Anthologie

38 Le P. d’Alzon, pèlerin à Lourdes

Grand admirateur de Louis Veuillot et lecteur fervent du journal L’Univers, le P. d’Alzon ne pouvait ignorer le fait de Lourdes depuis ses origines, pour lequel le célèbre journaliste a pris fait et cause bien avant Henri Lasserre. Et pourtant, la correspondance du P. d’Alzon ne porte une trace expresse de Lourdes qu’à partir de 1868, où, profitant d’une cure thermale à Bagnères de Bigorre, il va faire, en pèlerin solitaire, la découverte des lieux, le 15 août, à l’âge de 58 ans. Il est tout de suite acquis au message évangélique transmis par la petite bergère de Bartrès, devenue la célèbre voyante et, à l’époque, soustraite, à Nevers, aux sollicitations de curiosité des foules.

Le P. d’Alzon rencontre l’abbé Peyramale, sympathise avec ce curé bourru dont la fin de vie (1877) est assombrie à cause de ses démêlés de juridiction avec les Pères de Garaison du P. Sempé, intronisés gardiens des lieux et promoteurs des pèlerinages qui détournent les foules de l’église paroissiale au bénéfice des sanctuaires du domaine de la Grotte à construire et à financer. La simplicité du rappel évangélique fait à Bernadette : prière, conversion, pénitence, plaît au P. d’Alzon qui aime lire l’histoire de Marie à travers les quelques touches ou notes mariales des Ecritures. C’est sous les plis protecteurs du manteau de la Vierge qu’il a sobrement placé ses fondations religieuses. Les mystères de la vie et de la foi de Marie lui semblent si pleinement é vangéliques que sa devise reste lapidairement christologique sans inflation mariologique : « Si à l’amour principal de Dieu, vous ajoutez l’amour de Notre-Seigneur, l’amour de la Sainte Vierge sa Mère et de l’Eglise son épouse, vous connaîtrez sous son expression la plus abrégée l’esprit de l’Assomption ». A Massabielle, le P. d’Alzon confie ses fils et ses filles à la Mère de Dieu, humble et confiante en ses manifestations à une pauvre fille, à peine lettrée.

Le mystère qui le retient davantage en Marie est celui de sa fécondité spirituelle : n’a-t-elle pas par le mystère de l’Incarnation enfanté le Sauveur du genre humain, comme lui ne cesse de demander au Seigneur la grâce d’enfanter des âmes généreuses et apostoliques au service du Royaume? Le P. d’Alzon pressent la force de Lourdes, cette puissance du ciel qui tend à renouveler sur terre les miracles de la foi et à rendre populaires les actes publics de dévotion et de manifestation chrétiennes. Une véritable fièvre de pèlerinages et une grande soif de miracles s’emparent de lui quand il lui paraît urgent de rechristianiser ces masses dont les élites sociales perdent de jour en jour la direction. Seule une impulsion de foi qui ne craint pas de s’affirmer sur la voie publique peut reconstruire le tissu d’un peuple solidaire : Lourdes, halte de prière, pour reprendre ensemble la marche.

« Bagnères de Bigorre (1), 16 août 1868

Ma bien chère fille,

Rien qu’un mot. J’arrive de Lourdes (2), où j’ai bien longuement prié pour vous. J’ai demandé la vraie sainteté, l’humilité, l’esprit de foi, le zèle. J’ai prié aussi pour toutes vos filles et je me suis donné le plaisir de me faire enfermer derrière la grille qui protège la grotte contre le public (3), pendant près de quatre heures. Vous voyez que j’ai eu le temps de prier pour mes amis. Je vous envoie la photographie de Bernadette, aujourd’hui Sœur Marie-Bernard à Nevers (4) ; j’y joins une petite plante cueillie immédiatement au-dessous de l’endroit où l’apparition eut lieu (5). Si je le pouvais, je favoriserais cette dévotion (6). Au lieu que La Salette (7) m’a laissé, je ne sais pourquoi, incrédule ou du moins dur et sec, Lourdes m’a apporté je ne sais quel parfum de paix, de confiance et d’espoir que je me convertirai quelque jour. A la messe dite par moi dans une chapelle au-dedans de la grotte, j’ai mis votre nom le premier après celui de mon Assomption des hommes.

Adieu, ma fille. Mille fois à vous en Notre-Seigneur.

E. d’Alzon

Bagnères me fait un grand bien, mais me fatigue un peu l’estomac ; j’ai de temps à autre des envies de vomir ».

