39 Châteaux en Espagne : Jean le millionnaire
Parmi les affaires curieuses ou insolites qui émaillent la vie du P. d’Alzon, il en est une qui mérite d’être relevée : elle a pour cadre le noviciat du Vigan à la fin de l’année 1868 et les cinq premiers mois de l’année suivante. Celui qui est appelé « Jean le cuisinier » ou « Jean le frère millionnaire » est en fait un jeune néophyte, baptisé au Vigan, Jean Domingo, dont on ignore l’origine exacte, sans doute américaine, qui se trouve engagé au service de la vaisselle et de la lessive au noviciat, tout en prenant un vif intérêt aux œuvres catholiques de la paroisse et à celles mises en route par le P. Hippolyte Saugrain, notamment l’adoration nocturne. Un héritage fabuleux qui ne cesse de grossir au fil des mois, provenant d’un oncle d’Amérique, et dont l’intéressé promet une bonne part à l’Assomption, alimente la correspondance du P. d’Alzon avec les PP. Hippolyte Saugrain, François Picard, Victorin Galabert et les frères Bailly. L’Assomption en effet manque cruellement de fonds mais pas de projets ! Il est intéressant de noter les réactions des divers interlocuteurs à ce sujet : le P. d’Alzon, toujours impécunieux, qui ne cesse de rêver aux millions d’Amérique, é chafaude plan sur plan. Le P. Hippolyte en fin normand ne se laisse guère abuser avant de pouvoir soupeser des écus restés dans l’attente virtuels. Le P. Picard croit judicieux de réunir tous les intéressés à Paris pour une concertation qui ne manque pas de réalisme : les dettes de Nîmes et de Paris, la mévente de Clichy, la prise en charge de l’orphelinat Halluin, les appels réitérés du P. Galabert pour la mission d’Orient, l’installation des Oblates à Nîmes verraient enfin un sérieux début de solution. Le P. Emmanuel Bailly, directeur du collège à Nîmes, qui vient de s’en prendre à l’économe général, escompte aussi une part du gâteau. Le rêve s’achève dans la désillusion : Jean disparaît un beau jour de la mi-mai du Vigan sans laisser de trace, laissant sur place une Honorine Villaret fort dépitée. L’affaire est instructive : la situation financière de l’Assomption n’est pas assainie depuis 1857. Les projets apostoliques des uns et des autres, lancés dans une audacieuse improvisation qui met certes à contribution la providence, ne peuvent faire fi indéfiniment de nouvelles sources de revenus planifiés. Les jugements des uns sur les autres en sont aiguisés, ainsi du P. d’Alzon sur le P. Saugrain : « La paix rentrera dans son cœur en même temps que l’argent dans sa bourse » ou, prémonitoire en 1867, du P. Vincent de Paul Bailly, très é prouvé par son année de direction, sur le P. d’Alzon : « Le Père use vite les hommes au collège ». L’argent, ce qui fait chanter les aveugles, un piège ou un révélateur ? Le mot de la fin est digne du P. d’Alzon : « Il vaut mieux entrer dans l’esprit de pauvreté ».
« Le Mans(1), 23 janvier 1869
Vous êtes, ma fille, une vilaine petite personne quand vous vous mettez en tête que vous m’ennuyez ; c’est tout bonnement absurde et il faut bien que je vous le dise pour m’en décharger le cœur.
Je suis légèrement enrhumé, et, au lieu d’aller me promener, je vous é cris, ce qui m’est bien plus agréable, à moins pourtant que je ne vous ennuie. N’est-ce pas que cette dernière réflexion vous fait un plaisir prodigieux ? Qu’en pensez-vous ?
