Anthologie

35 Bible et exégèse au temps du P. d’Alzon

Cette page du P. d’Alzon, écrite en 1866, et publiée dans le journal Le Monde de l’époque, mérite à plusieurs égards d’être lue, pour elle-même, pour la mentalité qu’elle reflète et pour l’évolution des esprits qu’elle ne peut manquer d’appeler. Homme d’Eglise de son temps, le P. d’Alzon éprouve un respect sacré et un réflexe ecclésial pour la lecture des Saintes Ecritures, selon l’enseignement traditionnel des Papes et des Conciles. Déjà en 1837, il met en garde le Directeur de la Gazette du Languedoc contre une nouvelle édition de la Bible qui n’aurait pas reçu l’aval des autorités religieuses (1). Comme tout ecclésiastique au XIXe siècle, le P. d’Alzon est familier de la lecture de la Bible en latin dans sa version officielle, la Vulgate, seul texte liturgique en usage dans la tradition occidentale depuis le Concile de Trente. A Montpellier, en 1832, Emmanuel demande à son père de lui faire envoyer son Nouveau Testament grec(2), indice intéressant sur les exigences intellectuelles du séminaire ou du séminariste ; C’est bien sûr la Vulgate qu’il cite habituellement de façon littérale ou de mémoire, à la manière des Anciens, sans compter toutes les allusions implicites au texte sacré. Le repérage des occurrences scripturaires dans tous ses écrits attestera un jour, nous l’espérons, combien la Bible est la première et insurpassable source d’inspiration du P. d’Alzon avant toute autre influence ou imprégnation littéraire, théologique, patristique ou spirituelle ! Il n’ignore pas cependant les nombreuses versions françaises, plus ou moins heureuses, qui ont pris rang dans le royaume des lettres : ne lui est étrangère ni la traduction du Maistre de Sacy (1672-1696), ni celle de Genoude (1820-1824), ni celle de l’abbé J.-B. Glaire (1834), traducteurs qu’il cite nommément, mais dont on sait aussi aujourd’hui la faiblesse textuelle et critique. En ce qui concerne l’hébreu et son éventuel emploi au séminaire, nous n’avons pas d’indices probants. Nous savons cependant que son évêque, Mgr Plantier, il est vrai ex-professeur à Lyon, a été capable de s’adresser dans cette langue lors de sa présentation épiscopale aux citoyens juifs de Nîmes. C’est le même d’ailleurs qui dans un mandement alors relevé saura répondre aux allégations de la célèbre Vie de Jésus de Renan (1863). Ne faisons pas du P. d’Alzon ce qu’il n’a jamais prétendu être par ailleurs, un exégète de goût ou de passion, mais regardons ce qu’il est, un lecteur fervent de la Bible(3). Comme science, cette discipline est dans les limbes, surtout dans la tradition catholique où l’interprétation du sens littéral n’autorise guère d’échappées autres que spirituelles, homélétiques, doctrinalement contrôlées et verrouillées depuis la Réforme.

« Nîmes, Vendredi Saint (30 mars) 1866

Mon cher ami,

En célébrant ce matin l’office du Vendredi Saint, j’ai dû chanter les prières pour les hérétiques et pour les Juifs. Pour les Juifs, j’ai demandé que Dieu ôtat du cœur de ces perfides le voile qui le couvre : et pro perfidis Judaeis, ut Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum… Exaudi preces nostras, quas pro illius populi obcaecatione deferimus. Quant aux hérétiques, j’ai demandé que Dieu les délivrât de toutes les erreurs, ut Deus et Dominus noster seruat eos ab erroribus universis… Respice ad animas diabolica fraude deceptas. (4) Et c’est avec des hommes pour qui l’Eglise prie, mais qu’elle déclare perfides, aveuglés, plongés dans toutes les erreurs, trompés par les fourberies du démon, que des prêtres s’associent pour traduire le livre de la vérité par excellence ! Ou l’Eglise sait ce qu’elle dit dans ses prières, ou elle ne le sait pas. Si elle ne le sait pas, qu’on le proclame tout haut. Si elle le sait, si les mêmes prières, avec les mêmes condamnations, ont été aujourd’hui, jour même de la mort de J.C., répétées d’un bout du monde à l’autre, quel espoir de trouver le vrai sens de la Bible à l’aide d’auxiliaires tels que les prières liturgiques nous les dépeignent ?

