29 Une « bicoque » à Paris
La chronique de l’achat du terrain de la rue François Ier à Paris, quelque 1 050 mètres carrés, en décembre 1860, peut être parfaitement suivie, grâce à la correspondance conservée entre le P. d’Alzon et le Frère Vincent de Paul Bailly : c’est par l’entremise de M. Adolphe Baudon, propriétaire au N° 2 de la même rue, que l’affaire est positivement conclue le 12 décembre, suite à une adjudication qui ne connut pas de surenchérissement. Le Président de la Société Saint Vincent de Paul n’est pas en l’occurrence, comme on l’a cru ou laissé croire longtemps, un simple prête-nom, mais un acheteur réel de ses propres deniers, pour rendre service au P. d’Alzon, toujours impécunieux. Ce dernier compte sur la vente de Clichy pour rentrer dans ses débours sans accroître ses dettes. Des baux vont être régulièrement consentis, pour permettre à la Congrégation de lotir bien modestement d’abord, à l’automne 1861, ce terrain sur lequel vont être élevée une petite chapelle et aménagées quelques cellules. Le 25 février 1862, une première messe peut y ê tre célébrée par le P. Picard et en mai de la même année le lieu est habité. Quelques agrandissements sont opérés en 1866, un cloître que surmontent cinq petites chambrettes. C’est en 1874 que peut être réalisé en arrière, le bâtiment dit Picard ou grand couvent à quatre é tages, en attendant que commencent les travaux de la grande chapelle Notre-Dame de Salut, réalisation des années 1896-1899. Mais l’œuvre architecturale n’est que l’enveloppe matérielle d’une puissante fermentation apostolique : le P. Pernet s’engage en 1865 dans la fondation des Petites Sœurs de l’Assomption. La guerre en 1870 et la Commune en 1871 ne marquent qu’en apparence un temps d’arrêt : des initiatives d’envergure fusent avec la création de l’association Notre-Dame de Salut (1872), des pèlerinages (1872- 1873), des Congrès et de la Presse (1873), chantiers où se trouvent au coude à coude un chef religieux plein d’énergie spirituelle, le P. Picard, et un second débordant d’enthousiasme conquérant, le P. Vincent de Paul Bailly. La première alerte de novembre 1880, assaut et crochetage de la petite chapelle, est vite oubliée : les années suivantes marquent l’apogée d’un esprit étonnamment vivant et multiforme. Maison de formation, noviciat (1874), œ uvres de presse, préparation des Congrès eucharistiques, berceau des Orantes (1896), la rue François Ier devient le cœur et le centre de la Congrégation, fermement dirigée par le P. Picard, épaulé par une pléiade de jeunes religieux formés à son image. Viennent les tristes jours de 1900 : le Procès des Douze, la sentence de dissolution, l’exode. C’est en 1945 que le 8, rue François Ier redevient un centre de vie communautaire. Suivons les humbles débuts de la fameuse « bicoque » :
« Nîmes, lundi soir, 17 décembre 1860
Mon bien cher ami,
D’abord, laissez-moi vous dire que vous êtes bien un des plus grands originaux que je connaisse; puis, que je n’accepte pas votre coulpe. Je vous donnerai bien plutôt une image pour tous les détails où vous entrez et qui m’intéressent si fort. Mais vous la demanderez à Madame la Supérieure, à qui vous évitez la peine d’écrire et de lire mes hiéroglyphes. Il faut bien que vos jeunes yeux soient bons à quelque chose.
Pour bâtir, il faut de l’argent, et d’une part, je n’ai pas un sou, de l’autre, je ne veux pas emprunter, exception Crédit foncier. Il faut donc attendre que quelque bout de Clichy soit vendu. Pour tout le monde, je ne veux pas du riche en fait de construction; je veux du pauvre et du très pauvre, pourvu que ce soit propre. Par ce côté, je suis cinquante-six fois de l’avis de M. Baudon, et même je ne vois pas pourquoi nous n’irions pas jusqu’à la soixantaine.
