Anthologie

46 Candidatures à l’épiscopat, Nîmes 1875

La succession de Mgr Henri Plantier, décédé à Nîmes le 29 mai 1875, ouvre pour le P. d’Alzon, un moment de fiévreuse intensité. Sur place, il éprouve le désagrément de n’avoir pas été choisi par le Chapitre comme Vicaire Capitulaire, comme au temps de la succession de Mgr Cart en 1855; il subit ce qu’il faut bien appeler un phénomène d’usure, équivalent à un rejet, de la part de membres influents du clergé local dont le futur Mgr Gilly. Dans le cadre concordataire de l’époque, une nomination épiscopale provoque bien des interférences entre la nonciature, l’épiscopat, l’ambassade et le ministère des Cultes, chacune de ces instances se retournant à son tour vers des relais locaux : les cercles de la Curie et de l’ambassade romaine, les amitiés, préférences é piscopales et cléricales, la préfecture, la députation… De ces consultations et enquêtes toujours discordantes, naissent des rumeurs, des tractations et des dosages où le Saint-Esprit se doit sans doute de composer avec la diplomatie! Le P. d’Alzon n’est pas le dernier à faire entendre sa voix, même si, avec les années, sa réputation d’ultramontrain intransigeant qui le sert à Rome, le dessert à Paris. On sait que pour lui-même, le P. d’Alzon, é piscopable depuis 1848, a renoncé volontairement à ce service ecclésial en prononçant à la Consolatat de Turin un vœu privé d’humilité sacerdotale dès 1844. Mais ses relations ave les nonces successifs à Paris, Fornari, Garibaldi, Sacconi et Chigi, ont fait de lui une voix autorisée au niveau préalable des consultations et des informations que ne manquent pas d’ouvrir les successions, vacances et transferts épiscopaux. Son avis n’est peut-être pas toujours suivi au niveau gouvernemental, mais il est souvent requis de la part de la nonciature. Une fois le nom retenu, le candidat est préconisé à Rome avant d’être nommé au Journal Officiel. Puis viennent le sacre, l’installation officielle… En 1855, le P. d’Alzon avait eu la surprise d’accueillir à Nîmes en la personne de Mgr Plantier, un évêque réputé gallican. Après un mouvement d’humeur, il a accepté de collaborer avec celui qui s’est révélé en fait un ultramontain de première ligne. En 1875, il entoure de préventions peu flatteuses le choix de Mgr Besson, jugé intelligent mais ambitieux. Mais cette fois surtout, le P. d’Alzon s’est senti contesté dans sa charge de vicaire général assumée depuis 1839 : le jeune clergé aspire au changement; le clergé âgé s’est montré divisé, prêt à remettre en cause de laborieuses mesures de l’administration antérieure (inamovibilité de certains postes, commensalité des prêtres et de leurs vicaires). La décision du P. d’Alzon est prise : après un délai de nécessaire continuité, il remettra sa démission, acceptée en 1878.

« Evêché de Nîmes, Nîmes le 22 juin 1875

Mademoiselle,

Je voulais tous ces jours-ci vous écrire et je vous remercie de m’avoir devancé. Hélas, qu’il est triste de voir les hommes si tôt oubliés! Voilà mon pauvre évêque auquel personne ne pense plus (1). Quant à l’évêque nouveau, j’ai fait proposer par nos députés(2) quatre choix excellents tous refusés( 3). Je n’ai pas trop peur de M. Belville(4). Pour ne pas donner M. Gervais, on a donné la raison qu’il était de Bordeaux et qu’on venait d’y prendre Fonteneau(5). Quant à M. Besson, je n’y tiens pas extraordinairement, mais vous figurez-vous un Chapitre soit-disant légitimiste et ultramontain (6) demandant à M. d’Hulst (7) ? Oui, les chanoines veulent l’abbé d’Hulst et sont sur les dents pour l’avoir.

Pour moi, je déclare ne plus tenir à personne, je veux me retirer, comme je le voulais, il y a 20 ans; et si un évêque gallican nous est donné, le nonce l’aura voulu(8). Ce sera sa gloire d’avoir peuplé l’épiscopat de pieuses médiocrités et nullités sinon pieuses au moins intrigantes. Fava(9) est aussi vulgaire qu’on puisse l’être. On me parle d’un M. Germain de Bayeux, d’un M. Limayrac de Montauban (10). Ah je vous avoue, qu’il est triste d’avoir si peu d’hommes capables! Je racontais, il y a trois jours devant un Récollet(11), qu’en écrivant au nonce, j’avais demandé ou un homme très intelligent pour dominer les protestants et la révolution ou un saint pour convertir le clergé. Ah, me répondit-il, j’aimerais mieux l’homme intelligent, car le métier de convertir les prêtres est un métier de gagne-petit.