On a prétendu que l’œuvre de la traduction de la Bible était affaire purement philologique. Alors, pourquoi un journal assurait-il que, dans la première séance un des vénérables pasteurs a réclamé pour le succès du travail les prières des bonnes âmes? (5) Si ce n’est que de la philologie qu’on veut faire, pourquoi ces prières? Autant vaudrait en demander pour l’Académie des sciences morales (6). S’il y a là-dessous quelque chose de plus qu’un enfantement philologique, je comprends des prières, mais je me rappelle que des prières sollicitées dans un but commun par des protestants anglais, animés des plus pures intentions auprès de leurs compatriotes catholiques, ont été tout récemment déclarées par le Saint- Office, avec l’approbation du pape, le renversement de la foi et la proclamation de l’indifférence en matière de religion (7).

Des protestants reprochaient un jour à O’Connell (8) de s’être, pendant un enterrement, éloigné d’eux au moment où leur ministre voulut faire des prières. « L’Eglise catholique, répondit-il, prie pour tous, mais ne prie avec personne ». J’attends que l’Eglise catholique ait déclaré consentir à traduire la Bible avec qui que ce soit (9).

Agréez, cher ami… »

Lettre à Melchior Du Lac,
d’après édit. D.D., tome VI, Rome 1993, p. 49-50

(1) Lettres, tome II, S.V., p. 17
(2) Lettres, tome I, S.V., p. 296
(3) Cf Lettre 3106, t. VI, p. 352 : « J’étais à l’ombre de la maison à lire mon Nouveau Testament ».
(4) Texte même des intercessions de l’office dit de la Parascève, d’après le Missale Romanum, en usage à l’époque. Le P. d’Alzon ne s’est jamais gêné pour dire qu’il chantait faux : cf. Lettre 143, 2 nov. 1833, é dit. S.V., p. 442.
(5) Le P. Désiré Deraedt indique dans sa note n° 1 qu’il s’agit d’une Société nationale pour la traduction des Livres saints, séance tenue à la Sorbonne le 28 mars 1866.
(6) L’Académie des sciences morales et politiques, fondée en 1795, a compté en 1832 comme ecclésiastiques l’abbé Sieyès et le prince Charles-M. de Talleyrand-Périgord, en 1918 le Cardinal Mercier et le P. Sertillanges…
(7) On trouve le texte de condamnation des Sociétés bibliques dans Denzinger ou le Syllabus de Pie IX.
(8) Daniel O’Connell, leader de l’émancipation catholique irlandaise (1775-1847).
(9) La T.O.B. remonte aux années 1972-1975.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Pour l’historique des versions françaises de la Bible :

Pie IV interdit en 1564 la lecture de traductions de la Bible en langues vernaculaires, non accompagnées de notes explicatives fidèles à l’enseignement de l’Eglise. La The Bible Society est fondée à Londres en 1780, imitée en 1792 de l’autre côté de la Manche (Société Biblique française) et en 1816 par L’Americain Bible Society (ABS) à visée fortement missionnaire, toutes entreprises réprouvées par Pie VII en 1816, par Léon XII en 1824, par Grégoire XVI en 1844 et Pie IX en 1846 et en 1864 (Syllabus).

Pour une lecture personnalisée :

  • Quels sont les arguments du P. d’Alzon pour condamner une telle entreprise ? Qu’en penses-tu au regard de l’histoire d’une part et des mentalités aujourd’hui ?
  • La traduction du texte de la Bible, n’est-elle pas à différencier des notes et commentaires qui peuvent lui être joints ? Quel est le jugement de l’Eglise en cette matière aujourd’hui ?
  • Une lecture de la Bible peut-elle être non-confessionnelle ?
  • Lire, prier, étudier la Bible est aujourd’hui le fait de nombreux groupes bibliques inter-confessionnels. Quels avantages à tes yeux ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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