Anthologie

30 Un fils de prédilection, Vincent de Paul Bailly

Le premier des fils Bailly venus à l’Assomption, le P. Vincent de Paul, a été sans conteste le fils chéri du Fondateur lequel n’a pas craint de lui écrire un jour : « J’avais un peu faim et soif de vous, et quoiqu’il ne faille pas s’attacher aux créatures, Dieu ne défend pas d’aimer ses enfants ». C’est dire l’attachement mutuel profond que se vouent ces deux hommes dès leur première rencontre, le 25 mars 1853 : le P. d’Alzon est séduit par l’enthousiasme juvénile de ce sémillant employé de l’administration des Télégraphes dont la verve quasi insurpassable se double d’une plume bien trempée. Quant au jeune homme qui trouve au Collège de Nîmes gîte et couvert, il sait croquer en quelques lignes un portrait chatoyant, pris sur le vif, d’un directeur de collège-fondateur débordé. De cette rencontre est née une vocation : en juin 1860, après quelques jours de retraite, Vincent de Paul prend la décision de se faire religieux. On ne peut pas vraiment dire que sa formation à l’Assomption soit soignée : un noviciat écourté, des études théologiques menées tambour battant au milieu de mille autres préoccupations, une direction du collège de Nîmes qui ne se révèle heureuse pour personne (1863-1867). C’est dire que cet homme, servi par une intelligence vive et une imagination entreprenante, se sent plus à l’aise au contact de l’action que de l’étude. L’année 1869 est le tournant de sa vie : le voilà, aux côtés du P. Picard, à Paris, prêt comme son jeune supérieur à vivre des aventures en plein air et les réalités de la foi au contact des masses et de l’opinion. Aumônier volontaire à l’armée de Metz en 1870, interné à Mayence (1871), il lui faut pour donner sa mesure un air qui respire la poudre et l’action publique. En entrant dans les Congrès et les pèlerinages, il va trouver sa voie et tailler sa plume. Le Pèlerin, modeste bulletin de littérature pieuse, est transformé en une revue illustrée d’actualité (1877). Le P. d’Alzon depuis Nîmes sourcille plus d’une fois en lisant ses articles dont il estime le genre peu sérieux et même zozo ! Qu’à cela ne tienne! Le subordonné invite son supérieur à lui fournir des homélies écrites, lui se réserve la part qui capte d’instinct les yeux du lecteur. En 1883, le journaliste-né qu’il n’a cessé d’être, trouve sa tribune d’élection, les colonnes de la Croix quotidienne sous son pseudonyme favori, Le Moine. Il fait corps avec ses lecteurs, leur inocule les virus de l’actualité et de la foi batailleuse ou tapageuse que stimulent la polémique, les traits mordants des mots bien sentis, des épithètes fleuris, des caricatures à l’emporte-pièce. Travailleur acharné, il est de tous les combats et chantiers du temps : pèlerinages, constructions, associations de prière. En 1900, il est condamné au silence et à la solitude, autres formes d’un martyre déjà programmé en 1861 :

« Nîmes, 29 décembre 1861

Mon bien cher enfant,

Je viens vous remercier de vos bonnes lettres, de vos vœux pour ma fête, et je vous renvoie en échange mes souhaits de bonne année. Que sera cette année qui s’ouvre sous d’aussi étranges auspices (1) ? Dieu seul le sait. Mais ce que je voudrais de vous, c’est que vous allassiez vous préparer aux combats(2), qui probablement, vous attendent, par de fréquentes visites, surtout aux tombeaux des martyrs. Que sommes-nous en face de ces géants? De véritables pygmées(3). Mais, par la grâce de Dieu nous pouvons grandir, et rien de plus propre à développer dans nos cœurs le courage chrétien que ces épreuves, dont le spectacle se présente à chaque pas aux fidèles qui ont le bonheur d’habiter Rome(4). Je vous demande en grâce de profiter des leçons de vos divers professeurs de théologie (5) ; mais, en dehors des maîtres vivants, vous avez ces docteurs, dont le sang parle mieux que tous les discours et dont l’éloquence est tout entière dans les actes. Vous apprendrez d’eux à combattre, et quand vous comparerez ce que vous faites avec ce qu’ils ont fait, vous vous sentirez animé d’un grand désir de souffrir à votre tour, comme ils ont souffert pour prouver à J.C. leur amour. Alors, vous verrez que la régularité de la vie, le travail pour l’étude, la victoire sur les défauts de caractère et sur les tentations, le recueillement de la vie religieuse ne sont rien, comparés à tout ce que les martyrs ont souffert, et que, puisque vous avez à faire pour être prêt à tout, non seulement un noviciat de religieux mais un noviciat de martyr, rien n’est trop dur et l’obéissance doit consister plus à vous retenir qu’à vous presser.