Aller à Paris en ce moment est absolument impossible pour moi. Quand le P. Laurent partira pour Bordeaux, je vous rappellerai. Le P. O’Donnell ira avec le P. Picard. S’ils se disent des sottises, ils se raccommoderont. Il n’y aura pas de communauté pour quelque temps, et les deux Pères pourront après tout, habiter la petite maison voisine de M. Démion, si la maison de M. de Brou offusque trop l’archevêché. Au printemps, nous aurons vendu un peu de Clichy, il faut l’espérer, et nous ne serons pas par ce moyen dans les dettes. Si les entrepreneurs de notre bicoque future voulaient prendre des terrains à Clichy pour se payer, comme ils ont fait pour le couvent d’Auteuil, peut-être pourrait-on avancer l’affaire des bâtiments.
Je ne puis rien dire pour l’emplacement de la chapelle. J’avais cru que si M. Jackson avait cédé un peu de terrain, on aurait pu bâtir le long de chez M. Ouvré, on aurait eu l’orientation ecclésiastique et, supposé qu’on eût le lopin Leroux, on eût pu bâtir pour les religieux au midi. Quant au passage, je le cède très volontiers. A moins d’avoir des habits laïques, nous serions bien avancés de nous sauver sur l’Avenue d’Antin; et sur tous ces squares nous serions, n’est-ce pas, invisibles à l’œil nu? Pour cela, je tiens à me confier à la Providence, surtout quand nous n’avons d’issue que l’Avenue d’Antin et que, de l’entrée de la rue François Ier, on nous la verrait enfiler. Si en cédant ces passages, plus en ajoutant 20 à 30000 francs, on peut avoir Leroux et la bande Jackson, j’estime que ce sera très beau.
Je crois avoir répondu à toutes vos questions, et comme j’ai un mal à la tête frénétique, causé par un rhume de cervelle, je vous dis adieu. E. d’Alzon. »
Lettre à Vincent de Paul Bailly (1),
17 décembre 1860,
d’après édition D.D., tome III, 1991, p.
363-364
(1) Le Frère Vincent de Paul Bailly (1832-1912) est alors un jeune novice de 28 ans qui, appelé au chevet de son père mourant, en profite pour prospecter un terrain à acheter à Paris. Les noms cités, Ouvré, Jackson, Leroux, sont ceux des propriétaires contigus à la déchiqueture du terrain convoité, rue François Ier. Les religieux de Paris et d’Auteuil, après la fermeture du collège de Clichy, sont promis à d’autres recompositions communautaires entre Paris, Nîmes, Rome et l’Australie.M.Adolphe Baudon va ê tre l’acheteur réel des lieux. Le P. O’Donnell y mourra en janvier 1869. Louis Milleret de Brou, frère de Mère Eugénie de Jésus, possédait à Auteuil une petite demeure proche du couvent des R.A.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Sur
la résidence parisienne de la rue François Ier :
Pages d’Archives, octobre 1956, nouvelle série n° 4, p.
53-76.
Pour
l’histoire contemporaine de la résidence assomptionniste,
rue
François Ier, on peut se référer aux informations publiées
dans le bulletin
de la Province de France :
A.T.L.P. (Paris), 1979, n° 1, p. 17 ; 1979, n° 4, p. 6 décision
de démolition de
l’immeuble ; 1980, n° 7, p. 8 ; 1980, n° 9, p. 4 ; 1982, n° 20,
p. 15 ; 1982, n°
23, p. 14 ; 1982, n° 25, p. 10-11 ; 1984, n° 32, p. 19 ; 1985, n° 39,
p. 9 ; 1986,
n° 46, p. 27. En 1969, la communauté de la Bayard-Presse est intégrée
rue
François Ier. La démolition des immeubles du XIXe siècle
s’est effectuée en
1980. En mai 1986, la communauté a retrouvé les lieux entièrement
reconstruits
sur une base de terrain plus restreinte, limitée au seul n° 10.
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