Anthologie

33 Rochebelle, 1865

L’année 1865 est l’année de fondation des Oblates de l’Assomption, ces religieuses auxiliaires voulues par le P. d’Alzon pour l’Orient où les appelle à grands cris le P. Galabert. Le fondateur y pense depuis 1863, mais les circonstances vont imprimer un cours inattendu à son premier projet. Depuis janvier 1863 où il écrit : « Je serai disposé à fonder une petite Congrégation pour la Bulgarie », jusqu’en avril 1865 où sous sa plume nous trouvons cet aveu : « Je suis un peu ennuyé, moi aussi, à propos de Dames de l’Assomption, qui ont fondé deux nouveaux établissements depuis peu et me disent ensuite qu’elles n’ont pas de sujets », que de tractations, de projets, d’essais ! Et pourtant, au regard de l’histoire suivie au fil des é vénements, il n’est pas exact de présenter la naissance des Oblates de l’Assomption comme la simple résultante d’un refus de la part des Religieuses d’Auteuil. En décembre 1864, Mère Marie-Eugénie de Jésus est venue expressément jusqu’à Nîmes s’entretenir de la constitution d’un groupe d’Oblates qui seraient une catégorie intermédiaire, entre les professes de chœur et les converses. Il est vrai que son conseil a demandé ensuite à ce que soit différée une fondation lointaine sur laquelle pèsent encore bien des incertitudes : quel lieu choisir ? Andrinople où les Assomptionnistes ne sont pas encore implantés et où l’aide des Résurrectionnistes ne leur semble qu’un pis-aller ? Pour quelle mission précise, alors que deux fondations récentes ou à faire, Malaga en Espagne et Poitiers, sont encore à pourvoir ? Sur qui compter enfin? La fameuse « Pauline » de Lavagnac, en fait Mlle Sagnier, sur laquelle le P. d’Alzon faisait fond, la désignant comme la pierre angulaire, s’est finalement retirée de la course. Devant des atermoiements compréhensibles, l’urgence alzonienne franchit le pas. En février 1865, il loue une maison à Nîmes, mais qui se retrouve sans locataires! C’est finalement le P. Hippolyte Saugrain, maître des novices au Vigan, qui sauve la mise en avril 1865, trouvant dans les Cévennes le vivier vocationnel de natures solides sur lesquelles le P. d’Alzon ne tarit pas de qualificatifs élogieux : ce sont ses « Bulgarettes », ses « Bulgarotes » , ses « Bulgarines », ses petites montagnardes rugueuses, actives, intelligentes, pleines de foi et de générosité. Il leur déniche une maison louée dans les faubourgs du Vigan, Rochebelle, bénit les lieux le 23 mai 1865, y célèbre une première messe le lendemain tandis que, le soir même, Mgr Plantier bénit une statue de la Vierge, dite Notre-Dame de Bulgarie, qui domine le petit couvent improvisé. Mère Marie-Eugénie accepte de fournir au premier noyau une supérieure provisoire, M. Marie-Madeleine de Peter. Faisons avec le P. d’Alzon la visite des lieux :

« A mes chères filles, Sœur Marie-Eulalie, Sœur Marie des Anges et Marie Correnson, Le Vigan, 22 avril 1865

Mes chères enfants,

L’homme avait proposé de commencer l’œuvre des Oblates à Nîmes et Dieu semble vouloir qu’elle se prépare au Vigan. La maison est à peu près louée. Ce sera fini probablement lundi ou mardi. C’est du côté opposé à celui que nous habitons. Une maison longtemps louée par les anglais, quand les Anglais venaient au Vigan, sur une hauteur ; une colline charmante, un point de vue ravissant, de l’eau, des fruits, des légumes, une prairie et des mûriers. Le tout de 12 000 à 15 000 francs, 12000 probablement. Mais, déjà on a vendu pour 1000 francs de feuille. Il y a pour 300 francs de fourrage, quatre tonneaux de vin, ce qui fait que le loyer reviendrait, somme toute, à 400 ou 500 francs, tout au plus.

La personne, qui nous procure cette bonne affaire, est à chercher pourquoi on nous l’a faite si bonne et si avantageuse, et craint quelque dessous de cartes qu’elle cherche à découvrir. La maison a quatre étages. Au rezde- chaussée : un vestibule, vaste cuisine avec dépendances, vaste salle à manger, caves et remises. Au premier, sur une terrasse, deux très belles pièces, d’un côté une antichambre pouvant servir de parloir, une vaste chambre pouvant servir de chapelle, avec une petite pièce, d’un côté une antichambre pouvant servir de parloir, une vaste chambre pouvant servir de chapelle, avec une petite pièce pour la sacristie, et un petit cabinet pour la supérieure et l’aumônier. Au second, des chambres très vastes, dont on ferait des dortoirs. Au troisième, des chambres et des greniers.

