Anthologie

48 Le P. d’Alzon à Clairmarais

L’aventure des alumnats, commencée à Notre-Dame des Châteaux en 1871 et admirablement secondée par toutes les forces vives de l’Assomption, prend son essor dès 1874. Le P. Polyeucte Guissard s’en est fait le mémoraliste documenté, dressant l’inventaire, trois quarts de siècle après les origines, des multiples implantations tant en France que dans les pays limitrophes ou lointains où l’Assomption choisit de transférer sa tente.

La correspondance du P. d’Alzon dans les années 1871-1880 nous vaut de connaître par ses propres yeux les lieux et quelques visages d’alumnistes : Les Châteaux à deux reprises (août 1871, août 1875), Nîmes à l’intérieur du collège (avril 1874), Nice (décembre 1874, janvier 1875, avril 1877). C’est en août 1876 que le P. d’Alzon fait la connaissance plus approfondie de Clairmarais, alumnat fondé le 6 novembre 1874, qu’il avait déjà visité rapidement en avril 1876. Ces différents séjours, rapides, sont l’occasion d’échanges et d’impressions empreints de fraîcheur, au contact d’une jeunesse prompte à l’émerveiller et à l’émouvoir.

Sous forme collective ou personnelle, quelques jeunes prennent l’initiative d’une correspondance où, sous des allures parfois conventionnelles ou même maladroites, percent cependant des lueurs de générosité apostolique que le Fondateur sait relever et aiguillonner d’une manière bien trempée. Alors que bien des défections fauchent les rangs de ses religieux et novices, lui inspirant des remarques amères sur l’insuffisance de la formation spirituelle à l’Assomption, le P. d’Alzon ne cesse de trouver dans ce vivier vocationnel des alumnats des signes d’espérance revigorants. Son optimisme naturel, mis à l’épreuve des réalités de la vie, ne vacille pas. Sa plume et sa parole ne tarissent ni d’éloges ni de remarques pour encourager, fustiger au besoin et imprimer la marche à suivre. Le chapitre général de 1876 trace les grandes lignes d’orientation des alumnats, après l’expérience tâtonnante des débuts : aux Châteaux le P. Pierre Descamps, à Nice puis Alès le P. Alexis Dumazer, au Vigan le P. Brun, à Clairmarais le P. Joseph Maubon, tels sont les hommes sûrs qui organisent et mettent en œuvre la prospérité d’une congrégation restée jusque-là embryonnaire. Visitons avec le P. d’Alzon en 1876 le site de Clairmarais appelé à une longue existence, en nous rappelant ce résumé expressif de sa pensée sur l’œuvre des vocations : « c’est bien une œuvre des plus importantes auxquelles on puisse se dévouer ». Lettre du 12 février 1874.

« Clairmarais (1), le 4 août 1876

Si je vous dis, ma chère fille, que je suis dans un pays traversé par des canaux continuels ; que l’on fait des courses continuelles en bateau, - moyen, il est vrai, lent et détourné - ; que les vaches y donnent quarante litres de lait par jour ; que je me trouve dans un alumnat de 20 enfants, dans les champs et les forêts ; que l’église est à trois kilomètres du presbytère ; que l’on apporte chaque jour des dons pour 50 à 100 francs ; que, que, que, que cet alumnat est trop riche, bien qu’on soit allé demandé, le jour de la Portioncule, la pauvreté à Saint François d’Assise (2) ; si je vous dis cela et bien d’autres choses encore, vous me répondrez : « Ce n’est pas comme à Nîmes ». En effet, on y est plus solidement chrétien. Ce n’est pas l’enthousiasme nîmois, mais c’est quelque chose de solide qui fait plaisir. On y boit de la bière, on y mange d’une manière épouvantable (3). Malgré tous ces marais, la fièvre y est inconnue. Pas de moucherons, pas de chaleurs. L’hiver y est très supportable ; Que voulez-vous de plus. On bâtit une jolie chapelle, qui sera grande comme celle de l’Assomption. Le devis est de 49000 francs. Le P. Joseph (4) en a 20 000 assurés, sans compter le reste. On va leur donner une maison de 40 000 francs, que l’on vendra pour faire des fondations. Un vieux chanoine (5) leur donne des terres, etc. Enfin, je vous donne un aperçu très incomplet de ce que je trouve ici. Voilà ce qui nous est échu en partage.

