal qui nous autorise dans son diocèse comme Congrégation d’Augustins de l’Assomption(5), nous vous enverrons avec bonheur d’autres sujets (6). J’irai même plus loin. Si, par certains événements, le P. Cusse et le P. Brun vous paraissaient peu propres aux missions et à vos œuvres et que pourtant vous voulussiez de nos religieux, vous nous renverriez ces deux Pères et nous vous offririons d’autres ouvriers apostoliques. Il me semble, Monseigneur, que dans les conditions que je propose, Votre Grandeur doit voir tout notre désir de lui être agréable, et je lui prouve combien je suis allé sincèrement dans le malentendu qui a subsisté entre elle et moi.
Je suis avec respect de Votre grandeur le très humble et obéissant serviteur. E. d’Alzon ».
E. d’Alzon à Monseigneur Quinn, évêque de Brisbane,
d’après Lettres du P.
d’Alzon, tome III, éd. D.D., 1991, p. 313-314
(1) La question de l’argent et des ressources pécuniaires est
certainement, sous l’aspect pratique d’une
fondation missionnaire lointaine, non pas une affaire dirimante mais certainement
une question clé, non
seulement pour les débuts, mais pour le développement d’une
mission. L’Assomption saura dans son
histoire mettre à profit le réseau de ses relations et des
bienfaiteurs pour constituer des procures prospectrices
de fonds (quêtes, revues, expositions et conférences…).
(2) Le malentendu porte sur l’intégration de religieux dans
le corps du clergé diocésain sous la forme
d’Oblats de saint Charles.
(3) Titre officiel de politesse donné à un évêque
jusque vers 1930.
(4) Trois religieux sont partis pour le diocèse de Brisbane depuis
Liverpool, le 7 décembre 1860 : Eugène
Cusse (1822-1866), François Gavète (?), Elphège Tissot
(1801-1895). Ces deux derniers vont prendre le
poste de Maryborough, le P. Cusse manifeste son désaccord avec l’évêque,
Mgr Quinn qui n’autorise pas
malgré ses engagements l’établissement de la Congrégation
sous son nom dans le diocèse.
(5) Tel est le nom officiel toujours voulu par le P. d’Alzon pour sa
Congrégation masculine.
(6) En décembre 1862, partiront le P. Henri Brun (1821-1895) et le
Frère Polycarpe Hudry (1838-1912).
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Sur
l’histoire de la mission en Australie : Austin Treamer, The
Mission
of the Augustinians of the Assumption in Australia 18560-1875, texte dactylographié,
Nottingham, 175 pages (novembre 1986).
Sur
l’aventure missionnaire de l’Assomption, Actes du Colloque
de
Valpré de novembre 21000, Rome, 2003. • Pour une approche historique
:
Mgr Delacroix, Histoire universelle des missions catholiques, 4 vol., Paris,
1957-1959.
Pour
une théologie de la mission : décret conciliaire de
Vatican II « Ad
Gentes », encyclique de Paul VI « Ecclesiam Suam » (1964)
; A.-M. Henry,
Esquisse d’une théologie de la mission, Cerf, 1959, La
force de l’Evangile,
Mame, 1967; Girault et Vernette, Croire en dialogue. Chrétien devant
les
religions, les Eglises, les sectes, Droguet et Ardant, 1979. Encyclique de
Jean-Paul II : Redemptoris Missio, 7 déc.1990.
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