Nous pouvons entrer de suite. Nous ne payerions qu’à partir du 1er juillet, et on défalquerait pour les six premiers mois le prix de la feuille vendue et du fourrage. Nous garderions le vin, les légumes et les fruits. Le P. Hippolyte prétend que, d’ici à deux mois, il aurait au moins 20 filles. Dans ce cas, la maison serait trop étroite, mais nous aurions la ressource d’en faire filer quelques-unes sur Nîmes.

Notez que nous avons deux institutrices, qui vont vendre les bancs de leurs é coles, ramasser leurs petites créances et nous apporter quelques centaines de francs, plus leur mobilier et leur batterie de cuisine. Nous prétendons que cette œuvre ne nous coûte pas un sou, sauf pour l’établissement de la chapelle, et ce sera peu de chose. De plus, je compte bien sur le bon vouloir de quelques dames du Vigan.

N’avez-vous pas envie de venir visiter notre petit établissement ? Je serai ici, toute la semaine prochaine. En partant à 6 heures du matin, par le courrier ou la diligence du Commerce, vous êtes ici vers 1 à 2 heures, sept ou huit heures de diligence ; puis, vous retournerez, après avoir vu par vous-mêmes. Un voyage à trois dans le coupé, mais c’est ravissant ! Et vous venez mettre votre bénédiction dans les fondements de l’œuvre.

Quant à l’œuvre, voici la pensée : travail, pénitence, oraison. Travail pour vivre, pénitence pour expier les péchés des hérétiques et obtenir leur conversion, oraison pour adorer le Saint-Sacrement. De là des retraites, où les filles de nos montagnes viennent examiner si elles doivent se faire Sœurs converses ou aller en Bulgarie. La mission que le P. Raphaël ou le P. Jean-Baptiste viennent de donner à Alzon a converti tous les hommes, moins quinze, ressuscité les Pénitents, révélé une vocation pour nous et sept à huit vocations de filles, sans parler de celles du Vigan et des environs. Si nous réussissons, nous louons une grande magnanerie et nous y établissons 200 lits, avec un fourneau économique, pour garder les ouvrières des filatures, comme on l’a fait à Saint-Ambroix. En attendant, le P. Hippolyte va leur prêcher (aux fileuses) trois fois par semaine le mois de Marie, à l’hôpital. Vous voyez bien l’urgence que vous veniez au Vigan pour surveiller tout cela, donner votre avis, plus votre bénédiction… ».

Lettre à Mlle de Régis (1),
tome V, édit. D.D. 1992, p. 288-289

(1) Sœur Marie-Eulalie n’est autre qu’Eulalie de Régis (18216-1867), Sœur Marie des Anges Isabelle de Mérignargues (1826-1884). Marie Correnson (1842-1900) est alors âgée de 23 ans et ne gagnera Rochebelle qu’en 1867.
Les autres personnes nommées sont des religieux Assomptionnistes : P. Hippolyte Saugrain (1821- 1905), P. Raphaël Jourdan (1836- ?), P. Jean-Baptiste Grousset (1818- ?), ces deux derniers ayant repris par la suite leur liberté.
Le Vigan, Alzon et Saint-Ambroix sont trois communes du Gard. Les premières Oblates se nomment : Thérèse Salze, les sœurs Durand, Augustine Bernassau, les sœurs Dalmier, Louise Damenne, Marie des Anges Clavier, Félicité Brun Vilaret, Véronique Villaret, Augustine Brun, Colombe Balmelle, Marie Bourrier…


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Sur les Oblates :

Lettres du P. d’Alzon à Marie Correnson et aux Oblates de l’Assomption, Bruxelles, 1993, 490 pages. Actes du Colloque Marie Correnson, Paris- Nîmes, 2000.

Julian Walter et Etienne Fouilloux, L’Apostolat Assomptionniste auprès de Bulgares de 1862 à 1880, l’œuvre orientale du P. d’Alzon vue par ses fils dans Colloque Emmanuel d’Alzon, Le Centurion, 1982, p. 180-230. Victorin Galabert, Journal, tomes I et II, Sofia, 1998-2000.

Pour une lecture personnalisée :

  • Toute fondation ne demande-t-elle pas l’élan de l’enthousiasme ? Le P. d’Alzon ne manque pourtant ni de réalisme ni d’esprit de foi quand il écrit à propos de la Bulgarie : « Mon Dieu, dans quel guêpier suis-je allé me fourrer ! Mais il faut être un peu fou pour Notre Seigneur » cf. Lettres d’Alzon, t. IV, p. 188. Qu’en penses-tu ?
  • En quoi la fondation des Oblates te paraît-elle un vrai acte de foi ?
  • Quelle formation religieuse le P. d’Alzon prévoit-il pour des religieuses missionnaires ?
  • Connais-tu d’autres fondations religieuses féminines pour des missions lointaines au XIXe siècle ? Quels traits communs avec les Oblates ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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