34 La poupée d’un grand vicaire
Rares sont les échos indirects sur la vie du P. d’Alzon au contact de la jeunesse, alors que toute son existence s’en trouve comme baignée. En 1835, dès son arrivée à Nîmes comme jeune prêtre, il se lance dans les patronages et les œuvres d’éducation populaire. N’a-t-il pas, d’autre part, voulu dès 1845 vivre au sein d’un collège, en prise directe avec le monde des jeunes ? Quand il migre provisoirement sur les hauteurs de Nîmes, au Mont-Duplan, n’est-ce pas encore pour se retrouver plongé au cœur de l’œuvre du patronage Argaud dont il s’agit à ses yeux d’assurer la reprise ? Cet aspect de la vie du P. d’Alzon qui n’a guère inspiré ses biographes, mérite cependant une plus forte attention : l’entreprise de refondation d’un collège à Nîmes, la pension Vermot, lui est inspirée par de solides conceptions pédagogiques et pastorales qui prennent leur origine dans une visée apostolique de fond. La jeunesse est à chaque époque le fer de lance de l’avenir, que ce soit pour la cellule familiale, la société ou l’Eglise. L’importance que les catholiques du XIXe siècle ont attachée à la question éducative, et notamment scolaire, procède d’une prise de conscience d’évidence : l’influence d’une formation globale de la personne se joue dans les premières années d’une existence. L’Etat ne peut à lui seul revendiquer cette part de responsabilité qui relève en priorité de la famille et qui doit trouver le concours de toutes les forces vives d’un pays à travers ses composantes sociales et spirituelles.
En créant des congrégations religieuses, le P. d’Alzon a fondé longtemps, trop longtemps sans doute, de très fortes espérances sur le vivier vocationnel naturel que représentait à ses yeux le collège de Nîmes. Le développement des Oblates à partir des Cévennes, l’expérience de quelques disciples que leurs origines et leurs affinités portaient davantage en direction des classes pauvres, a guidé le P. d’Alzon et l’Assomption dès avant 1870, sinon vers d’autres préoccupations, du moins vers de plus larges horizons et d’autres moyens, ceux des campagnes, des milieux populaires ou des masses. Dès la fin des années qui marquent le Second Empire, le P. d’Alzon rejoint d’autres attentes que soulèvent les évolutions d’une société vers plus de démocratie et de justice. Il ne renie pas ses choix, il cherche à les adapter en fonction d’une assise qui s’est déplacée. Même s’il est toujours resté en contact et en affinité avec des milieux socialement élevés du fait de ses liens familiaux, il ne se départit jamais des qualités ou valeurs qui transcendent le rang social : simplicité, générosité, contact du cœur, esprit d’enfance à la mode é vangélique, comme avec ses petites cousines de Berrias qu’il régale d’une poupée de loterie :
« Le Vigan, 10 août 1865
Mes chères petites cousines (1),
Figurez-vous que j’ai gagné, il y a longtemps, longtemps, à la loterie une poupée ? Voilà qui est extraordinaire qu’un vieux grand-vicaire (2) gagne les poupées ! Je n’ai guère le temps de l’habiller, de la déshabiller, de lui donner à déjeuner, de lui apprendre à lire ; et surtout il n’est pas convenable que je la fasse promener. Que dirait-on à Nîmes, si on me voyait faisant prendre l’air à une poupée sur l’avenue Feuchères (3) ? Aussi, je viens vous demander un service, mais un grand service, et j’espère que vous ne me le refuserez pas.
Voulez-vous vous charger d’être ses petites bonnes, ses petites mamans? J’espère que votre maman(4) à vous ne considérera pas son entrée dans la maison comme un accroissement de famille. Puis, il faut vous dire : ma protégée a un petit trousseau, qui vous arrivera avec sa petite personne. Vous verrez, elle est assez bien fournie. Seulement ses affaires m’ont fait l’effet de jaunir un peu ; mais à la première lessive, à Berrias, tout cela pourra se rafraîchir.
Adieu, mes chères petites cousines. Croyez que j’ai une bien grande confiance en vous, puisque je vous charge de l’éducation de ma poupée (5). Vous lui donnerez de bonnes manières, vous n’attirerez pas trop son affection, vous ne me rendrez pas trop jaloux, et quand j’irai la voir et que nous causerons ensemble, vous n’irez pas répéter ce que ma pauvre petite poupée et moi nous nous serons dit en confidence, quoique devant vous.
Adieu, mes chères petites cousines encore une fois. Croyez que je vous aime bien ainsi que votre maman et votre papa. La caisse de la poupée et son trousseau arriveront à l’Assomption, en même temps que cette lettre. Si on ne vous les envoie pas, faites-les réclamer.
E. d’Alzon »
Lettres d’Alzon, tome V, édit. D.D., Rome, 1992, p. 385-386
(1) Il s’agit des filles de Paulin de Malbosc et de Mme, née
Alix de Roussy, épousée en 1855. Paulin
é
tait veuf depuis 1848 d’une première union contractée
en 1847. La famille du P. d’Alzon est parente
des Roussy de Sales. Le couple P. et A. de Malbosc eut plusieurs enfants
dont les prénoms nous
sont donnés par la correspondance du P. d’Alzon : Françoise,
Marie, Joseph, Jeanne et Thérèse. Par
ailleurs, nous connaissons assez bien la famille de Malbosc, partagée
entre ses deux résidences de
Saint-Victor de Malcap (Gard) et Berrias (Ardèche) : Paulin est le
fils de Jules Bastide de Malbosc
(+1867) et de Anne-Julie, née de Lafigère (1783-1853), mariés
en 1810, qui ont eu 5 enfants : Amélie
(1819-1845), Louise (+1825), Eugénie devenue sœur Françoise-Eugénie
R.A. (1822-1878), Eugène
(+1858) époux de Louise, née Carayon-Talpayrac et Paulin.
(2) Le 30 août 1865, le P. d’Alzon va achever sa 55e année.
Aux yeux d’un enfant, cet anniversaire
paraît effectivement celui d’une personne âgée.
Le P. d’Alzon d’ailleurs se déclare volontiers « vieux »
avant l’âge.
(3) Cette belle artère de la ville de Nîmes, située entre
la gare ferroviaire et la place de l’Esplanade,
borde le collège de l’Assomption dont l’entrée
officielle est encore rue de la Servie.
(4) Alix de Malbosc, née Roussy de Sales, est une cousine directe
du P. d’Alzon. Elle est la fille de
Félix-Léonard, marquis de Roussy (1785-1857) et de Pauline
de Sales (1786-1852). Alix a pour frères :
Félix-F. Louis-Philippe (1824-1862), époux de Marie de Fayet
(+1868) et Paul-François-Jean (1817 ?)
et pour sœurs : Marie-Françoise (1819-1842), épouse d’Edouard
Muffat de Saint-Amour, et Alexandrine
(morte en bas âge). La famille de Roussy est originaire de Nîmes
et a fait souche en Savoie avec la
dernière descendante de la famille de saint François de Sales
(Thorens).
(5) On peut reconnaître en filigrane quelques traits d’éducation
chers au P. d’Alzon : distinction, étude,
affectivité contrôlée, tenue…
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
F.
d’Yvoire, Armorial et nobiliaire de l’ancien duché de
Savoie, Grenoble,
1863-1938.
F. Miquet, Répertoire biographique des savoyards contemporains
1800-1892, Annecy, 1893-1898.
Au
sujet de l’éducation au collège de Nîmes :
Sur
l’éducation au XIXe siècle :
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