Mais, surtout qu’on nous donne bientôt un évêque. Le diocèse se disloque; le Chapitre se met à dos les curés de la ville. Ceux-ci écrivent à Rome contre les capitulaires, les curés (du) diocèse que l’on change refusent de se rendre à leur poste. Nous en venons à la tour de Babel.

Je suis ravi que votre frère se trouve mieux. On m’envoie à Bigorre pour calmer mes nefs. Ne serai-ce pas un endroit excellent pour lui ? Je voulais partir ces jours-ci, mais la pluie et le froid m’en détournent.

Veuillez agréer, Mademoiselle, l’hommage de mon plus respectueux attachement. E. d’Alzon »

Lettre à Mlle Elise Veuillot (12),
citée d’après t. XI, édit D.D., 1995, pp. 135-136

(1) Mgr Henri Plantier, évêque de Nîmes de 1855 à 1875.
(2) Le P. d’Alzon cite nommément plusieurs hommes politiques du Gard : Numa Baragnon et de Larcy au gouvernement, de Tarteron, Ferdinand Boyer et le baron de Chabaud-Latour députés.
(3) Les quatre choix du P. d’Alzon : l’abbé Louis-Hippolyte Guiol (Guyol) de Marseille, l’abbé Pierre- Marie Gervais de Bordeaux, l’abbé Charles-Louis Gay de Poitiers ou encore Mgr Théodore Legain de Montauban.
(4) En fait l’abbé Louis Belleville (Bordeaux).
(5) L’abbé Jean-Emile Fonteneau qui deviendra évêque d’Agen.
(6) Ce Chapitre « récalcitrant » se compose des abbés Corrieux, Tessan, Reboul, Gareiso, Serres, Dalmières, Griolet, Veissière, Beaume et Gilly.
(7) Maurice Le Sage d’Hauteroche d’Hulst, futur fondateur de l’Institut Catholique de Paris, réputé libéral.
(8) Mgr Pier-Francesco Meglia, peu en faveur chez d’Alzon.
(9) Mgr Armand-Joseph Fava est depuis 1871 évêque de la Martinique, avant d’être transféré en août 1885 au siège de Grenoble. Pourfendeur de la franc-maçonnerie, il se montrera un allié sûr pour les Assomptionnistes de Miribel-les-Echelles à partir de 1887.
(10) Les abbés Jean-Augustin Germain et Pierre Philippe Limayrac.
(11) P. Odoric, alias André Jacobi, Franciscain Récollet.
(12) Elise Veuillot est une sœur de Louis Veuillot, du journal L’Univers.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Sur les évêques, on peut se référer très utilement à l’Episcopologe français des temps modernes 1592-1973 de Chapeau et Combaluzier, Letouzey, 1977 et à la belle étude de Jacques-Olivier Boudon, L’épiscopat français à l’époque concordataire, Paris, Cerf, 1996 dans coll. Histoire religieuse de la France. Quant à l’implication du P. d’Alzon dans quelques cas de nominations ou de démissions épiscopales, on peut se reporter à deux études ayant trait aux diocèses voisins de Montpellier et de Perpignan où son rôle n’a pas été négligeable : Gérard Cholvy, Autorité épiscopale et ultramontanisme : la démission de l’évêque de Montpellier (1873), dans Revue d’histoire ecclésiastique, 1974, pp. 735-759 et, du même, Gallicans et ultramontains. Mgr Ramadié successeur de Mgr Gerbet à Perpignan (1864), dans Mélanges J. Gadille, Histoire religieuse, Beauchesne, 1992, pp. 301- 316. Le P. d’Alzon épiscopable ? Dans A.T.L.P., 1996, n° 128, pp ; 15-20.

Pour une lecture personnalisée :

  • Que connais-tu des procédures et des procédés actuels quant aux nominations é piscopales dans ton pays (enquêtes, listes, recommandations)? Quel rôle respectif jouent la nonciature, la conférence épiscopale, le gouvernement civil ?
  • L’Assomption au cours de son histoire a fourni quelques évêques à l’Eglise ? Saurais-tu en faire la liste jusqu’à aujourd’hui ?
  • La vie religieuse n’offre-t-elle pas, tout au long de son histoire, des précédents nombreux et heureux quant au choix d’évêques en son sein ? Pourquoi le P. d’Alzon y tient-il si peu pour lui-même ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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