32 L’Orient entre mystères et mirages
De février à avril 1863, le P. d’Alzon accomplit un voyage d’information à Constantinople, en compagnie d’un ancien é lève du Collège de l’Assomption de Nîmes, Louis Guizard. C’est d’ailleurs, hors des frontières de France, en dehors de la Suisse ou de Rome, le seul grand voyage qu’ait jamais réalisé le P. d’Alzon. Il entend se rendre compte de visu de la situation concrète de cet Orient à la fois mystérieux et attirant en direction duquel le Pape Pie IX, dans une bénédiction restée célèbre, le 3 juin 1862, a semblé diriger l’apostolat de sa petite Congrégation. Circonvenu par trois prélats de Curie, Mgrs Talbot, Howard et Lavigerie, à se tourner plutôt vers la Bulgarie, alors province ottomane, au détriment de Jérusalem où le P. d’Alzon espérait acquérir le Cénacle et le Tombeau de la Vierge, il jette dans l’aventure le P. Victorin Galabert, débarqué à Constantinople le 20 décembre 1862. Ce dernier n’a pas d’ordre de mission bien défini. Sur place, le P. d’Alzon observe, consulte, prêche et prend conscience des difficultés qu’engendrent et compliquent nombre d’imbroglios tout à la fois politico-religieux : l’Orient depuis le fameux traité de Paris de 1856 est une source de convoitises pour toute l’Europe. L’Empire Ottoman, ancienne grande puissance en déclin dont les reliefs sont dispersés tout autour du bassin méditerranée, offre une bigarrure rare de populations, d’ethnies, de religions, de rites, de rivalités confessionnelles, sources de modifications possibles dont chaque puissance ou autorité entend bien profiter. La Grèce, la première, a payé le prix fort de sa libération politique dans les années 1820-1830 ; les provinces de Serbie, de Valachie et de Moldavie ont emboîté le pas, l’Egypte est entrée en dissidence avec son vice-roi, Ibrahim Pacha. Tous les Balkans attendent, fiévreux, l’heure de leur délivrance aussi bien politique (tutelle des Ottomans) que religieuse (tutelle du Phanar). C’est dans ce contexte que le Pape Pie IX rétablit un patriarcat latin à Jérusalem (1847) et qu’il sacre Mgr Joseph Sokolski à la tête des Bulgares-Unis (1861). Mais la Russie aussi veille à ses intérêts : l’archevêque est séquestré, l’union des Bulgares à Rome éloignée. L’orthodoxie qui n’a jamais fait le deuil de son césarisme, est soumise aux pressions nationales, écartelée de fait entre le Phanar et le patriarcat de Moscou. Rome a de la peine à se départir de ses rêves unitaires latinisants : c’est une complexité qu’affronte Emmanuel d’Alzon en 1863 avec une mentalité à trois ressorts, française, catholique et romaine. Du moins va-t-il entendre l’appel pressant du P. Galabert à lui adjoindre d’indispensables auxiliaires féminins. Ce sera l’acte de naissance en 1865 des Oblates de l’Assomption. Ecoutons ce premier écho pris sur le vif, adressé en mars 1863 au P. Vincent de Paul Bailly :
« Constantinople, 16 mars 1863
Cher ami,
Le P. Galabert est parti (1), le sultan (2) a pris ce soir une nouvelle femme. Je devais aller voir la fête des chandelles, je ne l’ai pas vue. On cherche un honnête homme parmi les Bulgares ; jusqu’à présent, on ne l’a pas trouvé. Le trouvera-t-on ? Question bien plus que problématique. Constantinople est plus sale encore que ses faubourgs. Les femmes turques se ruent à l’exposition, où, dit-on, il n’y a rien. Mais une exposition à Constantinople, c’est plus qu’une révolution, c’est comme une demi-douzaine de révolutions. J’ai voulu la voir aujourd’hui. On ne laissait entrer que les femmes. Or… Frère Emmanuel, finissez le syllogisme. A propos de révolution, on nous en annonce une en Russie, bien plus belle que celle des Grecs, bien plus belle que celle d’Italie, que 48, que 1830, que 93. Tous les boyards seront rôtis, tous les enfants seront mangés, toutes les dames seront démariées, pour avoir tous les maris qui leur passeront par la tête. Herzen (3) est un modéré, un retardataire, un réactionnaire auprès de ce que vous allez voir. La Turquie a une peur bleue de la Russie, qui a une peur rouge de la révolution, laquelle a des espérances très noires ; enfin, tout cela n’est pas blanc.
L’empereur des Français a ici un fameux ambassadeur(4). Jamais personne n’a su mieux faire jouer la comédie. On dit qu’il va être remplacé par un grognard, Baraguay d’Hilliers (5).
