Anthologie

43 Le mariage de Jean de Puységur

L’année 1872 est celle du mariage du neveu du P. d’Alzon avec Mlle Clotilde de Quinsonas, célébré à Paris le 1er août et bénit par le P. Picard, le P. d’Alzon étant grandement indisposé. L’oncle-prêtre qui se faisait une grande joie de cet é vénement, n’avait pas ménagé sa peine pour chercher de tous côtés un parti avantageux pour son neveu, même s’il lui arrive d’écrire à une religieuse : « Je vous félicite de vous tenir en dehors des mariages ; j’ai fait la sottise de me fourrer, ici, dans cette galère, je m’en mords bien les doigts » (1). Disons que dans ce domaine, comme dans bien d’autres, le P. d’Alzon ne cherchait que le bonheur de ses dirigés et qu’il lui arriva de recommander des dispositions pour lesquelles il n’a pas toujours donné l’exemple! Quels partis n’at- il pas proposés en son temps à sa sœur Augustine, tous refusés par l’intéressée! Depuis la mort de sa sœur, la Comtesse Marie de Puységur, en 1869, le P. d’Alzon est comme pressé de trouver une femme à son neveu lequel ne marque au contraire nulle impatience. C’est ainsi que le Vicaire Général de Nîmes aurait bien envisagé une alliance avec une parente de Mère Marie-Eugénie de Jésus, une certaine Valentine Milleret d’Omiécourt, la propre nièce de Mme d’Esgrigny, famille par ailleurs très amie du Fondateur(2).

Le sort en décida autrement. Une autre dirigée du P. d’Alzon, Mme Antonin de Chaponay, lui fit connaître la famille Quinsonas et, après bien des tractations et des pourparlers dignes des meilleurs romans de Balzac, l’affaire connut son épilogue heureux en août 1872. Notre temps est aujourd’hui bien étranger à cette mentalité ou coutume ancestrale des entremetteurs et des marieurs qui proposaient leurs bons offices, au moins dans cette portion planétaire qu’est l’Europe. Les affaires de cœur y échappent bien souvent aux intrigues ou réseaux tant familiaux qu’amicaux. Les intimités sentimentales ne s’encombrent pas forcément à l’avance de considérations de fortune ou de qualité. Autre temps, autres mœurs. Il est certain en tout cas que l’union de Jean et de Clotilde scella un chemin de bonheur dont le P. d’Alzon rend compte à sa manière en avril 1877 à Mme de Chaponay : « Voilà deux tourtereaux heureux comme au premier jour et plus encore peut-être. Ils vous le doivent et pour mon compte, je vous en suis bien reconnaissant ». Il est vrai que Clotilde sut devenir plus qu’une nièce d’adoption pour le P. d’Alzon, en continuant à Lavagnac la large tradition d’hospitalité des d’Alzon et des Puységur. Témoignage sur des propositions matrimoniales, cette missive exhumée d’une ignorance plus que centenaire, pouvant être datée d’avril 1869 :

« Vos propositions sont bien belles, Madame, trop belles peut-être.

Je vais vous répondre en homme qui a confiance en vous, et je vous parlerai de tous les inconvénients du côté de mon neveu.

D’abord, il m’est impossible de connaître avec assurance la fortune de mon neveu tant qu’il ne se sera pas arrangé avec sa sœur qui est carmélite (3). Je négocie cette affaire. Je pense pourtant qu’il aura de 60 à 70000 francs de rentes et plutôt plus que moins, le tout en fonds de terre; le peu de capitaux de la fortune de sa mère passeront probablement à sa sœur.

Jean a fait, enfant, une chute. Son œil a été mal raccommodé (sic). Quand il s’agite, il a un mouvement moins agréable. Il a eu une ophtalmie à l’âge de dix-huit mois. Le soleil de midi le fatigue encore. A part cela, sa santé est excellente. Il n’est pas pieux. Il fait ses pâques très sérieusement. Depuis la mort de sa mère (4), il fait lui-même la prière aux domestiques dans la chapelle du château (5). Il s’ancre tous les jours de plus en plus, dans les idées chrétiennes et catholiques. Un travail sérieux s’est fait surtout chez lui, depuis deux ans.

