Anthologie

42 Notre-Dame des Châteaux

Il y a, au cours de « l’année terrible » 1871, une halte favorable dans la chronologie du P. d’Alzon, son fameux premier séjour à Notre-Dame de Châteaux en Savoie (août 1871), au cours duquel il va inaugurer le premier alumnat, berceau d’une formule pédagogique apparentée aux écoles apostoliques, qui va faire corps avec l’histoire de l’Assomption pendant une centaine d’années.

Ce sanctuaire perché dont l’origine remonte aux temps médiévaux des châteaux-forts et dont l’histoire appartint un temps à la vie monastique des Dominicains, relevait à l’époque de l’administration diocésaine de Moûtiers (Mgr Gros). Le P. Désaire s’entremit pour en faire un lieu assomptionniste de formation, après les années d’ermitage du chanoine Martinet. Tout va séduire le P. d’Alzon pour y implanter cette première é cole typée à laquelle est donné un nom patronymique forgé à partir d’un néologisme (aleo), alumnat, mélange de rêve monastique dans un hautlieu à la fois historique et spirituel, d’apprentissage à la vie religieuse pour de très jeunes vocations ecclésiastiques et de dégrossissage à la fois intellectuel, manuel et apostolique.

Les formules pourront un peu varier d’une époque à l’autre, mais l’on trouvera généralement à la base des fondations d’alumnats des ingrédients communs : un environnement de campagne, loin des centres de corruption supposés que sont les villes, une jeunesse d’origine plus que modeste qui est invitée aux formes variées de travaux primitifs, une vie familiale coupée du milieu originel pour une empreinte continue au contact des religieux dont l’objectif est de pétrir les jeunes natures au contact de leur idéal, un réseau de bienfaiteurs qui, sous l’égide de Notre-Dame des Vocations, participent de leurs deniers à cette aventure de la genèse vocationnelle, sacerdotale et religieuse. Liberté est laissée au jeune de choisir en fin d’études la voie concrète de son engagement ecclésial. Notre-Dame des Châteaux constitue la matrice originale d’une intuition qui transcende la personne du P. d’Alzon : depuis longtemps, des religieux insistaient pour un contact vocationnel auprès de classes plus populaires que celles des collèges : d’autres essais analogues, apparentés aux écoles monastiques du Moyen-Age, dont celui du P. de Foresta, jésuite, avaient déjà vu le jour. Et cependant, la formule assomptionniste de l’alumnat innove par plus d’un trait. Elle épouse la nouvelle problématique apostolique d’une ouverture aux classes populaires dont l’urgence s’est comme délivrée après 1870. Le P. Pernet et le P. Halluin entre autres, montraient une voie pleine de promesses : rechristianiser ab origine le peuple en offrant à sa jeunesse une voie d’accès adaptée aux formes d’engagement et de dévouement dans l’Eglise.

« Notre-Dame des Châteaux, le 23 août 1871

Ma chère fille,

Je veux que la première lettre de Notre-Dame des Châteaux vous soit adressée. Figurez-vous que de ce mamelon(1), auprès duquel le Coq n’est qu’une taupinée (2), on a vue sur quatre vallées admirables (3) : au midi, une longue ligne de sapins, distante de N (otre)-D (ame) de sept à huit kilomètres ; derrière, un pic en pain de sucre ; derrière lequel, ce soir, la lune nous faisait l’effet d’un voleur ; à droite, la magnifique vallée de Villars et d’Albertville, dont le fond est sillonné par le Doron; un peu à droite, la vallée d’Araîches, terminée par ces montagnes à neiges éternelles – hier, j’ai voyagé avec une bonne fille qui y garde 170 génisses – on en voit encore en ce moment; plus à droite, Beaufort et des sapins et des sommets neigeux et des formes de montagne incomparables ; enfin, au Nord, la vallée de Hauteluce (4). Et tout cela admirable, splendide.

Si nous achetons les Vanches (5), il faut absolument y venir. J’ai dit ce matin la messe pour le Pape, jour où il accomplit les jours de saint Pierre (6). Demain, j’inaugurerai votre neuvaine, puis le P. Pierre (7), la terminera. Mais quelle végétation ! Des sapins, des prairies, des bois immenses ! Un air ! Du lait ! Un appétit ! Je pense que l’on pourra bientôt commencer à recevoir les enfants. Cette année, une douzaine (8) ; puis, un peu plus, puis on bâtira(9), s’il le faut. Priez bien pour que Dieu bénisse notre bonne volonté et aussi pour qu’il l’augmente.