Notez que quatre communautés étaient venues avant nous, qu’on leur avait offert la chose et qu’elles n’en avaient pas voulu (6). Ajoutez que sur la paroisse se trouve une maison de Sœurs de Saint-Vincent de Paul, qui ont pris le P. Joseph en tendresse. Elles se chargent de tout le raccommodage des enfants, elles nous ont envoyé hier à dîner, elles l’enverront aujourd’hui pour me faire fête, et moi j’accepte. Par exemple, je fais enrager le P. Vincent de Paul et je compte bien faire enrager le P. Picard, qui se plaignent du vent de Nîmes. Il y a peu de temps, un ouragan a renversé des arbres par milliers, a arraché je ne sais combien de toitures, cassé les vitres et tordu, c’est le mot, des clochers garnis de crampons de fer. Hier encore, nous avions à Arras une tempête (7).

Ces détails ne sont pas pour vous seule. Quand vous saurez où perchent dans les Pyrénées les dames Chaudordy, vous leur enverrez cette feuille, où je dépose, avant de finir, toutes mes tendresses pour elles. Passons à une autre page pour vous. »

Citée d’après Lettres d’Alzon (8), tome XI, édit. D.D., 1995, pp. 445-446

(1) Localité du Pas-de-Calais, près de Saint-Omer, où l’Assomption, après Arras, implante un alumnat d’humanités sur un ancien site monastique cistercien, d’où le nom de Saint-Bernard donné à l’alumnat.
(2) Lieu franciscain par excellence, la chapelle N.D. Degli Angeli. François en obtint l’usage de la part des Bénédictins du Monte Subasio. Il y mourut le 3 octobre 1226.
(3) On relèvera avec intérêt les observations d’un Méridional pur-sang, qu’elles soient topographiques, météorologiques ou gastronomiques. Tout est perçu à l’aune de Nîmes.
(4) P. Joseph Maubon (1849-1932), fondateur de Clairmarais.
(5) Chanoine André-Joseph Limoisin.
(6) Nos archives sont muettes sur cette information ponctuelle. (7) Les intempéries ou catastrophes naturelles sont, de mémoire d’homme, de tous les temps !
(8) Cette lettre que les textes déposés adressent à Mère Marie Correnson, semble en fait destinée à Louise Chabert.


Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :

Sur l’histoire de l’Assomption à Clairmarais, se reporter au livre du P. Polyeucte Guissard sur les alumnats, pages 125-144.

Le monastère cistercien de Clairmarais quant au site, à l’histoire religieuse, est présenté dans le D.H.G.E., tome XII, 1953, coll. 1046-1048 et Revue Mabillon, 10, tome 71, 1999. Les bâtiments de Clairmarais-alumnat, restaurés après chacune des deux guerres mondiales, ont servi à l’œuvre des alumnats jusqu’en 1960. Les religieux assurent une chronique des lieux dans les différents bulletins ou revues : Le Clairmarais (1885-1891), Souvenirs de Jésus-Naissant (1892-…), La cloche de Clairmarais, Restons Unis. La maison devint procure pour Madagascar et lieu de pèlerinage à cause d’une grotte à la Vierge de Lourdes, inaugurée en 1939. Les lieux ont été vendus en mars 1995, au profit des Associations Jéricho et Magdala.

Pour une lecture personnalisée :

  • Comment comprends-tu l’enthousiasme du P. d’Alzon pour les alumnats ?
  • N’y a-t-il pas dans la vie d’un religieux mobile, un nécessaire tiraillement entre une indéracinable identité culturelle d’origine et une inévitable inculturation ?
  • Qu’est-ce qui réalise d’après toi la solidité de l’acte de foi dans le cœur du croyant, au-delà d’un enracinement sociologique ?
  • Cette page du P. d’Alzon ne te paraît-elle pas un hymne de reconnaissance pour la collaboration entre prêtres, religieux et religieuses ?

 

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 Page réalisée par D. Remiot

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