49 Une vie centrée en Dieu
Avec les années, le P. d’Alzon sent le poids de la vieillesse. Nombreuses sont ses allusions à son état de santé déclinant à partir de 1875 : névralgies, maux de dents, maux d’entrailles… Autour de lui tombent les amis et les soutiens de sa jeunesse, Melchior du Lac en 1872, l’abbé Combalot en 1873, l’évêque de Nîmes Mgr Plantier en 1875. En 1878, il se précipite à Rome où le Pape Pie IX vient de rendre l’âme le 7 février, au terme d’un pontificat exceptionnel au moins par sa durée. Les bouleversements politico-religieux en France le préoccupent grandement. Le gouvernement dit de l’Ordre moral, né en 1873 de la chute de Thiers et de l’appel à la présidence de Mac-Mahon, n’a pas entraîné le retour à la monarchie avec le comte de Chambord ; au contraire, élection après é lection, les Républicains se font offensifs. Victorieux à la Chambre des députés en 1877 avant de conquérir le Sénat en janvier 1879, ils attendent leur heure : la démission de Mac-Mahon et son remplacement par Jules Grévy font entrevoir sinon une politique anticléricale, du moins une lutte d’influence où les positions de l’Eglise sont progressivement grignotées, et ce malgré les tentatives d’apaisement du nouveau pape Léon XIII.
Depuis 1875, le P. d’Alzon songe à remettre sa démission de vicaire général. C’est chose faite, par écrit, le 30 septembre 1878. Il entend dès lors se consacrer exclusivement au service de ses Congrégations. Il achève l’écriture de ses Méditations destinées aux Augustins de l’Assomption (1878-1879), donne au Pèlerin une série de prônes pour affermir le contenu doctrinal de la publication et recommande à ses religieux, au sein de leurs activités apostoliques dominantes que sont l’éducation, la prédication, les pèlerinages et la presse, de fortifier un esprit de recueillement à l’Assomption. Lui-même multiplie ses temps de retraite, tout en ne cessant d’encourager une prochaine percée missionnaire en Russie. Il ressent un besoin intérieur de recentrer toute son action au cœur de la vie spirituelle dans la ferveur d’une prière ordonnée aux vertus théologales de foi, d’espérance et de charité sous les impulsions de l’Esprit de Vérité, d’Unité et d’Amour. La prière n’a jamais quitté son cœur et sa vie, même absorbante, ne l’en a jamais distrait, comme en témoignent diverses remarques à ses dirigées, en 1860 : « Quand vous serez au milieu de vos casseroles, souvenez-vous de faire un peu bouillir l’amour de Dieu « ou encore » Il y a bien un silence qui vient du démon muet ; je déteste celui-là, car il inspire bien des phrases et des paroles inutiles. Mais que j’aime le silence produit par l’attention à écouter Dieu au fond de son cœur et le désir de l’y faire régner ! ». Ecoutons encore cette même voix en 1878 :
« Nîmes, 26 novembre (18) 78
Ma chère fille,
Je vous avais fait dire par la Mère Thérèse (1) que je vous remerciais de nous chercher des alumnistes à Madrid (2), mais que je remettais la chose entre les mains du P. Picard, à qui j’ai écrit en ce sens.
Je vous remercie d’avoir envoyé ma page (3) à Mgr de la Bouillerie (4). L’évêque de Montpellier (5) est ravi, l’évêque de Nîmes bien moins (6). Quant à moi, je m’en rapporte à l’Univers. A lui de juger ce qu’il doit faire. Je ne redoute pas la guerre, je ne la provoquerai qu’autant qu’on la croira utile (7). Je me mets entre les mains de Dieu (8), je cherche à le servir de mon mieux, et j’ai la joie de voir qu’au point de vue moral jamais l’Assomption n’avait été mieux qu’en ce moment. Cela durerat- il ? Dieu le sait.
Adieu, ma chère fille. Bien vôtre en Notre Seigneur.