Il adorait sa mère. Il veut une femme qui lui ressemble et continue ses œ uvres. Il aura besoin d’une femme intelligente. Son caractère est parfait et il ne faudrait pas consulter ses parentes là-dessus. Elles ont toutes un faible pour lui. Je parle de personnes comme Mme de Malbosc (6) que vous avez peut-être connue à Alais (7).

Tous les jours, des propositions nous pleuvent. Oserai-je dire que de toutes, celle que vous avez la bonté de me transmettre me plaît le plus parce que vous vous en faites caution.

Veuillez, Madame, me dire les mais, par la raison que je les saurais très assurément par une autre voie et que je préfère tout vous devoir. J’ai entendu déjà prononcer le nom de la protectrice de la personne. En ce moment, je l’oublie. Vous voyez, Madame, avançons, je vais avec vous. Soyez assez bonne pour me parler de la santé de cette jeune personne. Jean n’aura rien de moi. J’ai déjà fait à sa mère toutes les concessions dont je me proposais de l’avantager (8). Veuillez, Madame, agréer l’hommage de mon plus profond et respectueux dévouement.

E. d’Alzon (P.S.)

Jean a quelques espérances, mais autant n’en pas parler. Ce serait une centaine de mille francs.

Je pars pour le Vigan. Voudriez-vous bien m’y répondre. Je mets tout autre projet en quarantaine. Tout ce que vous voulez bien me proposer me sourit. On me donne l’espoir de voir Pierre(9) à la fin de juillet. Veuillez lui dire qu’il m’en tarde beaucoup.

Dans l’état de deuil de mon neveu, il n’y aurait pas de grandes noces ».

Lettre inédite du P. d’Alzon à Mme de Chaponay, 26 avril 1869,
cité d’après A. D. Rhône

(1) Lettres, tome VIII, p. 411-412.
(2) Lettres, tome VII, p. 297 n.
(3) Alix de Puységur, devenue Sœur Marie-Thérèse (sic).
(4) Marie-Françoise d’Alzon, Comtesse Anatole de Puységur, décédée à Nîmes le 4 avril 1869.
(5) Tradition familiale que le jeune Emmanuel d’Alzon a pratiquée.
(6) Mme Paulin de Malbosc, née Alix de Roussy.
(7) Orthographe du XIXe siècle pour Alès.
(8) Dans l’acte de partage de 1861, Le Vigan au P. d’Alzon, Lavagnac à Mme de Puységur.
(9) Un fils de Mme de Chaponay qui lui cause des soucis.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

La théologie et la pratique du mariage sont en partie conditionnées par l’époque où elles sont situées. Pour un bon repérage historique, on peut se reporter aux différents articles publiés sur la question dans le Dictionnaire de Théologie Catholique (Tables Générales, tome II, col. 3097- 3118), Catholicisme (T. VIII, col. 461-521), Dictionnaire de Spiritualité (T. 10, col. 355-388) ou encore dans l’encyclopédie récente de Théo.

On peut toujours consulter avec profit une présentation biblique de l’amour humain et chrétien dans le livre déjà ancien mais stimulant de P. Grelot, Le couple humain dans l’Ecriture, Lectio Divina 31, Cerf, 1964.

André Barral-Baron, Choisir le mariage, dans coll. Petite encyclopédie moderne du Christianisme, D.D.B., 1989.

Pour une lecture personnalisée :

  • Quelle est la conception que tu te fais du mariage, de la liberté de choix des futurs et de l’influence familiale ?
  • As-tu repéré dans la lecture de textes du P. d’Alzon sa définition du mariage par rapport aux autres états de vie ?
  • On ne possède qu’une homélie de mariage prononcée par le P. d’Alzon, le 23 avril 1873, entre Paule Démians et Amédée de Mérignargues, cf. Lettres, tome VIII, p. 544, n. 5.
  • Dans des préparations pastorales en vue du mariage, quels sont les points d’attention recommandés par l’Eglise aujourd’hui ?

 

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