Adieu, ma fille. Bonjour à votre compagne et aux Oblates. Je pense bien à vous et suis bien paternellement vôtre en NS. E. d’Alzon

Plume horrible tenue par une main incapable ».

Lettre du P. d’Alzon à Mlle Louise Chabert,
d’après édit. D.D., tome IX, 1994, p. 165

(1) Le site de Notre-Dame des Châteaux, au-dessus du village de La Pierre et accessible aujourd’hui par la route d’Hauteluce à partir d’un des virages en épingle, qui conduit jusqu’au col des Saisies (1633 m.) est constitué par un verrou glaciaire culminant à quelque 900 mètres.
(2) Si une taupinée est le petit monticule de terre que fait une taupe en fouillant, en revanche le site du Coq, familier sans doute aux horizons gardois, échappe à toute investigation topographique.
(3) Nous pouvons mettre des noms précis sur toutes ces indications admiratives dans la bouche d’un méridional : le pic en pain de sucre n’est autre que le Mirantin (1461 m.). Villard-sur-Doron (orthographe rectifiée) n’est qu’une modeste bourgade vallée ; Albertville, au pied de la médiévale Conflans, une localité savoyarde moyenne de 4 400 habitants à l’époque, sans titre olympique, au confluent de l’Isère et de l’Arly. Le Doron est un cours d’eau tumultueux au régime fluvio-glaciaire, encore non régularisé par les barrages du XXe siècle. Arêches est un village de fond de vallée, bien connu des touristes actuels pour son cachet typique d’habitat étagé, point de départ d’excursions alpines : col du Pré par Boudin (1703 m.), Cormet de Roselend (1968 m.), le Grand Mont (2687 m.) ou encore l’Aiguille du Grand-Fond (2889 m.), quelques-uns des sommets aux neiges éternelles qui seront la joie et l’épreuve d’endurance des futurs alumnistes ! Beaufort-sur-Doron est le chef-lieu de canton au cœur du Beaufortin, d’une population de 2 490 habitants à l’époque, célèbre pour son commerce de bétail et son fromage apprécié des connaisseurs.
(4) Village au nom évocateur qui conduit au Mont Joly (1989 m.) et à un superbe panorama sur le massif du Mont-Blanc, patrie du P. Charles Désaire auquel l’Assomption doit l’acquisition des Châteaux.
(5) Nom d’un plateau et d’un chalet en contre-bas.
(6) Les supposés 25 ans, deux mois et sept jours du pontificat pétrinien, égalés puis dépassés par Pie IX.
(7) Pierre Descamps (1848-1915), premier supérieur des lieux.
(8) On connaît l’histoire de la demi-douzaine, les six cruches.
(9) Bâtiment dit de 1873, rasé en avril 2001. NOTRE DAME DES CHÂTEAUX


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Il existe une littérature nourrie sur les alumnats, leur histoire, leur conception et leur développement : lettres, rapports, réunions de supérieurs, programmes d’études, coutumiers, articles d’étude, listes d’élèves, é phémérides. Signalons ici les principales études :

P. Polyeucte Guissard, Histoire des alumnats, B.-P., 1955, 486 p. P. Henry Couillaux, Histoire des alumnats de 1871 à 1900. P. Noël Bugnard, Série Centenaire 1980, n° 3, Le P. E. d’Alzon et les vocations.

Presque chaque alumnat, en France et ailleurs, a diffusé un bulletin ou revue de quête. Le P. Couillaux est à l’origine du Correspondant des alumnats, l’alumnat de Miribel du Trait d’Union des anciens alumnistes. L’œuvre de Notre-Dame des Vocations fit paraître L’Echo des alumnats. On trouve d’autre part dans l’Assomption et ses Œuvres de nombreux articles sur les alumnats.

Pour une lecture personnalisée :

  • Peux-tu dire les points forts et les points faibles du système de l’alumnat, copié ou exporté un peu partout ?
  • Quels moyens une Congrégation peut-elle déployer pour promouvoir une politique vocationnelle ? Quelles sont les initiatives prises en ce domaine par les Provinces depuis une vingtaine d’années ?
  • Comment entourer une vocation de jeune ? Quels critères de discernement et de maturation ?
  • Quelles sont les qualités premières qui te paraissent les plus sûres dans le discernement d’une vocation de jeune ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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