E. d’Alzon.
Je ne sais que vous dire pour votre retraite. Je m’applique, pour mon compte, à faire le plus d’oraison possible et, chose étonnante, j’ai la preuve que je fais du bien aux âmes, lorsque j’ai bien résisté à l’ennui d’une oraison sèche, aride, pleine de dégoûts et de distractions. Apprendre à prier devient la science de mes efforts, et je ne sais pas vous donner d’autres conseils que ceux que je m’applique à moi-même; rester devant Dieu, lui dire qu’on n’est rien, qu’on a tant besoin de lui ; demander à Notre Seigneur de nous donner son esprit, au Saint Esprit de nous donner son amour, c’est simple comme bonjour, et j’y trouve toute force et toute espérance. Je ne connais pas de but plus grand que de chercher Dieu de toutes ses forces. En un mot, je me simplifie tant que je puis et ne sais que vous souhaiter de devenir très simple dans votre prière (9) ».
Lettre à Mère Marie-Eugénie de Jésus,
citée d’après tome XII, édit. D.D.,
1995, pp. 619-620
(1) Thérèse-Emmanuel O’Neill, R.A. (1817-1888).
(2) En octobre 1876 est réalisée la fondation d’un pensionnat à Madrid
par les Religieuses de
l’Assomption, grâce au soutien de la fille du Duc de Montpensier,
la princesse Maria de Las Mercedès,
ancienne pensionnaire à Auteuil. En janvier 1878, Mercedès épouse
le roi Alphonse XII et devient
Reine d’Espagne, pour quelques mois seulement, puisqu’elle meurt
le 24 juin de la même année. Les
premiers Religieux de l’Assomption espagnols sortiront de la fondation
d’Osma, même s’il y eut des
précédents, dont l’ex-François de Sales Gavète
où l’ex-Richard Golfin.
(3) Il s’agit d’un article du P. d’Alzon, publié dans
l’Assomption de Nîmes du 15 novembre 1878,
consacré à la mémoire de Mgr Dupanloup, évêque
d’Orléans, décédé le 11 octobre 1878 au
château
de Lacombe à Villard-Bonnot en Isère.
(4) Mgr François-Alexandre Roullet de La Bouillerie (1810-1882) coadjuteur
de l’archevêque de
Bordeaux depuis 1872. Il est l’oncle d’une Religieuse de l’Assomption,
Sœur Thérèse du Sacré-Cœur
de Foucault.
(5) Mgr Anatole-François-Marie de Rovérié de Cabrières
(1830-1921), évêque de Montpellier depuis
1874, cardinal en 1911.
(6) Mgr François-Nicolas-Xavier-Louis Besson (1821-1888), évêque
de Nîmes depuis 1875.
(7) Il s’agit toujours de démêlés entre le camp
des ultramontains et celui des catholiques libéraux,
suspectés de gallicanisme. Le terme « guerre » manifeste
bien l’âpreté et le ton de cette lutte d’opinion.
(8) Expression d’allure biblique : Ps 31, 6 et Lc 23, 46, reprise
dans la prière de Complies : « Entre
tes mains, Seigneur, je me remets mon esprit ».
Pour aller plus loin dans la réflexion et la recherche :
Les
formes de la prière chez le P. d’Alzon n’ont jamais été étudiées
de
façon systématique. On trouve cependant des éléments
de présentation
dans les ouvrages déjà cités du P. Athanase Sage, Un
Maître Spirituel, 1958
(index des renvois à prière) et du P. André Sève,
Ma vie c’est le Christ, 1980
(chap. 8). La tradition de prière à l’Assomption est
présentée dans l’opuscule
L’Esprit de l’Assomption d’après Emmanuel d’Alzon,
1993 ou encore
l’article du P. Jean-Paul Périer Muzet, La prière apostolique à l’école
de la
vie religieuse dans Vie Consacrée, 1997, n° 2. Le P. Floribert
Ngwese Kombi
a dressé un florilège de prières du P. d’Alzon
(pro manuscripto, 1997). Le
P. Frans (Herman) Andriessen a publié en 1980 un livret de prières
inspirées
de textes du P. d’Alzon, Gods eigen manier, dont il existe une version
française sous le titre de Sans Toi le chemin n’est que silence,
traduction
Serge Taris. Livre 150e : Héritiers de l’Evangile, 1999, Méditations 150e.
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