Lettre du P. d’Alzon à M. Marie-Eugénie de Jésus,
d’après édit. D.D., tome VII (1994), p. 134

(1) Bagnères de Bigorre est à l’époque une petite ville des Hautes-Pyrénées, de 9 400 habitants, à proximité de Tarbes. Au pied de l’Adour, à 550 mètres d’altitude, c’est un centre de thermalisme réputé et connu depuis l’époque romaine.
(2) Lourdes n’est pas encore la cité mariale mondialement connue. La première des dix-huit apparitions à Bernadette Soubirous eut lieu le 11 février 1858 à la grotte de Massabielle sur les bords du Gave où la jeune fille est venue ramasser du bois mort avec sa sœur Toinette et une amie, Jeanne Abadie. Ces événements se sont déroulés dix ans avant la première visite du P. d’Alzon sur les lieux. Il a voulu y prier le jour de l’Assomption. Ce n’est qu’à partir de 1872-1873 que les Assomptionnistes créeront le célèbre pèlerinage national annuel qui va drainer à Lourdes des foules énormes.
(3) L’aménagement des lieux n’a été que progressif. Le 8 juin 1858, le préfet, le baron Massy, a décidé le maire de Lourdes, Lacadé, de défendre l’accès à la grotte en faisant édifier une barrière de planches. Le lundi 4 octobre de la même année, l’ordre est intimé au commissaire Jacomet, d’ouvrir les lieux à la fréquentation libre de la population. Ce n’est qu’en 1876 qu’une première chapelle est construite, conformément à la demande exprimée le 4 mars 1858 par la « Dame » de l’apparition. Pour la topographie des lieux, on peut se reporter utilement aux illustrations de Lourdes Magazine, mai 2000. Dans un mandement célèbre en 1862 reconnaissant l’authenticité des apparitions, l’évêque de Tarbes, Mgr Laurence, fait commencer des travaux d’aménagement aux abords de la Grotte pour un culte public. On déblaie la cavité, on pave le sol de marbre et on installe une grille de protection haute de deux mètres cinquante et large de huit mètres cinquante, œuvre d’un ferronnier local. Le 4 avril 1864 est installée dans une niche la statue de Joseph Fabisch.
(4) Bernadette Soubirous depuis le mois d’octobre 1858 se défend de la curiosité et de la méchanceté publiques en trouvant refuge chez les Sœurs de l’Hospice. Elle a quitté Lourdes le 8 juillet 1866 pour entrer au noviciat des Sœurs de la Charité de Nevers où elle subit les humiliations de la maîtresse des novices. A 35 ans, le 16 avril 1879, elle meurt, tuberculeuse, dans la sainteté après une cruelle agonie.
(5) La première des 18 apparitions est du 11 février, la dernière du 16 juillet 1858. Le P. d’Alzon se rendit 5 fois à Lourdes, entre 1868 et 1879.
(6) C’est Mgr Plantier qui à Nîmes, va développer une véritable ferveur populaire en faveur de Notre- Dame de Lourdes : une chapelle est aménagée dans sa cathédrale sous ce vocable. Il demande à ê tre enterré au pied de l’autel (1875). Des pèlerinages diocésains sont organisés.
(7) Le P. d’Alzon s’est rendu à La Salette en juillet 1858. Là encore, il ne s’est pas précipité puisque les événements remontent au 19 septembre 1846.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

L’Assomption et ses Œuvres, 1958, n° 517, p. 8-11.

Lourdes Magazine. Ouvrages de l’abbé Laurentin.

P. Drochon, Histoire des pèlerinages français de la très sainte Vierge, Paris, 1890.

Catholicisme, article Lourdes, tome VII (1975), col. 1193-1200.

Ruth Harris, Lourdes. Body and Spirit in the secular age, 1999.

Pour une lecture personnalisée :

  • Quels sont à tes yeux les vraies dimensions d’un pèlerinage ?
  • Comment s’exprime la piété du P. d’Alzon à Lourdes ?
  • Le P. d’Alzon a-t-il été favorable à l’instauration des premiers pèlerinages nationaux à Lourdes ? D’où venait sa réserve à l’égard de cette initiative des Assomptionnistes parisiens ?
  • Comment le « phénomène de Lourdes » est-il devenu un symbole de l’activité apostolique de l’Assomption en France et dans le monde ? • Quelles sont les étapes obligées ou conseillées pour un pèlerin à Lourdes ? Quelle conformité avec les indications évangéliques ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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