Le P. Hippolyte m’écrit que ces derniers jours Sœur Marie de la Croix (2) avait un peu perdu la tête ; son oncle chéri est peut-être allé la lui rapporter. Il est probable que je trouverai ici deux ou trois bonnes vocations d’Oblates. Il y a, à la Visitation, une assistante (3), qui est tout feu et flamme pour l’œuvre des missions étrangères. Or, cette sainte fille me propose une jeune personne que l’on ne prend pas dans leur couvent, parce qu’elle n’est pas légitime et que Le Mans est trop près de son pays. Avant de la proposer à une maison plus éloignée, elle me l’a offerte et a écrit hier à Angers, qu’elle habite. Elle a reçu une bonne é ducation, habite en ce moment avec son père qui est médecin, mais où elle trouve des dangers. Il y en a une autre encore, puis une troisième, et j’espère bien que nous ne nous en tiendrons pas là.
Je pense que l’on me donnera quelque chose pour ma retraite. Voulez-vous que je vous en donne quelque chose pour une machine à coudre? On dit que ces machines font l’ouvrage de quatre ouvrières. Je puis y consacrer de 300 à 400 francs, répondez. Si nous en avions deux et deux habiles ouvrières, ce serait à merveille. Enfin, je vais prendre tous les renseignements possibles. Quant aux filles proposées par Mme de Chaponay (4), ne croyez-vous pas préférable que je les voie auparavant à Lyon, puisque je les y verrai dans un mois ? Je suis à merveille avec les Sœurs de la Visitation du Mans, et je pense que Sœur Marie-Colombe me procurera des vocations, en dehors de celles dont je viens de vous parler.
Il s’agit pour Jean, le cuisinier du Vigan (5), non plus d’un million, non plus de neuf millions, mais de quinze millions que son donateur aurait refusés de toutes ses propriétés. S’il en donne quelque chose aux Oblates, ce sera un bien brave homme, n’est-ce pas ? Vous recevrez deux petits paquets de couronnes apostoliques, que vous envoie la M. Marie- Colombe, dont le dévouement aux missions étrangères est incroyable. Mon enfant, je vous bénis de tout mon cœur. E. d’Alzon ».
Lettre à Mère Emmanuel-Marie Correnson,
d’après édit. D.D. tome VII (1993), p. 229-230
(1) Le P. d’Alzon prêche au Mans une retraite au couvent
de la Visitation, du 21 au 29 janvier 1869.
(2) Sœur Marie de la Croix Barnouin, nièce de l’abbé Henri
Barnouin, curé de la paroisse nîmoise
Saint-François de Sales.
(3) Sœur Marie-Colombe, née Clémentine-Marie Cox
en 1804.
(4) La Comtesse de Chaponay, de Lyon, est née Cécile
de Lascours, d’une famille gardoise amie du
P. d’Alzon.
(5) Une des désignations de l’homme que d’autres
religieux transforment en postulant, en frère…
Cette fortune proviendrait de propriétés disséminées
en Guadeloupe, à Saint-Domingue en Floride,
à
la Nouvelle-Orléans. On peut suivre le roman de l’aventure en
se rapportant aux multiples renvois
de l’index du tome VII, page 462 : Jean (cuisinier du Vigan).
Le P. d’Alzon s’est-il souvenu d’un autre
«
oncle d’Amérique », le Chevalier Bruno d’Alzon dont
l’héritage s’était également évanoui
au fil
des mois ?
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Le
traitement de vicaire général pouvait faire vivre trois
ou quatre religieux,
selon le témoignage même du P. d’Alzon. Or, l’Assomption
compte
en 1869 une quarantaine de membres dont un bon tiers encore en formation.
Des activités apostoliques comme l’animation de collèges
(même payants),
d’orphelinats (Arras), de missions lointaines (Orient), de colonies
agricoles,
ne peuvent être rentables financièrement. Sont nécessaires
fortunes personnelles,
dots, legs, bénévolats, subventions, travaux d’entretien
autarcique,
rentes agricoles, emprunts…
Quelques religieux vivaient du ministère soit paroissial (Alès,
Australie),
soit de prédication (P. Laurent), soit du culte et des activités
liées au culte
(chapelle François Ier). Mais les frais d’achat foncier et immobilier
grevaient
pour longtemps le budget général.
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