Priez bien Dieu que je sache que faire. Evidemment, il faut ici un séminaire patriarcal, un centre d’action apostolique et scientifique(6). Eh bien ! C’est là, ce me semble, un des buts de notre Congrégation. Savezvous ce qui m’épouvante ? C’est la cherté des terrains. A une lieue (7) de Constantinople, les terrains sont à 12000 francs l’hectare et plus. Quant aux Bulgares, c’est la plus affreuse canaille qu’on puisse se figurer. Mgr Brunoni (8), après force recherches, croit avoir trouvé un honnête homme; il avait planté là sa femme et donné sa fille en pouvoir de mari à je ne sais plus qui. C’est pire que de la boue, c’est de la crotte. Enfin, il faut les aimer ; c’est notre prochain.
Arriverai-je à Rome le 17 ou le 23 (9) ? Je l’ignore encore. Il me tarde d’être à Rome ; je voudrais être toujours ici ; je voudrais être en France. Que je voudrais de choses impossibles à la fois ! Autre détail. Voilà trois semaines que je demande l’ouvrage le plus remarquable que les Grecs aient traité en matière religieuse. Les Grecs n’ont rien écrit depuis vingt ans, et pour avoir quelque chose de remarquable, il faut remonter à quatre-vingt (ans). Il est 10 heures à Constantinople, 9 1/2 à Rome. Je vous envoie ma bénédiction. Bonsoir. Allez-vous coucher et moi aussi.
E. d’Alzon
Si Bernard(10) est encore avec vous, dites-lui mille choses de ma part ».
Lettres d’Alzon, édit. D.D., tome IV, 1992, p. 223-224
(1) Le P. Galabert accompagne depuis le 10 mars 1863 Louis
Guizard et Mgr François Malczynski
pour une tournée en Bulgarie.
(2) Abdul-Aziz (1830-1876), sultan depuis 1861, réputé pour
son fameux harem et le luxe de sa cour.
(3) Aleksandr Ivanovitch Herzen (1812) 1870) est un écrivain révolutionnaire
russe qui publiait en
exil une revue politico-littéraire, La Cloche.
(4) Le Marquis Lionel de Moustier (1817-1869), ambassadeur à Constantinople
de 1861 à 1866, puis
ministre des Affaires étrangères (1866-1868) et sénateur.
Son successeur auprès de la Sublime Porte
est Prosper Bourée (1866-1870).
(5) Le Maréchal Achille, comte Baraguey d’Hilliers (1795-1878)
a participé avec éclat à la guerre de
Crimée. Il a été ambassadeur à Constantinople
en 1853. Sa sœur bien connue de M. Marie-Eugénie
de Jésus, Clémentine, a épousé un militaire,
Charles-Henri Denys de Damrémont.
(6) Ces projets ne verront le jour qu’à partir de 1895, à Kadi-Keuï.
Sous la direction de Louis Petit,
séminaire, scolasticat et revue des Echos d’Orient (1897)
donneront à ces
lignes une allure de prophétie
ou de prémonition fondatrice.
(7) La lieue est une ancienne mesure itinéraire qui correspond à quelque
4 kilomètres. Le 2 mars, le
P. d’Alzon est allé en promenade à Kadi-Keuï de
l’autre côté de la mer de Marmara, sur la rive asiatique.
Il a arpenté le champ de la veuve de Saint Jean-Chrysostome.
Le 15 avril, il visite l’église de
l’Assomption, desservie par l’abbé Negri.
(8) Mgr Paolo Brunoni (1807-1870) est le vicaire apostolique patriarcal
de Constantinople, président
du Comité de l’Union bulgare.
(9) Le P. d’Alzon quitte Constantinople le 16 avril et arrive à Rome
le 22 du même mois.
(10) Bernard Bailly, frère des A.A.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
En
dehors des textes que le P. d’Alzon a consacrés à l’Orient,
on trouve
de nombreux renseignements de première main sous la plume du P.
Galabert, notamment dans son Journal aujourd’hui partiellement édité :
tomes I et II, Sofia 1998 et 2000, correspondant respectivement aux années
1862-1866 et 1867-1869.
Pour la période ultérieure, on trouve de nombreux renseignements
sur
l’activité apostolique des Assomptionnistes et Oblates de l’Assomption,
dans la collection de la revue Mission des Augustins de l’Assomption,
années 1886-1965.
Pour la Mission d’Orient : cf Pages
d’Archives, mars 1965 et
carnets
Oblates Centenaire 1980, en Turquie, en Russie, en Bulgarie, en Roumanie,
à
Belgrade, à Jérusalem. Julian Walter, Les Assomptionnistes
au Proche
Orient (1863-1980) Série centenaire n°6. Georges Castellan Histoire
des
Balkans, Fayard, 1991 et Robert Mantran, Histoire de l’empire ottoman,
Fayard, 1989.
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