Anthologie

36 Le Père d’Alzon dans les prés

C’est en juillet 1864 que, sous la conduite du P. Hippolyte Saugrain, s’organise le noviciat assomptionniste du Vigan, après les premières formes plus ou moins improvisées de noviciat dans les différentes communautés de la Congrégation : Nîmes, Clichy, Auteuil. Grâce à son héritage familial, le P. d’Alzon a l’opportunité de transférer dans cette modeste localité des Cévennes, où lui-même a vu le jour en 1810, le berceau de l’Assomption. Il réalise ainsi pour les jeunes religieux, une sorte de nouvelle naissance, dans un lieu propre qui ne soit pas perturbé par les différents services que sollicite sans fin une œuvre apostolique à proximité. L’année 1864 marque en quelque sorte les retrouvailles du P. d’Alzon avec ses racines cévenoles, aussi bien familiales que régionales. Déjà durant l’été 1831(1), le jeune Emmanuel qui atteint sa majorité, avait traversé la barre des Cévennes, arpenté le cours de la Dourbie et franchi le Causse du Larzac pour aller saluer son vieux parent, le Vicomte de Bonald, dans son ermitage du Monna, près de Millau (Aveyron). En chemin, audessus de Saint-Jean-du-Bruel, il n’a pas dû manquer de méditer auprès des ruines romantiques du vieux château médiéval d’Algues d’où sortent selon la tradition ses ancêtres de Roquefeuil.

A partir de 1864, ce ne sont plus les souvenirs du passé qui orientent les pas du P. d’Alzon vers Le Vigan, mais les choix du futur avec la formation des jeunes générations de l’Assomption qu’il loge dans sa vieille maison familiale, la Condamine. L’environnement champêtre ne manque pas de charme ; les villages isolés des environs fournissent aux religieux des postes d’évangélisation missionnaire tout trouvés et à Rochebelle des vocations é prouvées pour les jeunes Oblates : Rogues, Avèze, L’Espérou, Alzon, Mandagout Le Cigal, Saint-André de Majencoules, autant de noms qui entrent dans la géographie assomptionniste de l’époque. Les eaux de Cauvalat soignent les santés éprouvées. Les fermes du domaine agricole, l’Elze, La Valette ou Bagatelle, fournissent quelques ressources pécuniaires, avant d’être aliénées, l’une après l’autre sur l’autel des nécessités financières.

Le noviciat du Vigan laissera la place en 1874 à un éphémère alumnat baptisé Saint-Clément, hommage au calendrier et à la Vicomtesse d’Alzon. En 1881, pour sauver les lieux, le P. Picard vend La Condamine à la Comtesse d’Ursel qui n’est pas encore Mère Isabelle. Replongeons-nous un instant avec le P. d’Alzon dans cette oasis de paix rustique, au gré des caprices de la météo.

« Le Vigan, 16 mai 1867,

Ma chère fille,

Merci de tous les détails que vous me donnez. Ici, nous avons eu aussi notre orage, mais un orage de grêle, tel que tout est abîmé. On ne sait plus où prendre de la feuille (2). Les prés sont hachés, les jardins dévastés comme si un régiment de cavalerie les eût traversés au galop(3). Ne parlons pas des vignes et des fruits ; tout cela a disparu – pas plus que sur ma main. Aussi, me suis-je mis au travail des mains comme les moines (4) ; j’ai ramassé trois fagots de branches de mûrier. Les Pères (5) en font autant. Qui sait si la grêle ne nous aura pas fait comprendre l’utilité des occupations manuelles ? Ma pauvre échine pourtant, après trois quarts d’heure, a fini par demander grâce (6).

Les Oblates vont bien, et j’en suis content, mais avec notre ruine de quoi vivront-elles ? Elles travailleront un peu plus. Toutefois, nous avons eu une consolation, notre vache bretonne, qui est de couleur Oblate, c’est-à-dire blanche et noire, nous a donné un veau couleur Augustin, c’est-à-dire tout noir. Ce m’est une douceur de contempler ce jeune prétendant au noviciat (7), du moins par la robe.

Votre mari(8) ne va pas mal. Il se croyait cet après-midi, menacé d’une migraine, mais comme je finissais de ramasser mes fagots, il est venu, en allant prendre son lait (9), me reprocher de préférer m’occuper de mes petites bûches à la visite des Dames Raynaud (10), qui sortaient de chez moi.

En ramassant ma dernière branche, j’ai pensé que la Providence venait de m’encourager à la vie des champs.