Pardonnez-moi, mon bien cher enfant, si je vous tiens ce langage, mais les circonstances me semblent très graves et l’horizon se montre bien sombre. Mes prévisions peuvent être exagérées, mais hélas! Les nuages s’amoncellent tous les jours si nombreux, et il y a de tels signes au ciel qu’on pourrait croire raconter le présent en ne parlant que de l’avenir.

Je demande aux deux novices (6) une grande obéissance au Fr. Vincent de Paul, qui doit ménager les forces pour l’étude. Priez les martyrs de vous obtenir la patience dans l’ennui du travail. Travaillez beaucoup. Il me semble que vous devez être à l’époque où les premières difficultés de votre séjour à Rome seront vaincues, et où vous commencerez à savourer tous les jours un peu plus le bonheur d’être plus près de Saint Pierre et du Pape, où vous aurez davantage le sentiment de ce que doivent être des hommes, à qui Dieu fait la grâce de pouvoir prier tous les jours sur le tombeau de quelque apôtre.

Adieu, mes fils bien aimés. Du courage, du courage! Qui de vous sera le premier martyr?

E. d’Alzon ».

D’après tome III, 1991, édit. D.D., p. 549-550

(1) Le P. d’Alzon est très préoccupé par la situation politico-militaire créée en Italie, la quasi-suppression des Etats Pontificaux.
(2) Ceux du futur P. Vincent de Paul Bailly prendront le canal de la plume.
(3) On peut considérer les premiers contacts de l’Assomption avec les pygmées de la terre à partir des années 1930, au Congo.
(4) Le P. d’Alzon peut puiser dans ses propres souvenirs et expériences des années 1833-1835.
(5) La vie d’étudiant du Frère Vincent de Paul Bailly va être de courte durée.
(6) Augustin Gallois (1826- ?) et Emmanuel Bailly (1842-1917), les deux autres compagnons.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Sur la figure du P. Vincent de Paul Bailly, les biographies ne manquent pas : on peut se référer à la documentation donnée dans les Notices Biographiques, tome I, 2000, p. 115-116. En 1962, le P. Adrien Pépin a déjà fait paraître une Chronologie de la vie du P. Bailly et du P. Picard, précieuse pour suivre la vie chargée de ces deux religieux. Les écrits répertoriés du P. Vincent de Paul Bailly, plus de trente volumes, sont dactylographiés et, depuis peu, en voie d’intégration dans la banque de données informatique d’Alzon pour être consultables en CD.

Sur la vie romaine du Frère Vincent de Paul Bailly, lire Pages d’Archives, décembre 1967, n° 8, pages 598-606.

Sur les formes de prière du P. d’Alzon : Ngwese Kombi Floribert, Prières recueillies et présentées du Vénérable P. d’Alzon, Kinshasa, 1997, 25 pages.

Pour une lecture personnalisée :

  • Quelles consignes le P. d’Alzon donne-t-il au jeune étudiant en théologie ? Quelle place y tiennent la prière, les vertus ?
  • Que te suggèrent les sentiments exprimés par le P. d’Alzon concernant l’Eglise, son histoire et la Papauté ?
  • Comment es-tu appelé à rendre compte de l’espérance qui est en toi au fil des événements du monde ambiant ?
  • N’y a-t-il pas un paradoxe étonnant et de plus en plus accentué avec les années chez le P. d’Alzon et ses disciples entre le pessimisme des idées et l’optimisme des actions ? Que t’en semble-t-il ?

 

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