37 Leçon de morale politique
Toute la vie du P. d’Alzon a été mêlée aux questions politiques. Fils d’un parlementaire attaché aux idées légitimistes de la droite royaliste, il se montre lecteur critique des événements qui secouent la monarchie en 1830. Entre ses mains, les différents journaux ou revues d’information nationaux ou régionaux, La Gazette, Le Moniteur, La Quotidienne, l’Ami de la Religion, Le Correspondant ou l’Avenir sont passés au crible d’une conviction première inébranlable, les droits de Dieu et ceux de l’Eglise primant toute autre considération de personne, de parti, de régime ou d’opinion. Sous la Monarchie de juillet, d’inspiration libérale, le P. d’Alzon se situe dans l’opposition du Centre gauche, et, au temps de la Révolution de 1848, il n’hésite pas à embrasser les idéaux du jour dans les colonnes d’un journal éphémère, La liberté pour tous, dans la mesure où le nouveau régime républicain respecte et protège l’Eglise. Attitude qui le met en délicatesse avec son milieu familial. L’Empire napoléonien à la mode Napoléon III, à partir de 1852, ne suscite de sa part que réserve et même réprobation à partir de 1859 : régalisme gallican, affairisme, corruption à l’intérieur renforcent son sentiment militant d’opposant tandis que la politique étrangère du Second Empire fait le jeu du nationalisme piémontais. L’ultramontanisme du P. d’Alzon qui lui fait identifier les droits de l’Eglise avec les intérêts de la papauté, le conduit à entrer dans le champ politique : candidature aux élections départementales de l’Hérault (1861), campagnes de pétition, prédications sur des points chauds de l’actualité, soutiens électoraux marqués. On aurait tort de croire cependant que le P. d’Alzon se compromette dans le jeu politique pour de simples raisons politiciennes. Il revendique le droit de parole et d’action du clergé hors des sacristies quand les enjeux lui semblent dépasser le domaine privé des préférences partisanes pour toucher celui des convictions et des valeurs qui fondent des projets de vie collectifs, sociaux et ecclésiaux. Certes, ses choix peuvent aussi nous sembler aujourd’hui entachés de préjugés et de préférences discutables dont une part est liée à ses origines et à ses relations. Telle est bien la condition immanente de tout homme en situation, quels que é levés que lui paraissent les idéaux ou les ressorts de son action.
Le P. d’Alzon, homme de son temps, n’a pas hésité à franchir les barrières de l’engagement et de l’opinion publique. Il ne refuse pas les ouvertures inéluctables en direction de la démocratie et de la justice sociale, mais selon le mode de pensée conservateur qui reste le sien, celui des principes d’honneur, de franchise et de loyauté que la vie politique de son temps, comme de tout temps, n’a guère l’habitude de courtiser, y compris quand elle se pervertit à s’en affubler :
« A propos d’un échec par Emmanuel d’Alzon.
L’agitation produite pendant quelques jours autour des caisses électorales commence à se calmer. Les vainqueurs s’accoutument modestement à leur triomphe, les vaincus prennent leur parti d’une défaite parfaitement méritée.
En ma qualité de vaincu, je regarde comme une obligation de conscience de protester contre les gens trop pressés de retourner à leur béate torpeur. Je voudrais forcer plusieurs de mes amis à comprendre que, parce que l’Empire c’est la paix(1), le sommeil n’est pas pour cela le plus saint des devoirs, et que même, en face de ce qui s’est révélé dernièrement, dormir pourrait bien être un crime.
J’entends bien souvent crier contre les protestants. Les protestants cette fois, sont restés à l’écart, et à leur point de vue, ils ont très habilement agi. Ils ont eu la joie de voir de quels chefs-d’œuvre sont capables les catholiques quand le fantôme de la réforme ne se dresse pas devant eux. Ah! Qu’ils seraient forts, si, se croisant les bras, ils prenaient la seule résolution de nous regarder faire…! Nous ne pourrions les accuser de rien, et ils seraient bientôt nos maîtres !
La dernière lettre que j’ai adressée à M. Demians (2) m’a valu, diton, une certaine impopularité, je suis bien aise de rester impopulaire, et de profiter des droits qu’une situation pareille me donne pour dire très nettement ma manière de juger les tristes choses dont nous venons d’avoir le spectacle.
J’écarte les questions de personnes, je ne prends que les actes publics manifestés à la face du jour.
Je puis éprouver des tristesses, des désenchantements, mais mon âge n’est plus celui des illusions ; on peut s’affliger de voir certaines figures moins grandes qu’on ne l’avait rêvé, mais après tout, on regarde et l’on passe.
