Anthologie

44 Le P. d’Alzon chez les petits mineurs

Le P. d’Alzon accepte dans la Congrégation en septembre 1868, un prêtre du Pas-du-Calais, l’abbé Henri Halluin, fondateur d’un orphelinat dont il cherche à assurer la pérennité après lui. C’est le P. Picard qui présente l’abbé au P. d’Alzon dans une lettre fort détaillée du 13 août 1868(1). Un semblant de noviciat au Vigan, commencé le 16 septembre 1868, est vite aménagé en é change d’une décision prise au Chapitre de septembre 1868 en vue de la prise en charge de l’orphelinat, assurée en intérim par l’abbé Edouard Hermant. Dès la mi-novembre 1868, il faut se rendre à l’évidence : l’orphelinat d’Arras réclame le fondateur novice et le P. d’Alzon précipite la fondation d’une communauté ad hoc, composée, autour de l’abbé nouvellement religieux, du P. Pierre-Baptiste Morel, du Frère Vital Martin et du Frère Joseph Maubon : « Nous venons de nous charger d’un orphelinat de 300 garçons à Arras… Cela nous a valu l’acquisition d’un saint, le P. Halluin, qui a vécu sept ans avec le reste de la soupe des soldats, afin de fonder son œuvre. J’espère que nous en tirerons un bon nombre de Frères convers »(2). S’il y eut, là comme ailleurs, des difficultés temporaires pour assurer un encadrement suffisant et de qualité auprès des jeunes orphelins apprentis, l’Assomption sut consacrer, dans le cadre de la Province de Paris à partir de 1923, pendant plus d’un siècle, à cette œuvre sociale par excellence, les hommes dont elle disposa. Qu’il suffise de mentionner les noms des PP. Jean-François Pautrat, Félix Ranc, François-Xavier Legrand, Wandrille Rocchiccioli, Eustache Pruvost, Vincent de Paul Grimonpont ou encore le Frère Jean-Baptiste Sénéchal. En 1978, ce n’est pas sans déchirements que l’Assomption s’éloigne de ce terrain d’activités et de cet enjeu apostoliques. L’œuvre passe entre les mains de la D.D.A.S. et quitte la ville d’Arras pour la campagne de Rumeaucourt. Quelques religieux dont le P. Aloïs Steegen, y assurent, jusqu’à la limite de leurs possibilités, une présence spirituelle appréciée. La prise en charge de l’orphelinat d’Arras est symptomatique dans la conscience de l’Assomption, à la charnière des années 1860-1870, d’un désir et d’une volonté apostoliques diversifiées. A partir des années 1930, chaque Province en France assume la direction d’une œuvre à caractère social et populaire : Arras, Douvaine, Toulouse Grande-Allée. Il est intéressant de lire cette page du P. d’Alzon qui découvre en 1872 une réalité sociale à laquelle ses choix ou ses origines ne le prédisposaient guère. Ses lignes évoquent par plus d’un trait, les tragiques descriptions des romans naturalistes à la Zola :

