45 Une atmosphère d’Apocalypse
Les années 1870 baignent dans une atmosphère imprégnée d’incertitude et de peur devant un avenir incertain. La spiritualité catholique de l’époque diffuse, sur fond de références bibliques et théologiques, une mentalité de « fin des temps » où retentissent avec force les thèmes de l’expiation, d’une pénitence collective nécessaire, d’un péché tant originel qu’historique qui a pour visages récurrents la Réforme, les Lumières et, leur avatar, la Révolution, et d’une indispensable régénération radicale par des cérémonies de contrition publique. Se dégage de tous les discours apocalyptiques, en réponse aux « malheurs des temps », l’image d’un Dieu vengeur qui a châtié Paris, la nouvelle Babylone. Cette cosmologie religieuse trouve des signes d’espérance dans une prolifération de signes merveilleux qu’alimentent récits d’apparitions, messages prophétiques, secrets en attente de dévoilement et qui drainent vers de multiples sanctuaires, nouveaux ou restaurés, des foules é normes, avides de guérisons, de conversions et de dévotions, grâce au développement des lignes de chemin de fer. Une sorte de millénarisme diffus, prenant appui sur les prédictions de la Vierge de La Salette de 1846, la Vierge qui pleure, envahit le champ religieux de conjectures et d’interprétations trouvant matière à subvertir l’ordre politique et l’ordre social né du désastre. Au sein du grand combat qui se noue entre les forces divines et celles du dragon, se profile pour les légitimistes le visage de l’homme providentiel, Henri V(1), car ce châtiment divin est aussi porteur de Salut dont Marie est la figure médiatrice par excellence. Le P. d’Alzon n’est pas étranger à toute cette démarche de régénération spirituelle, à cette culture prophétique et à ces horizons eschatologiques. Nous en avons relevé de multiples traces dans la correspondance de cette année 1873 particulièrement. Son prophète d’emprunt se nomme Chardon qualifié par lui de « sorcier » avant d’être plus sérieusement, en 1880, Don Bosco(2). Les apparitions qu’il rapporte se multiplient en 1873 : Kruth en Alsace, les Batignolles à Paris, celle à Marie-Julie Jahenny dans le diocèse de Nantes(3). Son lieu de pélerinage de prédilection semble bien ê tre, en dehors de celui établi de Rochefort, le petit village de l’Espérou où se multiplient guérisons, conversions et abjurations (4). Retenons en conclusion cette appréciation adoucie ou assagie : « Je vois s’accomplir toutes les prophéties des années écoulées, mais celles des années à venir ne se réalisent jamais », point d’orgue d’une espérance recentrée ?
« Le Vigan, 7 juillet (18) 73
Je ne puis vous dire, cher ami, la joie que m’a causée votre lettre du 3 sur les pèlerinages, la consternation de l’archevêque, la fondation de la revue des dits pèlerinages, la nomination des évêques et la fondation des universités (5). Nous vous procurerons des abonnés et nous vous enverrons des récits. Je vais écrire à l’abbé Joinain, aumônier de l’hôpital général, directeur de l’œuvre de Notre-Dame de la Salette à Nîmes (6), afin qu’il organise le pèlerinage nîmois. Vous pouvez lui écrire de ma part.
2 500 pèlerins partent lundi de Nîmes pour Lourdes (7). On a dû refuser. Les croix (8) ont produit à l’Espérou un particulier effet. Des protestants é taient montés en assez grand nombre. Or, ayant refusé les croix, on a pu savoir qui est catholique et qui ne l’est pas. Il est à présumer que, l’an prochain, ils brilleront par leur absence. Toutefois, il en est qui, pas plus tard qu’hier, ont voué leur enfant à la Sainte Vierge, avec promesse de le porter à l’Espérou trois ans de suite. Je crois l’Espérou (9) destiné à obtenir des grâces de conversion pour les hérétiques. Je vais me mettre en quasi-retraite pour trois mois. Je suis réellement fatigué, j’ai surtout besoin de repos. Veuillez dire au P. Picard que ses 300 francs me sont parvenus. Nous faisons deux excellentes acquisitions : Gustave Goubier et un professeur, M. Golfin (10). Ceci pour le P. Picard seul. Nous donnons l’habit à Golfin le 14 août, Gustave attendra un peu plus. Nous donnons l’habit à Bachelier (Fr. Edouard) et à Romanet (Fr. Michel) (11). Deux des Châteaux vont arriver (12). Le P. Hippolyte en tient deux en réserve pour le mois d’octobre (13). Adieu, très cher, et bien tendrement vôtre. E. d’Alzon Trouvez-nous, vous aussi, des vocations. Demain, vous aurez le récit du pèlerinage de Notre-Dame de l’Espérou. »
Cité d’après Lettres, tome X, édit. D.D., 1994, p. 68-69
(1) Avec une nuance de taille cependant : le légitimisme du P.
d’Alzon
n’a jamais été inconditionnel.