Si vous voyez Angélina (11), demandez-lui si elle a reçu ma lettre que je lui ai écrite lundi et qu’elle a dû avoir entre les mains, au moment où vous retourniez de Caissargues à Nîmes. Je l’encourage à un peu d’énergie et à ne pas reculer d’une semelle, quand une fois elle a fait un pas en avant. Adieu, ma chère fille. Mille fois vôtre en N.S. »

Lettre à Cécile Germer-Durand,
d’après Lettres, édit. D.D., tome VI (1992), p.252-253

(1) Lettres, t. I., S.V., p. 227-229.
(2) Il s’agit de la feuille de mûrier qui sert à nourrir les vers à soie.
(3) Ce sera le triste spectacle de Reichshoffen le 6 août 1870, au cours de la bataille de Woerth- Froeschwiller (près de Haguenau en Alsace).
(4) Le P. d’Alzon est encore tout imprégné de la lecture des deux derniers volumes de Montalembert sur les Moines d’occident, parus en 1867.
(5) Les religieux profès prêtres au Vigan sont les Pères Hippolyte Saugrain et Jean-Marie Joulé.
(6) Le Père d’Alzon à 57 ans n’est guère habitué aux travaux agricoles malgré un courage énergique et exemplaire déployé sous les yeux des novices. « On m’a fait piocher ces jours-ci, aussi, ne puisje tenir une plume « : Lettre du 10 juillet 1866, VI, p. 86.
(7) Si l’on comptabilise à part le bétail, la communauté de novices au Vigan compte alors une douzaine de jeunes : Emile Gauthier, Ulysse Martin,Vital Martin, Pierre-Baptiste Morel, Claude Lhérisson, Paul Favatier, Barthélemy Lampre, Isidore Salenson, François Schiskov, Luigi Dimitrov, un Frère Gabriel, François Chambourdon.
(8) Le professeur Eugène Germer-Durand (1812-1880), époux de la correspondante du P. d’Alzon, Mme Cécile G.-D. née Vignaud (+1886), qui deviendra Oblate, une fois veuve. Le couple a eu cinq enfants : Daniel et Michel, morts tout jeunes, Joseph qui deviendra le P. Germer-Durand à l’Assomption, savant épigraphiste (1845-1917), Jean général de Brigade et François architecte.
(9) Au Vigan, on avait le loisir de saluer les magnans (éleveurs du ver à soie) et les fermiers-éleveurs des différentes propriétés du P. d’Alzon. Un groupe d’Oblates, distinct de celui de Rochebelle, habitait alors La Valette, mais Arènes, l’Elze et Bagatelle se trouvaient en location.
(10) Dont Rosalie Raynaud qui est citée p. 17 et 179 du tome VI.
(11) Angélina Chaudordy, une dirigée du P. d’Alzon.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Sur le Vigan, Pierre Gorlier, Le Vigan à travers les siècles, Anduze, 1981.
La maison forte des d’Alzon « La Condamine » est déjà citée dans un texte du début du XVIIe siècle. Vers 1796, le père d’Emmanuel, le vicomte Henri, y retrouve les siens. Il y a fait la connaissance de sa future épouse, Jeanne-Clémence de Faventine, qu’il épouse en 1806. Le jeune couple s’installe à Lavagnac vers 1816. La maison est laissée à des locataires avant d’être reprise par le P. d’Alzon en 1864. Noviciat entre 1864 et 1874, puis alumnat de 1874 à 1881. La comtesse d’Ursel l’achète aux seules fins de la protéger des spoliateurs. . Le P. Quenard la rachète vers 1933 aux héritiers, les Virieu et la propose aux Oblates. Ce sont les Orantes qui viennent l’habiter entre 1937-1939, moyennant quelques transformations. Propriété de la Congrégation A.A., elle est toujours ouverte aux Assomptionnistes de passage qui aiment y retrouver l’atmosphère de leurs origines.

Pour une lecture personnalisée :

  • Que penses-tu de tes activités manuelles et de tes aptitudes techniques dans le cadre de ta vie religieuse apostolique ? Comment les développer ?
  • Le contact avec le monde du travail sous toutes ses formes professionnelles, n’est-il pas aussi une chance à saisir et à favoriser ?
  • Le travail des mains, peut-il être pour toi une forme de prière, un loisir, un équilibre et une hygiène de vie ?
  • L’écologie n’est-elle pas une dimension naturelle de notre vie, toujours à redécouvrir, indépendamment des modes ou des époques ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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