Anthologie

31 Parabole de vie communautaire

La vie religieuse à l’Assomption comporte une double face : côté jardin, elle emprunte à la vie monastique les us et coutumes de la vie commune, fraternelle ; côté cour ou côté rue, elle s’apparente aux formes modernes de l’apostolat qui l’ouvre sur l’extérieur à toute dimension sociale et publique. Le P. d’Alzon l’a voulue telle à l’Assomption, double ou mixte, selon les terminologies anciennes, mais surtout moderne selon son expression, sans rien renier de la tradition séculaire et même millénaire de la vie conventuelle.

Plus qu’un autre, le P. d’Alzon, vicaire général, ne pouvait ignorer la tension ou l’écartèlement que lui posait bien souvent cette double obédience, s’interrogeant sur sa disponibilité à diriger une Congrégation tout en assumant les charges d’un service ecclésial fort. Ce n’est qu’en 1878 qu’il donne sa démission de vicaire général après 40 ans de bons et loyaux services en faveur de l’Eglise de Nîmes.

La vie religieuse requiert présence et communion au sein d’un groupe humain dont les membres ne se cooptent pas, où les affinités et les disjonctions liées aux caractères, tempéraments, origines et autres facteurs contrastés ne peuvent s’équilibrer qu’au prix de réels dépassements individuels et de conversions évangéliques. Le P. d’Alzon, homme de caractère et de décision, aimait les natures fortes et volontaires, plus à l’aise avec les vertus viriles qu’avec les « vapeurs » ou humeurs changeantes ou flexibles de congénères qu’il taxait volontiers de « balles de coton ». Et pourtant, nul ne saurait lui dénier une véritable trempe communautaire, faite de franchise, d’affection et de communication. Il aime affubler ses disciples de diminutifs ou sobriquets mi-tendres mi-humoristiques. Sont ainsi à épingler sous sa plume des formes insolites : pour Galabert, Galabertinet, pour Pernet, Pernichon de mon cœur, pour Emmanuel Bailly, Culot, pour Eulalie de Régis, Sœur Sainte-Absolue, pour Picard, votre Majesté ou votre haute raison… N’invite-t-il pas le P. Hippolyte à trouver des fonds en lui proposant d’inventer une liqueur, baptisée essence de l’Assomption (1) ? C’est dire que l’humour dans les relations inter-personnelles ne peut être aux yeux du Fondateur un parent pauvre de la vie commune, exclusion faite de toute forme de vulgarité ou de finocherie.

Lui qui se trouvait si souvent sur les routes aime à recommander à ses disciples les vertus d’une vie régulière ; mais on le voit aussi préoccupé de la santé du P. Hippolyte ou du P. Pernet. La mort de huit religieux, de 1851 à 1880, le touche dans ses sentiments de paternité spirituelle et de fraternité religieuse. Ecoutons le P. d’Alzon proposer une parabole mi-figue, mi-raisin :

« Nîmes, le 12 juillet 1862

A mes chers fils (2), les Frères Augustin et Emmanuel-Joseph. Qu’ils vivent longtemps avec leurs nez, leurs oreilles et leur peau.

Mes chers petits chats,

Une voix amie affirme que vous êtes quelquefois tentés de vous prendre aux poils et d’enfoncer réciproquement vos jeunes griffes dans votre tendre peau. Ceci est une figure de rhétorique, car vous n’êtes point des chats par nature ni par grâce, mais votre supérieur serait tenté de dire par judicative de caractère (3), ce qui ne serait pas louable. Si bien qu’il n’ose vous quitter trop longtemps de peur de ne trouver, à son retour, que le petit bout de la queue de l’un d’entre vous. Je serais au désespoir d’apprendre que vous vous êtes mutuellement avalés, fût-ce pour la cause des Jésuites ou celle des Dominicains. Ni l’un ni l’autre, mes amis, vous n’êtes de digestion facile. Frère Augustin est un peu coriace et Frère Emmanuel-Joseph n’ayant que la peau et les os doit peu flatter l’appétit. Ainsi, vous vous contenterez de la portion que vous donnent les Polonais (4) et vous ne vous prendrez l’un l’autre, ni pour du bouilli ni pour de la salade.

Adieu, mes chers fils. Courage et sainteté. Je vous souhaite la perfection qu consiste à laisser vivre le prochain sans crainte d’être dévoré (5).