Il a rompu avec la Gazette de Nîmes, s’est brouillé avec
le baron de Champvans…
(2) Lettres, tome VIII, p. 488, p. 497 ; XIII, 420
(3) Lettres, tome X, pages 41, 42
(4) Lettres, tome IV, pages 335-336, 348, 349, 377, 378, 389-390, 400,
401.
(5) Dans la mouvance de Notre-Dame de Salut, il y a une floraison de
pèlerinages,
non seulement
dans les grands centres d’apparitions, mais avec la reprise aussi
d’anciens
lieux sacrés, abandonnés
depuis la Révolution. Mgr Guibert, soucieux de l’encadrement
pastoral diocésain des lieux de pèlerinage,
croyait compter sur une concurrence rivale entre Assomptionnistes et
Jésuites.
Le premier
numéro du Pèlerin sort le 12 juillet 1873, le P. François
Chambourdon en étant le premier gérantpropriétaire.
Parmi les évêques français nommés ou transférés
en 1873, on trouve Mgr Forcade à
Aix-en-Provence, Mgr de La Bouillerie coadjuteur à Bordeaux, Mgr Leuillieux à Carcassonne,
Mgr Pichenot
à
Chambéry, Mgr Saivet à Mende, Mgr de Ladoue à Nevers,
Mgr Langénieux à Tarbes et Mgr Bataille
à
Amiens. On se prépare à obtenir la loi sur la liberté de
l’enseignement supérieur (loi Laboulaye en
1875).
(6) L’Abbé Etienne-Pamphyle Joinain, orthographié phonétiquement
Joannin par d’Alzon.
(7) Compte-rendu du pèlerinage diocésain nîmois,
conduit par Mgr Plantier dans Le Pèlerin, 1873,
n° 3, pp. 55-57. Semaine religieuse de Nîmes, 1873, n° 20,
pp. 229-230.
(8) Il s’agit de la fameuse croix de laine rouge avec l’inscription
Domini Christo servire, devenant
l’insigne du pèlerin conduit par N.D.S., portée d’abord
par les défenseurs de Rome. Pèlerinage et
défense pontificale vont de pair dans les mentalités.
(9) Depuis que, sur l’initiative du P. d’Alzon, ce point
haut des Cévennes a retrouvé un lieu de culte,
pèlerinage et guérisons s’y multiplient. A noter
la connotation pèlerinage-offensive antiprotestante.
(10) Deux recrues excellentes sans doute qui, comme d’autres, ne
persévéreront
pas à l’Assomption,
Gustave Goubier et Richard Golfin.
(11) Edouard Bachelier (1857-1929), premier prêtre à l’Assomption
sorti des alumnats. P. Michel
Romanet, supérieur à Rome, autre recrue des alumnats, qui
passera au clergé diocésain parisien.
(12) Marc Yvoz et Matthieu Lombard.
(13) Sans doute les deux recrues provenant de l’externat Viganais,
Doulcier et Jourdan, devenus par
la suite prêtres séculier.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
La
fin du XIXe siècle ne manque pas d’ouvrages, orthodoxes
ou ésotériques,
sur toutes les manifestations supposées du surnaturel : la liste est
longue des apparitions reconnues et non-reconnues que l’on trouve
dans Bernard Billet, Cahiers Marials, avril 1971. Le Dr Antoine Imbert-Gourbeyre
a écrit deux volumes, en 1873, sur les principaux cas de Stigmatisés
du XIXe
siècle. L’abbé Jean-Jules-Marie Curicque publie en 1871,
son célèbre ouvrage,
peu critique mais significatif, Voix prophétiques, ou signes, apparitions
et prédictions. Plusieurs prêtres se spécialisent dans
une littérature prophétique
douteuse, tels les abbés Emmanuel Chabauty et Henri Torné-
Chavigny. On peut se reporter avec profit aux travaux critiques d’historiens
ou de théologiens contemporains tels que Philippe Boutry, Michel
Cinquin (pèlerinages), Alphonse Dupont (le mythe de la croisade),
Hilaire
Multon ou le P. Henri de Lubac (la postérité spirituelle de
Joachim de Flore).
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