40 Le P. d’Alzon à Vatican I
Le 1er novembre 1869, le P. d’Alzon prend la route de Rome une nouvelle fois, pour accompagner son évêque en qualité de théologien au concile de Vatican I, un séjour qui va se prolonger jusqu’au 18 juillet 1870. Il loge avec son évêque, Mgr Plantier, au séminaire français de Rome, rue Santa Chiara, et retrouve avec joie le P. Galabert lui aussi théologien de son évêque, Mgr Popov. Ses attentes pour les travaux de cette assise exceptionnelle sont fortes : n’a-t-il pas écrit le 13 février 1869 au P. Vincent de Paul Bailly « Je suis pour la déclaration de l’infaillibilité du Pape, pour la suppression de la nomination des évêques par l’Etat… pour la diminution de certaines exemptions, pour que les vœux simples… soient admis à jouir de tous les privilèges des vœux solennels. Voilà le résumé de mes opinions sur les questions que l’on prévoit devoir être traitées » (1). Ses espérances seront en partie confirmées, mais au prix de débats et de longueurs dont son humeur donne un écho tangible. Car la correspondance du P. d’Alzon ne faiblit pas : elle nous vaut d’ailleurs ses plus belles pages sur l’amour de l’Eglise et sur sa réalité missionnaire, un amour passionné à la mesure de sa foi ultramontaine inconditionnelle. Le P. d’Alzon ne participe pas aux assemblées conciiaires, mais il se définit lui-même comme la mouche du coche (t. VIII, p. 133), multipliant contacts et engagement au service de la majorité acquise à la proclamation de l’infaillibilité. La tenue du concile le sensibilise davantage à la dimension universelle de l’Eglise catholique et à la montée en puissance des contrées nouvellement évangélisées : Rome est devenue le carrefour des nations, des peuples et des langues dans la communion au siège de Pierre. Une inversion se produit à ses yeux, entre les pays de vieille souche chrétienne, comme empêtrés dans leurs querelles historiques, et les jeunes chrétientés fortes de leur dynamisme missionnaire. S’en dégage pour lui une belle leçon de stratégie ecclésiale : l’avenir est aux jeunes Eglises, aux nouvelles congrégations religieuses, à une redéfinition des alliances de l’Eglise en direction du peuple, de la démocratie, de la société moderne, mais sans concession aux principes laïcs de la révolution et du libéralisme. Cet enjambement du temps hors du présent est symptomatique d’une pensée qui entend construire l’avenir dans l’invention de la tradition. Le présent est court-circuité, le passé purifié et idéalisé. L’avenir, quant à lui, se dérobera souvent aux sollicitations des projections : 1870- 1871 vont être des années « terribles » avec la chute de Rome, la guerre franco-allemande et la Commune. Et pourtant, les perceptions du P. d’Alzon, livrées à Mère Correnson, ne manquent ni d’enthousiasme ni de puissance d’anticipation :
« Rome, 14 décembre 1869
Voilà donc six grandes semaines que nous nous sommes quittés, mon enfant bien aimée. Combien la séparation durera-t-elle ? Dieu seul le sait. On prétend que nous serons libres à Pâques, je ne puis l’espérer, je croirais plutôt qu’à Pâques nous serons congédiés, mais pour revenir plus tard (2).
Je reviens sur ce que vous m’avez dit des Sœurs converses. Un des motifs qui font que je les écarte, c’est que, si c’était à recommencer, peut-être les écarterais-je de l’Assomption. Ne vous faites pas illusion, le temps des Sœurs converses s’en va. Ma très profonde conviction, c’est que, pour la conversion des peuples, il faut aujourd’hui, par-dessus tout, laisser les formes aristocratiques. Nous avançons vers une démocratie dont les exigences seront terribles, et, à ce point de vue, vous ne sauriez vous faire une idée de tout ce que j’observe ici. La grande place n’appartient certes pas aux évêques Hongrois, qui sont les derniers grands seigneurs de l’Europe ; elle appartient aux évêques missionnaires qui se rendent au concile à pied, parce qu’ils n’ont pas de voiture. Elle n’appartient pas même aux savants qui aideront à faire les décrets et les canons. On sent que ceux-là travaillent pour d’autres, et que ceux pour qui le concile se tient, ce sont les amis de Dieu, les petits et les pauvres (3). Croyez-moi, la puissance de l’avenir est là. C’est par la pauvreté et l’abaissement que le monde sera sauvé, s’il peut l’être.