« Paris, le 10 août 1872

Mes bien chères filles,

Votre bonne petite Mère me dit que les souvenirs que je vous ai envoyés en lui écrivant, vous ont fait plaisir. Je veux l’augmenter en vous écrivant à vous-mêmes, d’autant plus que j’ai à vous raconter quelque chose d’où nous pouvons tirer une conclusion très pratique. Je suis allé visiter la maison du P. Halluin à Arras. Je ne vous en parle plus, quoique je puisse dire bien des choses sur six religieuses qui sont là et qui font du travail comme 24. Je ne parle pas non plus de nos religieux, attendu que s’ils vous peuvent être une condamnation, ils le sont bien plus pour moi, avec toutes les tribulations, fatigues et souffrances qu’il leur faut endurer. Mais voici. Le lendemain de mon arrivée, le P. Halluin (3) nous conduisit à Brebis (4). Brebis est un coron. Coron qui vient de corona, couronne (5). Un coron est une habitation de mineurs, préparée par l’administration. Toutes les maisons sont uniformes. On a un puits pour quatre familles, des lieux pour six ou huit dans de petites tours, des jardins pour chaque ménage. Au centre, est la maison de l’administration occupée par le Frère Boulet (6). Et 11 orphelins. On en aura bientôt cinquante. Ces orphelins et tous les enfants du pays se partagent en deux. Les uns descendent dans les mines à 5 heures du matin, en sortent vers 3 heures ; les autres descendent à 3 heures, pour remonter je ne sais plus quand. Pour travailler, ils mettent un vêtement de toile, ont les pieds nus, sur la tête une large bande de cuir pour fixer la lampe avec laquelle ils travaillent. Garçons et filles descendent ainsi sous terre. Heureusement, on les a séparés à peu près partout. Dans la mine, ils sont la plupart du temps à quatre pattes, tirant des chariots, sont soumis aux ouvriers qui ne les ménagent pas. Ils gagnent 15, 20, 30, 45 sous par jour (7). Mais quelle existence ! Il y a plusieurs mines. La nuit, par la neige, le froid ; en été, par la pluie (il pleut toujours par là), ils vont. Au retour, ils se trempent dans un bain et voilà leur vie. Je les ai vus à table : plusieurs étaient pieds nus sur un pavé de pierre. J’y vis le fils d’un homme qu’on avait guillotiné trois jours auparavant et que le P. Halluin avait vite adopté. Je faisais mes réflexions et je trouvais que ma vie de religieux était bien moins dure, et même la vôtre, mes bonnes enfants. En allant ou revenant du chemin de fer à Brebis, je voyais ces petits êtres courant par les champs. Les uns, à 3 heures allaient descendre pour toute la nuit dans la mine ; les autres en revenaient, les vêtements trempés. Ah! Bon Dieu que nous sommes gâtés nous autres ! Quelquefois, ils y meurent. Il y a quelque temps, neuf périrent du coup (8). Adieu. Je ne me relis pas, on me dérange ».

Cité d’après Lettres, tome IX, édit D.D., 1994, p. 413.
Aux Oblates de l’Assomption de Nîmes.

(1) Lettres, tome VII, p. 132 n. 1
(2) Lettres, tome VII, p. 185.
(3) Le P. Henri Halluin (1820-1895), le fondateur de l’orphelinat d’Arras. Cf. la biographie de l’abbé Georges Lacroix, Le P. Halluin, le saint Vincent de Paul de l’Artois, Cahiers d’Alzon, 1962.
(4) Les Brebis, à Bully-les-Mines ou Grenay près de Mazingarde, dans le bassin houiller de Lens (Pasde- Calais).
(5) Etymologie sans doute populaire. Ce terme picard pourrait en fait dériver d’un ancien mot français, cor ou quart, signifiant angle ou coin.
(6) Frère Jules Boulet (1818 — 1879). Cf. Notices Biographiques, T. I, P. 373-374.
(7) Sans doute en fonction du nombre de wagonnets tirés.
(8) On peut comprendre soit d’un coup « à la fois », soit d’un coup de grisou.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Les rapports entre le monde du travail et de l’Eglise sont bien évoqués dans l’ouvrage aujourd’hui classique de Pierre Pierrard, L’Eglise et les ouvriers en France (1840-1940), Hachette, 1984, sans éclipser l’incontournable Jean-Baptiste Duroselle, Les débuts du catholicisme social en France 1822-1870, P.U.F., 1951. On trouve sous la plume du P. d’Alzon quelques vagues allusions, souvent négatives ou ironiques, aux hommes politiques de pensée socialiste de la première génération : Proudhon, Saint-Simon, mais jamais ceux de Marx, Cabet, Fourier, Barbès ou encore Blanqui. Ses sentiments concernant les « Rouges », les « Communeux » ou les « Fauves de Nouméa » ne font qu’appuyer sa dénonciation des courants anticléricaux et antireligieux. Par contre, le P. d’Alzon est sensible à la question industrielle à cause des mines du bassin d’Alès, de Bessèges et de la Grand- Combe. Cf. Pierre Léon, Histoire économique et sociale de la France, t. III (1789-1880), 1976.

Pour une lecture personnalisée :

  • Que connais-tu des tentatives et réalités d’un catholicisme social dans ton pays au XIXe siècle ?
  • Le Christianisme dans sa version « charitable » peut-il suppléer aux déficiences de la société en direction des populations laissées pour compte ? Quels sont les dangers d’une leçon trop moralisante des milieux ecclésiaux ?
  • Que sais-tu des engagements sociaux en Assomption aujourd’hui ?
  • Que t’apprennent en profondeur tes contacts avec les milieux défavorisés ou marginalisés ?

 

Page précédente

Retour au sommaire Page suivante

 Page réalisée par D. Remiot

Retour à la page d'accueil "les Ecrits d'Emmanuel d'Alzon"