47 Relations entre les familles de l’Assomption
L’année 1876 est à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire des relations entre les familles de l’Assomption de l’époque. Pour ne pas tomber dans des anachronismes toujours réducteurs, il est bon de préciser que nous sommes au XIXe dans un certain vide canonique à ce sujet et que l’on a tendance à avoir recours, contre l’empiètement épiscopal ou ecclésiastique local, aux Congrégations romaines, en faisant jouer le privilège de l’exemption religieuse ou le caractère décentralisé dû à l’internationalisation. Les Congrégations féminines à supérieure générale nées au XIXe siècle s’inspirent aussi le plus souvent de la conduite des Ordres religieux où l’élément masculin correspondant le mieux à la spiritualité de l’Institut féminin peut procurer aide, soutien ou plus, si cela est désiré, pour la vie des communautés. Il faut bien reconnaître la complexité de telle ou telle situation particulière, entre les droits et devoirs respectifs de la supérieure générale, de la supérieure locale, du supérieur ecclésiastique, du confesseur ou encore du directeur spirituel, a fortiori quand il s’agit de 5 directions opposables les unes aux autres ! L’histoire n’est pas avare d’anecdotes plus ou moins cocasses ou ubuesques… Des ouvrages ou traités font sur ces sujets valoir des opinions contrastées… En 1876, il est donc question de mettre à plat ce problème qui concerne les quatre familles religieuses de l’Assomption : il est demandé aux Petites Sœurs, fondées en 1865, de choisir leur préférence entre trois noms de délégués possibles. Celui du P. Pernet est tout naturellement retenu par elles et consenti par les A.A., même si la démarche en elle-même a pu inspirer chez elles quelques inquiétudes. Pour les Oblates, l’apparence d’une union naturelle entre les deux Congrégations fondées par le même P. d’Alzon, union inspirée d’ailleurs par le précédent Lazaristes-Filles de la Charité, semble aller de soi, surtout dans les nécessités de la mission en terre lointaine. Mais, il n’est pas anodin de remarquer que Marie Correnson en 1873 pour obtenir un externat à Nîmes se soit passée de l’accord du P. d’Alzon, médiateur malgré lui entre Oblates et Religieuses sur ce terrain très litigieux, et qu’elle se soit précipitée chez l’évêque pour obtenir un consentement facile. D’autre part, en 1876, sur le formulaire scellant l’union de direction et de gouvernement où elle appose sa griffe, elle n’omet pas d’insérer l’incise temporelle « pour six ans ». Avec les Religieuses, l’affaire de l’union qui semble une « affaire entendue » entre d’Alzon et Marie-Eugénie de Jésus, prend un ton inattendu, devant les exigences du P. Picard et les délibérations des « habitantes d’Auteuil » : rien n’est réglé, tout est remis à plus tard.
« Evêché de Nîmes, Nîmes le 18 sept (embre) 1876
Ma chère fille,
Je viens enfin de lire les procès-verbaux du Chapitre(1), et, si je les avais ouverts plus tôt, la discussion qui a eu lieu sur les procès-verbal préparé par le P. Picard et copié par vos ordres eût été inutile. Avec ce que le procès- verbal contient sur vos registres, il est impossible de vous proposer le travail que le bon Père avait apporté de Paris (2). Restons-en donc aux rapports de bonne amitié. Dans trois ans, nous aurons un Chapitre; d’ici là le P. Picard aura eu le temps de s’entendre avec vous, de préparer quelque chose de plus sérieux que la rédaction signée par moi et qui ne dit absolument rien.
Remarquez que je n’en suis pas du tout fâché. Vous savez que pendant vingt-cinq ans et plus j’ai été peu favorable à l’union. C’est vous qui l’avez désirée. Mais dans les termes où le procès-verbal la fixe, il est bien évident que le Chapitre n’a rien fait. S’il ne demande pas davantage, il n’y a pas de délibération à prendre, et je n’ai signé que par égard pour ce que vous avez annoncé à M. d’Hulst, car vous savez bien que ce qui avait été voté est tout autre.
Je vous conjure de ne voir dans mes paroles aucune impression pénible, puisque les expressions du Chapitre, sauf ce que le délégué devrait faire à Rome et avec les évêques, (sont) ce que je désirais. Accepterons-nous cette position d’ambassadeurs? Je ne le pense pas, si les choses devaient rester dans ces termes. Etre vos agents d’affaires au spirituel peut être un service à rendre, et nous le rendrons avec bonheur pourvu qu’il n’y ait pas d’acceptation officielle d’une position par trop inférieure, du moment qu’elle est matière à délibération par une Congrégation de femmes. A ce point de vue, je suis très content de n’avoir pas ouvert votre registre pendant notre Chapitre. Le P. Picard m’avait assuré que ce registre contenait la transcription de son travail. Les corrections qu’il nous a proposées s’accentuant dans un sens contraire à votre délibération, peut-être eût-il protesté un peu trop vivement. Du reste, il m’a conjuré de ne pas le contraindre à accepter le titre de délégué. Après la lecture que je viens de faire, je ne puis absolument pas insister. Evidemment, il y a malentendu. Autrement, à traiter l’affaire de l’union comme affaire, je me demanderai à quoi bon m’inviter à présider le Chapitre.
Adieu, ma chère fille. Je tremble de vous affliger, quand je désire établir nettement votre situation et la nôtre. Restons-en sur le pied de la bonne amitié. Sur ce terrain et sans délibération aucune nous serons toujours d’accord.
Bien vôtre, ma chère fille, en Notre Seigneur.
E. d’Alzon »
Cité d’après Lettres, tome XI, édit D.D., 1995,
pp. 469-470,
à
Mère Marie-Eugénie de Jésus
(1) Les 24 et 25 août 1876, le P. d’Alzon a présidé le
chapitre général des Religieuses de l’Assomption
à
Auteuil et, du 11 au 16 septembre de la même année, il dirigea
les travaux du 8e chapitre général des
Religieux, à Nîmes. Parmi les nombreuses questions étudiées,
celle des relations des Assomptionnistes
avec les trois Congrégations féminines de l’Assomption,
prit un relief tout particulier au moment même
où le P. d’Alzon militait en faveur d’une organisation
décentralisée de sa propre famille répartie en trois
provinces, Nîmes, Paris et Andrinople.
(2) Ce texte, dû à Picard, insiste, on l’a compris,
sur une union de direction sous le patronage des A.A.
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Chercher
dans les différentes Règles de Vie, actuelles à l’Assomption
(R.A., A.A., O.A. P.S.A. et Ora)- ce qui est précisé concernant
les relations
et liens entre les familles de l’Assomption. Qu’est-ce qui en
est proche,
commun, différent, présent, absent ?
Le statut d’union proposé en 1876 entre les religieux de l’Assomption
et les congrégations de femmes est présenté dans Documentation
biographique,
Rome, 1986, vol. II, t. II, pp. 758-777 et 925-970.
On
trouve également des pistes de réflexion sur les traits
communs aux
familles de l’Assomption : L’Esprit de l’Assomption
d’après
le P. d’Alzon,
Rome, 1993, pp. 89- 96. Une recherche plus systématique sur ce qui
a été
traces de blessure ou de division entre les familles de Congrégation
donnera
lieu à une étude, sous le couvert des Conseils généraux
de l’Assomption,
en 2003.
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