E. d’Alzon. »

Lettre du P. d’Alzon aux Frères Augustin Gallois et Emmanuel Bailly,
d’après édition Lettres, tome IV, D.D., 1992, p. 92

(1) Lettres, t. V, p. 95.
(2) Depuis le début du mois de novembre 1861, s’est installée à Rome une petite communauté assomptionniste composée de trois religieux : - Le Frère Vincent de Paul Bailly (1832-1912) lequel, juste avant de quitter Nîmes, a prononcé ses vœux religieux, le 31 octobre; le P. d’Alzon l’a constitué supérieur de la petite équipe. - Le Frère Augustin Gallois (1826-?), figure moins connue à l’Assomption où il n’est pas resté, natif de Sainte-Marie à Py (Marne), recruté au collège de Rethel (Ardennes).Après ses études de théologie à Rome (1863-1865), sa profession perpétuelle à Nîmes (15 octobre 1863), il sera envoyé en renfort en Orient au P. Galabert, à Philippopoli, de 1863 à 1865, où il est ordonné prêtre, le 26 mars 1864. Eprouvant des difficultés, il sera alors muté à Paris, rue François Ier (1865-1869), puis à l’orphelinat d’Arras (Pas-de- Calais). Il quittera l’Assomption en 1873 et sera sans doute incardiné dans son diocèse d’origine. - Le Frère Emmaneul-Joseph Bailly (18423-1917), frère de Vincent de Paul, né à Paris, élève du collège de Clichy-la-Garenne, de 1854 à 1860, étudiant à Rome de 1861 à 1863, puis enseignant au collège de Nîmes (1863-1867) où il prendra la relève de son frère comme directeur, de 1867 à 1880.
(3) Judicative, au sens de qui permet de juger ou d’apprécier, est normalement un adjectif mais peut ê tre aussi utilisé comme substantif.
(4) L’allusion aux Polonais s’explique aisément : la petite communauté romaine a pris pension chez les Résurrectionistes polonais, à Saint-Claude de Bourguignons à Rome. Le P. d’Alzon est alors en pourparlers d’union avec cette Congrégation, constituée majoritairement de Polonais, et il lui a semblé de bonne tactique avant toute décision de faire coexister l’esprit de l’Assomption avec celui des Résurrectionistes au moyen de cette expérience concrète de cohabitation communautaire.
(5) La lilote ne manque pas de sel. Quant à l’emploi allégorique de la figure du chat pour peindre des attitudes personnelles ou communautaires, il a déjà tenté les fabulistes Esope et La Fontaine : cette espèce féline n’a-t-elle pas donné des dizaines d’expressions pour évoquer la rouerie, la souplesse, la cruauté ou encore la voracité ?


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

On trouve plus de 575 fois le terme « communauté » et 116 fois celui de « communautés » dans les écrits du P. d’Alzon, mais les contextes ne sont-ils pas bien différents de ceux d’aujourd’hui ? La Règle de Vie à la manière augustinienne est très attentive à la qualité d’une ambiance et d’une animation fraternelles : Athanase Sage, La Règle de Saint Augustin commentée par ses écrits, Paris, 1961, 280 pages. On trouvera d’autre part dans nombre de pages de la revue L’Assomption et ses Œuvres des échos de la vie communautaire à l’Assomption à toutes les époques. Les lecteurs soucieux d’une présentation plus doctrinale de ce thème peuvent se reporter aux colonnes de trois revues d’inspiration augustinienne, d’origine ou d’obédience assomptionniste : Revue Augustinienne (Louvain 1902-1910), Revue des Etudes Augustiniennes (R.E. Aug.) et Itinéraires Augustiniens, 1992, n° 7 ; A.T.L.P., 2000, N° 157, p. 17 ; L’Esprit de l’Assomption d’après le P. d’Alzon, Rome, 1993, p. 83-88. Sur l’héritage augustinien à l’Assomption : cf A.T.L.P., nov. et déc. 2000.

Pour une lecture personnalisée :

  • Comment le P. d’Alzon cherche-t-il à faire passer avec humour un message d’entente fraternelle ?
  • La vie communautaire peut donner d’elle-même plusieurs images. Quelles sont celles que tu retires de ta propre expérience ?
  • La Règle de Vie actuelle porte que la vie fraternelle est à construire tous les jours (chap. II, N° 7). Quelles sont les joies et les difficultés que tu peux trouver à cette construction ?
  • Le rire, l’humour, l’accueil de l’imprévu et des différences ne sont-ils pas des adjuvants naturels puissants dans une telle forme de vie ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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