Si quelque chose pouvait m’attrister, ce serait de voir l’œuvre des Oblates dévier, et si je puis chercher une des raisons de mon faible pour elles, c’est bien cet esprit plus humble et plus apte, ce me semble, à atteindre une portion du monde que Notre-Seigneur aime tout spécialement et dont il est urgent de s’occuper avant tout (4). Ce que vous pourriez faire désormais, c’est d’apporter une plus grande difficulté dans le choix. Relevez-le, mais surtout par l’esprit de très grande sainteté que l’on sentira chez vos filles, parce qu’il sera chez la mère.
J’ai dîné avant-hier chez Veuillot avec des évêques missionnaires (5). Je ne puis vous dire combien ces hommes me paraissent au-dessus de tout, parce qu’ils sont pauvres, parce qu’ils sont dévoués et que, n’ayant rien à donner, ils se donnent eux-mêmes. Croyez-moi, bien chère enfant, abondez dans le sens du don le plus complet de vous ; aimez Notre- Seigneur, dont toute la vie a été si petite, si rien du tout.
Pour moi, je crois en voyant bien des misères dans le concile, que Dieu bénit les pauvres et frappe ceux qui se complaisent dans tout ce qui ne tend pas à l’anéantissement.
Donnez-moi des nouvelles de votre santé. Vous ne sauriez croire ce que vous me devenez tous les jours, mais je ne veux rien vous en écrire. Si vous pouviez lire quelque part, vous diriez : « Pauvre Père d’Alzon, bon gré mal gré, il faut que je sois contente de lui ».
Parlez-moi de vos filles, dites-leur qu’elles me sont toujours présentes et qu’elles doivent se préparer à de grands travaux. Si nous en avions dix mille (6), elles seraient bien vite placées. L’essentiel pour moi, c’est non pas qu’elles soient nombreuses, mais que par leur sainteté, chacune travaille comme cent. Voici une petite liste d’objets que je prie Joséphine Fabre de m’envoyer par M. Barnouin. Adieu, encore une fois. Je ne me relis pas. Au fait, j’enverrai une liste un peu plus tard. Je vous envoie une vraie bénédiction de vieux père. Je viens de tacher mon papier, veuillez me pardonner.
E. d’Alzon ».
Lettre à Mère Emmanuel-Marie Correnson,
dans tome VIII, édit. D.D. (1994), p. 70-71.
(1) Tome VII, p. 257.
(2) La durée du Concile de Vatican I s’étendra
jusqu’à l’annexion
de Rome à l’état italien (9 octobre
1870). Le concile est alors prorogé sine die.
(3) Inspiration biblique : pour les prophètes, le
peuple de Dieu est constitué en priorité par
les anawim. Jésus reprend la problématique
d’Isaïe : la Bonne
Nouvelle est annoncée aux pauvres (Mt 11,5).
(4) On trouve dans les années conciliaires consécutives à Vatican
II des appels semblables à une
Eglise pour les pauvres, à une priorité ecclésiale
en faveur des pauvres, un thème qui ne sera pas
sans influencer les théologies dites de la libération.
(5) Expression à entendre : évêques
en terre ou pays de mission.
(6) Cette évocation statistique généreuse
se trouve déjà sous la plume du P. d’Alzon,
le 6 août 1867
:
«
Je demande à Sainte Ursule de vous donner bientôt onze mille
filles » cf. tome VI, p. 314, lettre
3072
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
P.
Antoine Wenger, le P. d’Alzon et le pape, dans Hier et Aujourd’hui coll. Série
Centenaire, Paris, 1982.
•
Le Père d’Alzon et les deux conciles du Vatican, Rome, 1960,
48 pages.
•
G. Tavard, le P. d’Alzon au 1er Concile du Vatican, Rome, 1996.
Vatican I, cf. travaux de T. Granderath et K. Kirsch, 3 vol.
Fribourg, 1903-
1906; de G. Thils, Louvain, 1961 et 1989 ; de H. Rondet, Paris, 1962 ; de
B.
Bellone, Rome, 1966 ; de R. Aubert, M. Guéret et P. Tombeur, Louvain,
1977; Actes du colloque de l’Ecole française de Rome, Rome,
1989.
Vatican II : Connais-tu les chroniques écrites par le P. Antoine
Wenger
sur les différentes sessions conciliaires, parues aux éditions
du Centurion
dans les années 1960 ? Quels sont les différents Assomptionnistes
qui à un
titre ou à un autre ont participé à Rome aux travaux
de Vatican II ?
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