Qu’un général (3), enfant de Nîmes, ait la fantaisie d’être membre du conseil général, qu’il soit présenté par le gouvernement, quoi de plus simple ? Et qui peut le trouver mauvais ? Qu’il fasse des promesses, qui a le droit de s’en fâcher, sinon ceux à qui il n’en a pas fait ? Il serait bon de n’en pas faire, à une époque où l’on en fait tant, et les Nîmois ne seraient ni Français ni surtout électeurs, s’ils ne les prenaient pas au sérieux. Mais qu’il ait dit, comme on l’assure, que les prêtres feraient bien, à l’époque des élections, de rester dans leur sacristie, voilà une assertion que je tiens à relever. Il sait bien les trois visites qu’il me fit, il y a deux ans, pour me prier d’en sortir en faveur de son élection ; il sait bien qu’il s’adressa à d’autres habitants de ces obscures sacristies, et même…, mais ne regardons pas trop haut.
Ce que je comprends moins, c’est que dans les circonstances présentes, les catholiques, réellement catholiques, aient voté pour lui. Non pas qu’en temps ordinaire il ne pût recevoir leurs suffrages, mais étaitil défendu de se rappeler ce qui venait de se passer ? On se dit catholique, on voit son Evêque, objet du procédé que chacun sait, on a l’occasion de protester solennellement, on ne proteste pas et l’on nomme le candidat officiel. J’affirme que c’est un signe des temps (4).
Seulement, je demande pardon d’avoir osé écrire que ceux qui, agissant ainsi, avaient une foi vigoureuse, étaient modestes en matière d’honneur. Si je me fusse douté que cette appréciation avait des applications si nombreuses, je l’eusse gardée pour moi seul.
On prétend, il est vrai, que certains prêtres ont donné l’exemple. Je crois qu’il n’en est rien, mais quand il serait vrai que leur modestie égale celle des simples fidèles, que conclure? C’étaient des prêtres qui les premiers crièrent : nous n’avons pas d’autre roi que César ! (5) Et ils avaient, pour se tranquilliser la conscience, le spectacle des dix-huit mille ouvriers qu’Hérode, au dire de Josèphe, employait à l’embellissement du temple. Grâce à Dieu, nous n’en sommes pas encore au temps où, selon Hilaire, l’empereur arien Constance bâtissait des églises pour mieux renverser l’Eglise. Laissons ce côté de la question… N’y a-t-il donc plus qu’à désespérer et l’abdication est-elle pour les catholiques une nécessité irrémédiable ? Je suis bien loin de le penser. Les catholiques peuvent se relever de l’échec qu’ils se sont, quoi qu’on dise, infligé à eux-mêmes, à trois conditions : la première est le retour aux vrais principes catholiques. La seconde, la résolution de profiter hardiment et sans arrière-pensée de toutes les armes que la société moderne leur met en main. La troisième, une organisation forte et toutefois légale…(6) ».
Lettre aux
catholiques de Nîmes (7),
tome VI, édit.
D.D., p. 319-325
(1) Reprise ironique du slogan de Napoléon III dans son discours
de Bordeaux avant le rétablissement
de l’Empire.
(2) Auguste Demians, maire de Nîmes. Cf. Lettre 3061, tome VI,
p. 304-306.
(3) Général Jean-Louis Walsin-Esterhazy.
(4) Expression empruntée à Mt 16,3.
(5) Citation évangélique : Jn 19,15.
(6) Bel exemple d’optimisme alzonien au pays des utopies politiques
et des masochismes catholiques.
(7) Le P. d’Alzon avait rêvé pour 1867 de grands
espoirs de changements politiques dans le Gard,
escomptant un vote massif de protestation contre les candidats officiels.
Espérances presque toutes
déçues
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Evangile
et politique forment un couple à la fois dynamique et détonnant
qu’illustre l’actualité de tous les pays où vivent
des chrétiens, à toutes les
é
poques. Quelles attitudes l’Eglise locale et la Conférence épiscopale
de
ton pays en situation d’élections recommandent-elles au clergé ?
L’Assomption dans son histoire internationale a-t-elle eu des interférences
heureuses et malheureuses à propos d’échéances électorales
ou d’événements
politiques ?
Sur
les idées et engagements politiques du P. d’Alzon :
Jean-Marie Mayeur, Les idées politiques du Père d’Alzon,
dans Colloque
d’histoire d’Alzon, Le Centurion, 1982, p. 144-164.
André Sève, Ma vie c’est le Christ. Emmanuel d’Alzon,
Le Centurion, 1980,
p. 19-28.
Que penses-tu de la déclaration du P. d’Alzon en 1868 :
« Nous ne sommes pas des hommes d’opposition, mais d’affirmation »?
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