Anthologie

41 Le P. d’Alzon au cœur des tempêtes

S’il est une année chargée d’émotions et d’événements douloureux dans le parcours du P. d’Alzon, c’est bien l’année 1870-1871, désignée dans l’historiographie politico-religieuse de la France du temps comme l’année « terrible ». A peine a-t-il quitté Rome, dans l’euphorie de la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale (juillet 1870), le voici confronté à Nîmes avec la cascade des désastres militaires de l’Empire, face aux armées allemandes (août 1870) et leurs immédiates répercussions politiques : la proclamation de la République, la constitution d’un gouvernement provisoire, l’occupation militaire étrangère sans concession… Sans compter, à venir, le siège de la capitale, la guerre civile de la Commune et les menaces d’un régime politique mal assis, enfin, corollaires très vite réalisés, la chute de Rome et la fin des Etats pontificaux. Le P. d’Alzon est atteint comme tout citoyen et tout catholique de son temps, à la fois dans ses sentiments patriotiques et ecclésiaux. C’est véritablement un monde qui s’écroule. Il entend encore faire face à Nîmes à la pression des transformations et des événements, mais l’avenir reste aussi sombre qu’incertain.

Et pourtant, à lire le témoignage de sa vie, on reste frappé devant la sérénité de ses impressions qui, chez cet homme d’action, ne sont jamais loin du champ des propositions concrètes. Dans le feu de la guerre, il n’hésite pas à encourager l’initiative de ses religieux, aumôniers volontaires aux armées. Sa lecture des événements peut nous sembler, et à juste titre, assez moralisante ou moralisatrice. Mais cette faiblesse de lecture n’émousse en rien, au contraire, le dynamisme de son action apostolique, puisée à la source des vertus théologales : un esprit de foi qui recherche un sens aux é vénements sans se laisser anémier, abattre ou paralyser par le côté tragiquement adverse de leur cours, un esprit d’espérance qui dépasse le présent malheureux pour déjà dessiner le champ des actions possibles, enfin un esprit de charité inventive qui va prendre corps avec quelques initiatives concertées : la reprise de la Revue de l’enseignement chrétien, le combat pour la liberté de l’enseignement supérieur et la création d’une Université Catholique, la mise en œuvre d’une formule originale des écoles apostoliques avec la création des alumnats. Quant aux religieux de Paris, l’expérience au contact de la guerre les a comme jetés dans la rue : on ne compte plus à partir des années 1871 leurs multiples initiatives en faveur d’actions apostoliques publiques dans des domaines variés : pèlerinages, congrès, presse. Un même esprit conquérant les pousse à s’immerger dans cette société pour la rechristianiser. Ecoutons le maître d’œuvre de la partition, au cœur des tumultes :

« Evêché de Nîmes, le 15 septembre 1870

Ma chère fille

Vous aurez vu le P. Emmanuel Bailly, qui s’est arrêté exprès à Poitiers pour vous parler des Sœurs de Sedan. A Saint-Dizier, vous avez eu des visites prussiennes. J’espère qu’à Reims, on aura respecté votre communauté, mais je me rends compte de vos préoccupations. A Nice(1), vous avez pour préfet Pierre Baragnon(2), dont la mère a dû vous parler quand elle é tait postulante chez vous. Je n’ai pas voulu qu’on lui écrivît, comme le désirait l’abbé de Cabrières. C’eût été se mettre dans une position très embarrassante, avec un homme d’expédients comme lui.

Ici, je pense, la situation est aussi bonne que possible. Le dernier endroit où nous serons troublés, c’est Nîmes, parce que nous nous sommes organisés. Que deviendrons-nous après ces profondes humiliations? Je pense qu’il faut appliquer à la France ce que j’applique à moi-même, toutes les fois que j’éprouve un ennui. A quoi cela peut-il servir ? C’est la traduction libre du mot de Saint Paul : Diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum(3). Quel profit les catholiques et les Français doivent-ils tirer de la catastrophe, qui n’est pas terminée (4) ? Je ne trouve d’autre réponse que celle-ci : la résurrection de l’esprit chrétien au sens où nous l’avons, vous et moi, entendu en donnant à l’Assomption son cachet, et, si nous avons cédé un moment au torrent, l’obligation de le remonter toujours avec une é nergique persévérance jusqu’à notre dernier soupir.

Si Dieu, comme je l’espère, veut bénir l’Assomption, nous touchons à l’un des moments les plus solennels de son premier développement. Telle est ma conviction la plus profonde. Je considère comme une grâce immense que plusieurs de mes fils aient assisté à ces douloureuses épreuves et que quelques-unes de vos filles aient pu contempler le désastre de Sedan (5). Un jeune ingénieur me disait hier : « Nous venons d’assister à la lutte de vingt ans de paresse, de plaisirs et de débauches, contre vingt ans d’études et de travail ». Ce me semble profondément vrai. Il faut laisser le plaisir pour le travail et prêcher cette doctrine à nos enfants, à tout le monde. A ce prix, je crois que la France peut se relever et conserver sa mission dans l’Eglise de Dieu par l’austérité, le sacrifice, la lutte acharnée contre les idées du jour. On voit enfin où elles ont conduit? Je crois que deux sociétés vont se former et nous travaillons à faire la société chrétienne.

J’espère vous voir sous peu et nous causerons. Je voudrais savoir quand. Je n’ai pas bougé de Nîmes, malgré bien des projets. Si pourtant, j’étais obligé de faire une absence de quelques jours, je ne voudrais pas avoir la maladresse de vous manquer et de ne pas être à vos ordres tout le temps que vous passerez ici. Je ne sais pourquoi, au milieu de tous les malheurs qui nous submergent, je conserve l’immense espérance que nous avons beaucoup à faire et que le petit arbre de l’Assomption doit se développer et donner ses meilleurs fruits, au milieu des plus terribles orages. Adieu, ma fille. Mille fois vôtre en Notre Seigneur ».

Lettre à Marie-Eugénie de Jésus,
d’après la correspondance du P. d’Alzon, tome VIII, édit. D.D., 1994, pp. 503-504

(1) Poitiers, Sedan, Saint-Dizier, Reims et Nice, cinq implantations des Religieuses de l’Assomption dont trois sont dans des régions sous occupation militaire allemande, depuis septembre 1870.
(2) Pierre Baragnon (1830-1904) n’est plus persona grata auprès du P. d’Alzon, sans doute pour ses idées libérales teintées de républicanisme. Mme Jean Amédée Baragnon est née Marie Jeanne, Joséphine Revoil de Servanes, un moment tentée, après son veuvage, par la vie religieuse.
(3) Rm 8,28.
(4) Il y a eu déjà la République incertaine, puis ce sera, après le siège de Paris, la Commune. Dans quelques jours, Rome est piémontaise.
(5) Sedan sera à deux reprises le symbole de l’humiliation nationale, en 1870 comme en 1940. On tirera les mêmes analyses, au moins dans certains milieux : la défaite est la conséquence de l’affaissement moral de la société et, en fin de compte, un châtiment divin.

Pour une lecture personnalisée :

  • Que penses-tu de l’analyse socio-politique du P. d’Alzon ? Ses idées de « châtiment divin » qui cadrent avec sa lecture providentialiste de l’histoire te semblent-elles opérantes ?
  • Comment l’Assomption entend-elle à sa manière témoigner d’une résurrection de l’esprit chrétien ?
  • Quelles initiatives apostoliques renouvelées pour l’Assomption sortiront après 1870 du constat d’une société à reconstruire ?
  • Le christianisme n’est-il pas confronté tout au long de l’histoire, à une interrogation permanente sur son avenir ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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